Dossier

Arbitrage et violence, la Côte d’Azur pète-t-elle les plombs ?

09/02/2018 à 16:23

Depuis le début de saison, les cas de violence contre les arbitres se sont multipliés, provoquant de nombreux arrêts de rencontres sur la Côte d'Azur. Un constat accablant qui pose question. Le football azuréen est-il en train de s'engouffrer dans un chemin dangereux, qui puisse devenir irréversible ? Pendant plusieurs jours, Actufoot06 va donner la parole aux acteurs pour comprendre comment la situation en est arrivée là, et, surtout, comment la régler.

Dimanche 22 octobre, match de Coupe Côte d’Azur seniors entre le CDJ Antibes et le FC Antibes. Dimanche 21 janvier, rencontre de D1 entre Saint-Sylvestre et le FC Antibes. Samedi 27 janvier, confrontation de U17 Pré-Excellence opposant la JS Juan Les Pins à l’ES Cannet-Rocheville. Trois compétitions, trois rencontres, trois exemples parmi tant d’autres. Depuis le début de saison, ce ne sont que quelques-uns d’une dizaine de matches arrêtés avant la fin pour des « faits de violence » envers arbitre. En ajoutant la dizaine de cas hebdomadaires de comportement grossier ou de propos blessant envers les officiels, dans toutes les catégories, la situation devient alarmante. Alors, le football azuréen est-il en train de péter les plombs ? Devient-il si dangereux qu’il sera bientôt impossible d’organiser une rencontre de championnat sans police ? Actufoot06 a cherché à savoir quelles sont les causes et les conséquences de ce constat. Avant de donner la parole au président de l’Unaf 06, Stéphan Luzi, dans une interview à paraître lundi, quatre responsables de clubs se sont exprimés sur ce présent et ce futur inquiétants. « Je ne suis pas rassuré », convient Joël Delalande, le président de l’US Cap d’Ail.

« La grande famille du football doit se remettre en question »

Pour l’heure, la crise n’a pas encore éclaté dans les Alpes-Maritimes. Mais il est inacceptable que, chaque week-end, les arbitres puissent se faire traiter de « c****** », de « gros sac », de « nul » et qu’on leur dise d’aller « se faire e***** ». « Les joueurs n’ont plus peur de l’instituteur, du District, de l’autorité. Je ne dirais même pas le mot peur, c’est un manque de respect, ça me gêne. Les gens tutoient très jeunes, alors qu’on nous a appris à vouvoyer. Ce sont des codes qui ne vont pas dans le bon sens », craint Joël Delalande. « On va au devant de plus en plus de complications. Nous, on écarte les brebis galeuses », affirme Emmanuel Stella, le co-président de l’ES Cannet-Rocheville. « Les U17 qui vont être écartés suite aux coups sur l’arbitre n’ont aucun antécédent au niveau de la commission de discipline. Il n’y avait pas de signe annonciateur. » Il semble qu’il faille une prise de conscience générale pour avancer et passer le cap. »Je ne peux pas tolérer qu’en foot réduit, un coach ne dise rien à un gamin qui parle à un arbitre. On se retrouve dans le même problème qu’en milieu scolaire. Ca se retrouve dans les mentalités, une mauvaise note vient de la faute du professeur. Plutôt que de se remettre en question, on dit que c’est la faute de l’autre. On doit se remettre en question, que ce soit clubs, éducateurs, parents, joueurs, district et arbitres. Toute la grande famille du football sans exception », requière un responsable du football à 8 au sein d’un club, qui a préféré garder l’anonymat.

