Droits Télés

Mediapro : un fiasco du foot français et des conséquences sur le sport amateur

16/10/2020 à 19:35

Frappé de plein fouet économiquement par la crise sanitaire qui l'empêche encore de générer des recettes en billetterie et au sortir d'un mercato relativement inerte, le football français doit faire face à une nouvelle crise avec Mediapro, son diffuseur principal. Au-delà des championnats professionnels, le sport amateur est lui aussi sujet à de graves conséquences.

Nom du passager : Football Français. Plan de vol : Droit dans le mur. Depuis l’information révélée par l’Equipe le 8 octobre dernier concernant le refus de la LFP d’accorder un délai de paiement à Mediapro, sur l’échéance de 172 millions d’euros due ce mois-ci, et la volonté du groupe audiovisuel sino-espagnol de renégocier le contrat faramineux signé en 2018, le foot français tremble pour son avenir. Une semaine plus tard, jeudi 15 octobre, la LFP, devant respecter ses engagements financiers auprès des clubs, s’est résolue à contracter un prêt de 120 millions d’euros auprès d’une banque étrangère. A cet emprunt, elle a décidé d’ajouter 50 millions d’euros de sa propre trésorerie pour atteindre approximativement le montant de la traite d’octobre due par Mediapro. Une mission sauvetage court terme mais impérative pour repousser la crise effrayante qui menace le football français. Le même qui s’était extasié d’avoir « fait péter » le milliard et de se placer juste derrière les droits TV, encore plus astronomiques, de la Premier League (1,8 milliard d’euros).

Les Droits TV participent activement au financement des sports amateurs

Si les championnats professionnels de L1 et de L2 sont assurément menacés, le football amateur, qui doit lui aussi percevoir de l’argent via les droits télés, est en proie à certains impacts. « Il y a un ruissellement en cascade de par la taxe Buffet (5% des Droits TV sont reversés à l’Agence Nationale du Sport pour le développement des sports amateurs dont le foot) qui profite à tout le football français y compris le football amateur », rappelle l’expert Pierre Maes, auteur du livre le Business des Droits TV du Foot (Fyp). En effet, l’ANS est censée recevoir une dotation de 40 millions d’euros plafonnée au titre de la taxe Buffet tandis que la FFF doit percevoir 20 millions d’euros à redistribuer au foot amateur, somme qui correspond là aussi à un morceau (2,5%) de l’assiette constituée des Droits TV négociés par la L.F.P, selon l’article 5 du protocole d’accord financier de la FFF/LFP.

Le budget 2020 de l'ANS
En 2020, l’ANS consacre environ 194 millions d’euros au développement des pratiques sportives amateurs. Dont 40 millions d’euros pour les équipements, soit le montant de la somme qu’elle est censée percevoir par Mediapro pendant quatre ans, au titre de la taxe Buffet (Photo : Agence Nationale du Sport).

Mais alors qu’on entend surtout parler d’une nouvelle crise dont le football professionnel français ne saurait se remettre, qui plus est dans le contexte sanitaire actuel, nos 15 000 clubs amateurs doivent-t-ils eux aussi sérieusement s’inquiéter pour leur avenir ? « Tout dépend de la manière dont ils sont structurés, de la manière dont tout est compris dans le budget, des engagements qu’ils ont ailleurs. S’ils sont liés par le même type d’engagement que les clubs professionnels, ils risquent les mêmes dangers », explique Pierre Maes. Du côté des structures professionnelles, c’est surtout la transition à venir qui fait peur à notre expert. Le problème des clubs pros n’est pas de vivre avec moins d’argent, ils peuvent très bien vivre avec des droits à 500 millions d’euros au lieu d’un milliard. Ils payeraient moins leurs joueurs, les transferts. Le problème c’est cette transition entre un modèle opulent et un modèle frugal », constate-t-il encore.

