Interview

Jean-Philippe Cheton : «Je serais obligé de combattre une décision injuste»

10/04/2020 à 17:31

Très impliqué dans la lutte contre le coronavirus dans sa vie professionnelle, le président de la SAS du RC Grasse (N2 - Gr.D) s’attend à ce que la saison ne reprenne pas pour les championnats amateurs. Jean-Philippe Cheton nous donne son regard sur la crise sanitaire, économique et sportive, mais également son analyse après neuf mois de présidence et ses objectifs pour le futur du club grassois.

Votre famille est à la tête du Groupe Emera, spécialisé dans les résidences séniors et maisons de retraite, on imagine que vous êtes en ce moment au cœur de la lutte contre le Coronavirus…

Oui tout à fait ! Nous sommes en alerte permanente pour que tout soit mis en œuvre dans l’ensemble de nos établissements pour protéger au maximum nos résidents face à ce virus. Les protocoles, l’implication du personnel, les moyens de protection, rien n’est laissé au hasard. Le public que nous accueillons est le plus exposé à ce fléau, nous leur devons donc une implication totale.

Alors que le RC Grasse était en course pour une accession historique en National 1, la saison s’est brusquement arrêtée à la mi-mars. Quel regard portez-vous sur la crise sanitaire, en particulier ses impacts sur le football et votre club ?

Le Monde est confronté à une pandémie à laquelle il n’était pas préparé. Personne ne sait précisément l’évolution qui nous attend dans les semaines et les mois à venir. Pour autant, je suis convaincu que dans cette période actuelle il est capital de se projeter dans l’après. Dire que le football est dérisoire est une évidence, mais il fait aussi partie de la vie de beaucoup d’entre nous. L’heure est à la solidarité dans notre quotidien, cela doit être le cas également dans le monde du football. Pour les clubs semi-professionnels de National 1 à National 3, dont nous faisons partie, l’impact lié au coronavirus pour cette saison 2019-20 sera plus sportif que financier. En effet, les économies sur différents postes, comme les déplacements ou l’organisation des matchs, et les aides liées au chômage partiel vont permettre d’amortir la chute lors de cette fin de saison. Les débats sur les pertes de recettes liées aux droits tv ou au ticketing du football professionnel ne nous concernent pas.

« Les dirigeants du football français repoussent une décision devenue inéluctable »

Cet après dont vous parlez vous l’envisagez comment ?

Je pense que les deux prochaines saisons vont être extrêmement difficiles économiquement pour les clubs de notre niveau, car les partenariats privés et les aides des collectivités vont forcément diminuer, et nous parlons là de deux postes qui représentent 80% de nos budgets. Il faudra être bon gestionnaire et établir un budget sur les recettes dont nous serons certain de disposer, tout en espérant un mécanisme de solidarité de la part du football professionnel et de la FFF, à travers des mesures qui pourraient par exemple permettre d’élargir les assiettes fiscales et donc alléger la masse salariale.

Alors que les autres fédérations ont décidé de ne pas reprendre les compétitions 2019-2020, la FFF continue de jouer la montre en espérant une reprise. Pensez-vous que c’est la bonne stratégie ?

Les dirigeants du football français repoussent une décision devenue inéluctable. Nous sommes les premiers à vouloir terminer cette saison passionnante débutée au mois d’août pour que le terrain décide du titre de champion qui donnera accès au National 1. Mais à quel prix ? Il est à ce jour impossible de terminer la saison au 30 juin avec une date et des modalités de déconfinement inconnues, une période de préparation physique incompressible et neuf rencontres à disputer. De façon officieuse, tous les acteurs du monde du football avec qui je suis en contact sont unanimes sur le fait que la saison ne reprendra pas pour les championnats non professionnels.

« La FFF disposent déjà de critères tels que les articles 6 et 13 dans le règlement des championnats Nationaux »

Sachant que le Racing était leader à la trêve et se trouve aujourd’hui à deux points d’Annecy dans le Groupe D de National 2, quelle serait selon vous l’option la moins injuste pour décider des accessions et relégations en cas de non reprise des championnats ?

Vous auriez pu rajouter que notre programme nous offrait cinq réceptions pour quatre déplacements en ayant joué trois des six premiers. Ils nous restaient à recevoir Louhans et Annecy, alors qu’Annecy devait se déplacer cinq fois pour quatre réceptions en devant encore affronter les cinq équipes de tête. Pour autant je pense qu’aucune des deux options, à savoir leader à la trêve et leader à l’instant T, ne soit la bonne. En effet, ces deux décisions seraient attaquables juridiquement et attaquées car pas assez objectives au regard des enjeux considérables représentés par une montée en Ligue 2 ou en National.