Pour éviter que ces problèmes ne deviennent un simple phénomène de société et qu’il soit inarrêtable, une prise de conscience est requise, admet-on au sein des clubs. « J’ai encore prévenu récemment mes joueurs de D2 à la mi-temps, car ils parlaient à l’arbitre et que ça commençait à râler. Je leur ai dit que s’ils prenaient un jaune pour leur comportement, je les suspendais moi, s’ils prenaient un rouge, je doublais la sanction. De partout ça râle, c’est affreux », pointe Pierre-Laurent Brofferio, le président du CDJ Antibes. « A notre niveau, on essaye de faire ce qu’il faut. Il faut que les arbitres s’en rendent compte. Je demande qu’on soit dans le dialogue. Quand on est sur le côté, on n’entend pas. Si l’arbitre vient nous voir et nous dit « sortez votre 6, sinon je lui mets un rouge », on le sort ». Emmanuel Stella admet que les joueurs doivent se remettre en question.  » Si à chaque fois qu’on est insulté, on doit en venir aux mains, il faut changer de sport. On doit avoir du respect envers l’équipe adverse et encore plus envers les officiels. Ce n’est pas évident pour eux, je ne tolère pas ça », dit le co-président de l’ES Cannet-Rocheville.

« Les parents abdiquent trop vite »

Le travail est donc quotidien. Et il commence dès les plus jeunes, avec le soutien des parents. « On prend les enfants quatre heures par semaine, mais on ne peut pas minimiser le rôle des parents. Il faut des réunions régulières avec eux, on en fait. Un éducateur de club ne remplacera jamais l’éducation de l’enfant faite à la maison. Les parents doivent nous faire confiance et tenir compte des observations que l’on fait. Des fois, on parle avec eux et ils ont tendance à croire qu’on exagère, ils protègent leur enfant », regrette Joël Delalande. « Nous, éducateurs, on a un rôle à jouer », conçoit Emmanuel Stella. « Mais les parents, c’est à eux d’inculquer les valeurs au quotidien. Ils abdiquent trop vite. Le problème rejaillit sur la discipline sportive. On fait les réunions avec les parents au début de saison. Pas tous ne viennent. Certains abandonnent. Ils savent qu’au stade les enfants ne font pas de bêtises. Or, les petits qui ont eu les problèmes, ce sont ceux de parents qui n’étaient pas là en début de saison. » « La fédération a enlevé les championnats, mais il y a plus de tensions. Ce n’est pas lié qu’à l’entraîneur, il y a une tension hyper néfaste de la part des parents. C’est un ensemble de choses », fait remarquer le responsable du foot à 8. Mais il ne décharge pas le rôle influent d’un éducateur.

Ainsi, sur le banc, les adultes ont une importance capitale. « Il y a de très bonnes attitudes de coaches, qui sont noyées, car on ne voit que le côté mauvais », continue le dirigeant. « Cela dit, les coaches vont parfois trop loin. Des jeunes arbitres peuvent être perturbés de sortir un coach. Certaines fois, l’éducateur ne devrait pas être sur le terrain mais l’arbitre préfère fermer les oreilles. Or, l’équipe est à l’image du coach. A 12-13 ans, si tu vois ton entraîneur contester, tu as tendance à le faire. » Le choix des entraîneurs s’avère alors capital. « Lorsqu’on a un entretien avec un éducateur que l’on recrute, on met l’accent sur son comportement, on se renseigne. Chez nous, 90 % des éducateurs sont les mêmes depuis pas mal de temps. On connait leurs qualités, leur calme », juge Joël Delalande. De son côté, Emmanuel Stella ouvre le débat. « Tout le monde a un rôle à jouer. C’est difficile pour les arbitres, car il faut se faire respecter. Mais s’il y avait plus de pédagogie, plus de dialogue, ce serait mieux. Il faudrait qu’ils convoquent. Si une décision est contestée, plutôt que de se replier sur eux mêmes, il vaut mieux dire je me suis trompé, je m’excuse. Sinon, après, un sentiment d’injustice se crée et la tension s’installe », regrette celui qui est à la tête de l’ESCR depuis quatre ans. Pour prévenir et endiguer cette montée de violence, que tous les clubs condamnent unanimement, les arbitres auraient-ils un rôle à jouer ?