« C’est le risque d’un effet domino dévastateur sur toute la chaîne de financement du sport en France »

Député des Alpes-Maritimes et Président du groupe d’études sur l’Économie du sport, Cédric Roussel est monté au créneau mercredi. Très au fait de l’actualité, il a annoncé que son groupe allait mener des auditions à l’Assemblée Nationale afin de tenter d’éclaircir le conflit LFP/Mediapro. Cédric Roussel est même allé jusqu’à parler « de prise d’otage » de la part du groupe audiovisuel. « À partir du moment où la décision n’est pas prise en concertation avec toutes les parties et qu’elle est radicale, je considère que c’est une prise d’otage » a-t-il indiqué dans un entretien à France TV Sports, cela après avoir détaillé ses inquiétudes concernant le financement du sport pour tous via un communiqué officiel. « Les droits télévisuels du football sont les financeurs de notre politique sportive à travers la taxe Buffet à hauteur de 80%, peut-on lire. Nous ne pouvons tolérer une baisse de ces ressources. Elles sont essentielles pour soutenir nos clubs et nos associations sportives via l’Agence Nationale du Sport. C’est le risque d’un effet domino dévastateur sur toute la chaîne de financement du sport en France. »

Même son de cloche chez Auroge Bergé, députée LREM qui avait senti la « patate chaude » dès 2018: « Si la Ligue ne tient pas, c’est l’économie d’un grand nombre de clubs, professionnels et amateurs, qui sera altérée avec la crise : arrêt de la billetterie, chute du sponsoring, risque de recul du soutien des collectivités locales. On touche au sport le plus populaire, le sport préféré des Français, il y a une situation d’urgence » appuie dans So Foot celle qui traite notamment du sujet au sein de la commission des affaires culturelles.

Un nouvel appel d’offres ou des négociations one-to-one avec les opérateurs ?

La sortie de Roures dans l’Equipe avait acté, pour nombre d’observateurs, la mort par suicide de Mediapro. Une semaine plus tard, nous nous y approchons sérieusement. Selon RTL, la LFP a bel et bien intégré que son diffuseur principal, qu’elle a d’ailleurs mis en demeure, n’allait pas régler sa note. C’est pourquoi elle aurait entamé sa quête de nouveaux investisseurs pour sauver le football français, notamment auprès de ses partenaires historiques, Canal+ et BeIn Sports. Des nouveaux contrats forcément au rabais ? C’est la logique à laquelle on peut penser, mais en Droits TV, il n’y a pas de logique ! On ne peut pas imaginer que la Ligue n’ait pas travaillé sur un plan B. A eux aussi de déterminer aussi si c’est dans leur intérêt de faire un appel d’offres ou plutôt de rentrer dans des négociations one-to-one avec les différents opérateurs. Tout est possible, on peut trouver un nouvel acteur qui décide que ça vaut un milliard et demi, sauf qu’il faudra s’assurer cette fois qu’il soit capable de payer ! », lance Pierre Maes.

Les GAFA, oui mais pas de tout de suite ?

Justement, les GAFA (Amazon, Facebook, Google, Netflix, etc), dont Jean-Michel Aulas verrait d’un bon œil l’arrivée en Ligue 1 font, en effet, partie des solutions apparaissant aussi intéressantes économiquement que fiables à l’avenir. Mais pas dans un futur proche, selon notre expert. Même si sur le principe je suis tout à fait d’accord avec Aulas, ça reste un fantasme vu le prix auquel se négocient actuellement les droits. On n’y est pas du tout. Il faudra une dizaine d’années pour peut-être arriver à quelque chose qui ressemble à ça. Et si la chute de Mediapro venait à se confirmer, l’éventualité de voir des diffuseurs proposer des offres avec des matches à la carte pourrait-t-elle exister ? La Ligue explore toutes les pistes. Maintenant, des solutions où les gros clubs seraient nettement privilégiés par rapport aux petits, ce ne sera jamais la priorité » affirme notre expert. A côté de ça, la 7e journée de Ligue 1 débute ce vendredi (19h) sur Téléfoot et on peut légitiment penser qu’il s’agit, déjà, des dernières heures de la chaîne.