L'effectif National 2 2019-2020 du RC Grasse

Sommes-nous dans une impasse selon vous ?

Pas forcément. Il semble aujourd’hui nécessaire et obligatoire de faire intervenir d’autres critères pour que les équipes qui accéderont à la division supérieure, ou celles qui seront reléguées à l’échelon inférieur, le soient parce qu’elles auront été les plus régulières et les plus fortes dans les confrontations directes. La FFF disposent déjà de critères tels que les articles 6 et 13 dans le règlement des championnats Nationaux pour déterminer des équipes repêchées ou le champion de l’ensemble des poules en N2 et N3. J’entendais parler de play-offs potentiels en cas de reprise des compétitions, mais pourquoi effectuer des play-offs alors que les confrontations directes entre les équipes de tête ont eu lieu pendant le championnat. Ces articles 6 et 13 me paraissent justes et objectifs pour départager deux équipes sur une base juridique existante.

« En découvrant le coach à mon arrivée au club, j’ai tout de suite compris pourquoi l’équipe première était parvenue à accéder jusqu’en National 2 »

On imagine que vous avez fait le calcul… Seriez-vous prêt à formuler un recours en justice, seul ou avec d’autres clubs, si l’option choisie n’allait pas dans ce sens ?

Ma réponse à la précédente question vous laisse effectivement imaginer ma position (sourire). Mais ces articles je ne les ai pas inventés non plus. Ne serait-ce que pour l’implication de mes joueurs et de mon staff depuis le début de saison je ne pourrais accepter que le champion de notre groupe soit défini sur un seul critère. Imaginez, le championnat a été arrêté un vendredi, s’il l’avait été 36h plus tard nous aurions pu reprendre la tête du classement à la faveur d’un résultat. Cela prouve bien que ce critère n’est pas tangible. Si un seul critère devait être retenu, il apparaîtrait naturel que ce soit le classement à la fin des matchs aller, lorsque toutes les équipes se sont affrontées une fois. Pour autant je trouve que même si ce critère nous est favorable il reste incomplet. J’ai décidé de m’impliquer dans le football par passion et pour toutes les valeurs que véhiculent ce sport. Donc si j’estime une décision injuste, je serais par la force des choses obligé de la combattre par la seule voie qui me sera donnée, celle juridique. Nous ne serions d’ailleurs pas les seuls, car plusieurs clubs nous ont contactés pour mener un combat commun si tel était le cas.

Quoi qu’il advienne, pour une première année de présidence vous êtes servi ! Comment avez-vous vécu ces premiers mois à la tête du RC Grasse ?

Je dois avouer que je ne pouvais rêver plus belle première saison puisqu’il s’agit tout simplement de la plus belle de l’histoire du club en championnat et en Coupe de France. Pour autant, ma plus grande satisfaction est ailleurs. En effet, dans tous mes projets je place l’aventure humaine comme l’élément fondamental et sur ce plan cette saison est une réussite. Vous pouvez faire un exploit une année, mais pour durer je pense qu’il faut deux ciments : la compétence et l’humain.

Vous attendiez-vous à de telles performances sportives de Loïc Chabas, son staff et ses joueurs ?

En découvrant le coach à mon arrivée au club, j’ai tout de suite compris pourquoi l’équipe première était parvenue à accéder jusqu’en National 2 et s’y maintenir avec des moyens limités. Avec Romain Henry (directeur sportif) et son staff, ils ont su créer un groupe et le faire grandir. Pour autant la réussite de cette saison ne peut se résumer au terrain. En effet, un club se conçoit dans sa globalité et les performances sportives sont le fruit d’un travail pyramidal. Comme je le disais précédemment, ce projet est une histoire d’Hommes et j’ai démarré cette aventure avec Thomas Dersy à qui j’ai donné la responsabilité de diriger le club au quotidien. Nous échangeons plusieurs fois par jour et dans l’ombre il est en train de structurer le club de façon remarquable. Si l’on prend la photo de la page blanche à notre arrivée et celle de notre organisation aujourd’hui, en neuf mois nous avons mis en place une vraie structure de haut niveau.

Signature de la convention entre la SAS et l'Association du RC Grasse
Jean-Phlippe Cheton, avec Jérôme Viaud (Maire) et François Roustan (pdt Association) lors de la signature de la convention entre la SAS et l’Association RC Grasse.

Vous avez pris la tête d’une SAS focalisée sur l’équipe fanion, l’association conservant ses prérogatives sur les autres catégories, quelles relations entretiennent les deux entités ?