« On ne peut jamais aller contre l’arbitre »

C’est ce ce que veulent croire plusieurs dirigeants. « Il y a certains arbitres qui manquent de psychologie, une minorité. Mais quand ils t’arbitrent, tu t’en rappelles. Il faut que les joueurs respectent les arbitres et que les arbitres respectent les joueurs », demande Pierre-Laurent Brofferio, le président du CDJ Antibes. D’autres confirment. « Il y a un manque cruel de psychologie. Et puis, l’atmosphère n’est pas aidée par l’attitude des jeunes arbitres qui débutent. C’est peut être un manque de formation. Est ce qu’il y a une réelle passion dans la globalité ? Il y a des cas à part, car il y en a de très bons qui sont motivés, mais, pour certains, c’est un moyen de prendre 50-60 euros le samedi après-midi pour se faire de l’argent de poche », développe le responsable du foot à 8, qui déplore « qu’on rémunère des officiels qui ne connaissent pas les lois du jeu à la lettre et dont on s’interroge s’ils ont déjà mis un pied sur un terrain de foot en tant que joueur ».

Plus globalement, certains clubs regrettent un sentiment d’impunité pour les arbitres. Le président du CDJ Antibes revient sur l’affaire face au FC Antibes en Coupe Côte d’Azur qui a coûté à l’un de ses joueurs plusieurs matches à cause d’un rapport de l’arbitre trop à charge. « Il a pété un plomb, alors qu’il a toujours bien arbitré. Il ne faut pas en rajouter et dire ce qui n’a pas eu lieu. Dans son rapport, l’arbitre aura toujours raison. On ne pourra jamais aller contre lui. Sur certains dossiers, on prend trop sa défense. » Il évoque un autre cas. « Momo Baafid est coach des U19. Il devait y avoir penalty pour nous, mais l’arbitre ne siffle pas. Le joueur dit à Momo : « l’arbitre n’y voit rien ». Momo répond : « Il y voit rien, c’est pas grave ». Le délégué appelle l’arbitre et lui dit « le coach t’a traité de vaurien ». Momo dit que non, mais il est suspendu à titre conservatoire. Finalement, la commission de discipline ira dans notre sens, mais le coach a perdu deux matches en tant que joueur et que coach sur une connerie. »

Argent, sanctions, gendarmerie, quelles solutions ?

Cette situation est surtout la preuve d’un manque d’échanges entre toutes les parties, principale solution qu’évoquent les clubs. « Il faut faire des réunions. Là, tu peux avancer. Il faut qu’elle soit avec les éducateurs, l’entraîneur général, et qu’il y ait un dialogue. Il faut en venir là », souhaite Pierre-Laurent Brofferio. Emmanuel Stella, le co-président de l’ESCR, ne dit pas autre chose. « On a fait une réunion joueurs-arbitres avec Enzo Maric et Terrence. Il y avait un maximum de joueurs des équipes 1, 2 et 3. L’échange s’est super bien passé. »

Deux autres avancées sont proposées par certains clubs. Toucher au porte-monnaie, des deux côtés, d’abord. « Est ce que ça ne devrait pas être comme dans un travail, où le stagiaire qui arrive n’a pas le même salaire qu’un employé ? Ca peut être ne payer que les frais de déplacement la première année. Ce serait un soutien pour les clubs et une formation pour les arbitres, en même temps qu’une possibilité de voir la motivation », propose le responsable de foot à 8. Pour les joueurs agressifs, Pierre-Laurent Brofferio envisage « une charte en collaboration avec le District, qui stipule que tout joueur qui a une amende de tant et qui ne paye pas, ne pourra pas être autorisé à rejouer », avance le dirigeant du CDJ Antibes. « C’est mieux de faire sortir l’argent au responsable. Là, les insultes à arbitre vont diminuer. Tu peux les mettre à partir des U15. Les parents vont payer et vont dire maintenant, tu arrêtes. »

La deuxième possibilité serait « d’augmenter les sanctions initiales : 8 matches au lieu de 4, mais c’est diminué si le joueur vient arbitrer. Ca peut faire prendre conscience de la difficulté », pense le responsable du foot à 8. L’ESCR fait partie des nombreux clubs qui n’ont pas attendu la mesure. « On fait déjà arbitrer les fautifs, sur les matches amicaux », fait savoir Emmanuel Stella, qui apprécie la possibilité offerte aux joueurs suspendus de voir leur sanction réduite au terme d’un module passé avec la gendarmerie et mis en place en partenariat avec le District.

Quelles qu’elles soient, les solutions doivent être trouvées. Pour retrouver le plaisir de jouer au foot chaque week-end…

 

Crédit : France 3 Côte d'Azur