La création d’une SAS pour prendre les rênes d’une Association prend normalement un an… il y a eu trois mois entre le premier rendez-vous et la signature de la Convention entre la SAS et l’Association RC Grasse. Nous voulions absolument reprendre l’équipe avant le début de la saison, si nous ne tenions pas ce délai cela aurait repoussé le projet d’une saison. Dans ces conditions il est normal que les premiers mois aient servi d’ajustement. Je comprends que certains amoureux du club aient pu s’inquiéter de voir arriver un chef d’entreprise monter une SAS pour gérer leur équipe fanion, alors que le club a toujours fonctionné en Association depuis sa création il y a plus de soixante ans. Mais quand ils ont vu que nous n’avons changé aucune personne en place, que nous comptions sur tous ceux qui souhaitaient s’impliquer, les sourires sont revenus sur les visages. Et en plus j’ai un atout je suis Grassois. Il y a effectivement deux entités juridiques, mais nous ne pourrons réussir notre projet que si nous sommes qu’un seul et unique club. Je tiens d’ailleurs à remercier François Roustan, qui a voulu cette évolution pour le RC Grasse avant de passer la main à la présidence du club pour s’occuper pleinement de ses nouvelles fonctions aux côtés de Jérôme Viaud, notre Maire. L’entente avec son futur successeur est parfaite, donc je suis confiant en l’avenir.

« L’Ouest des Alpes-Maritimes mérite un club professionnel ! »

Pour passer un cap, le club devra nécessairement faire évoluer ses infrastructures. Est-ce un sujet déjà évoqué avec Jérôme Viaud, qui a été réélu le 15 mars dernier pour un deuxième mandat à la tête de la ville ?

Aujourd’hui, le RC Grasse dispose d’un très bel outil de travail avec le Stade de La Paoute et du soutien du Maire de la Ville, en la personne de Jérôme Viaud. Le stade est homologué pour évoluer en National ce qui nous permet d’avoir le temps de réfléchir et travailler à la meilleure option pour la deuxième phase du projet. Nous savons pertinemment que le Maire ne pourra pas soutenir le club dans son développement sur un plan économique à travers de fortes aides financières de façon direct et ce n’est pas ce que nous souhaitons. Le RC Grasse ne doit pas devenir une charge pour les Grassois, mais une fierté. Nous voyons le développement du club comme une source d’activité pour le bassin économique. C’est avec cette vision que nous travaillons avec Jérôme Viaud lors de réunions de travail régulières. Quel Maire ne rêverait-il pas d’accompagner le club de sa ville jusqu’au niveau professionnel ? Pour cela il aura forcément un rôle important à jouer.

Même s’il est aujourd’hui difficile d’avoir une visibilité à moyen ou long terme en raison de la crise sanitaire, quelles sont vos ambitions pour le RC Grasse au regard de vos premiers mois de présidence ?

La crise sanitaire ou une première saison moins réussie n’auraient pas changé notre ambition, sinon c’est qu’il n’y aurait pas de projet. Par essence, un projet se définit sur le moyen et long terme. Tous les amateurs de football savent que les divisions françaises de National 1 et National 2 ne sont pas viables économiquement sur la durée. L’objectif ne peut donc qu’être de rejoindre un niveau professionnel afin de disposer de ressources qui permettent une autonomie financière. Pour autant, des clubs nourrissent cette ambition depuis de nombreuses années sans pour autant y parvenir. Il faut donc travailler de façon cohérente, sans se mettre de pression temporelle. Si je devais imager ma vision par rapport à un secteur d’activité que je connais très bien, ce serait de construire un immeuble auquel chaque année nous rajouterions un étage.

Quel est le prochain étage ?

Pour cette première année, l’objectif sportif était de faire la meilleure saison possible, mais la priorité était de poser les bases de l’organisation du club de demain. Nous ne pouvons envisager d’aller jouer au niveau supérieur si nous ne sommes pas organisés au moins comme un club de ce niveau. Avec un organigramme composé d’un directeur général avec une vision, une responsable administrative et financière venant d’un club professionnel, un cabinet d’avocat spécialisé dans le domaine du sport, la signature prochaine avec une régie commerciale, des intervenants extérieurs dans les domaines de la communication et du marketing ou encore une cellule médicale hyper pointue, les bases sont posées. Quels que soient les résultats sportifs, le club continuera à grandir chaque année avec pour objectif ultime de bâtir le deuxième club professionnel du département. Cela fait maintenant vingt ans que l’AS Cannes a quitté le football de haut-niveau et d’Antibes à Grasse jusqu’à Mandelieu, l’Ouest des Alpes-Maritimes mérite un club professionnel !