Interview D2 Fem

Matthieu Esposito : « On est passé d’un monde complètement amateur à un monde semi-pro »

17/01/2020 à 16:40

Matthieu Esposito connaît à l'OGC Nice sa première expérience d'entraîneur de féminines, une équipe qu'il a réussi à faire monter en 2e division l'an dernier. Pour Actufoot, il raconte la vie et le fonctionnement de l'intérieur. Objectifs, entraînements, manque de structures,... Il se confie sans langue de bois sur les conditions de travail pour tenter de faire monter cette équipe au plus haut niveau.

Matthieu, l’objectif affiché cette saison est clairement le maintien ?

On le sait dès le début. Dès qu’on est monté, on a dit que la première année l’objectif était de se maintenir. Il y a trop d’écart, ce n’est pas comme avec les garçons, tu peux pas rivaliser. Il y a trop de différences entre les équipes du haut du classement et d’en haut. On va jouer Saint-Etienne dimanche, on sait qu’il y a trop de différences athlétiques, mais aussi tactiquement. Tu vas rivaliser un quart d’heure mais après sur la longueur tu ne peux pas. Ça saute plus haut, ça court plus vite, ça frappe plus fort… C’est comme si chez les garçons le PSG joue tous les week-ends contre une équipe de Ligue 2. Sur toute une saison, tu ne peux pas lutter.

Au niveau du classement, où en êtes-vous ?

Là on est 10e et barragiste avec 8 points, derrière nous il y a Amiens et dernier Saint Denis qui n’a qu’un point. Les 3 équipes devant nous ont trois points d’avance. On reçoit Saint-Etienne et on va à Evian qui est 3 points devant nous. Après on reçoit Yzeure, ancien pensionnaire de D1. Les filles qu’elles ont, c’est fort. Elles sont troisièmes et ce n’est pas pour rien. Lors de la dernière journée, on recevra le Havre qui a eu un comportement très limite à l’aller.

C’est votre première expérience en tant que coach d’une équipe féminine. Comment ça se passe ?

Franchement, je me régale. C’est un autre public, un autre contexte, ça me plaît. C’est une autre psychologie par rapport aux garçons. Quand tu travailles avec elles, tu leur expliques pourquoi et derrière elles te suivent à 100%. Si en revanche tu leur donnes un ballon et tu leur dis fais ça, elles ne vont pas comprendre pourquoi elles le font et elles seront moins intéressées. Elles le feront mais ça ne sera pas pareil. Ca je l’ai compris de suite, c’est venu tout seul même si je ne connaissais rien à ce milieu. J’ai beaucoup écouté ce qu’il s’est passé avant, pourquoi elles avaient échoué, le fait qu’elles ont peu de joueuses pour aller au bout. L’an dernier, on a joué 37 matchs officiels entre le championnat, la coupe de France, coupe de La Ligue, coupe Côte d’Azur… Donc là j’ai dit on va se consacrer au championnat en faisant tourner un maximum l’effectif. Ça ne me serre à rien de gagner 10-0 et de faire jouer que les cadres… Je préfère qu’elles restent au repos, qu’elles fassent peut-être une séance supplémentaire. Je leur ai expliqué qu’on allait fonctionner comme ça dès le début de la préparation. Par contre quand on est arrivé aux barrages, le vendredi soir à l’entraînement, je ne prenais que les 16 qui allaient partir. On a fonctionné comme ça pour les 4 matchs de barrages. D’ailleurs, on n’a pris que 2 buts en 4 matchs.

Actuellement vous fonctionnez sans réserve. C’est un souhait ?

Non, on n’a rien. La réserve ce sont les U19 mais c’est trop limite. Il n’y en avait pas jusqu’à présent, on s’est posé la question de l’intérêt d’engager une équipe en District. On peut avoir une D2 et DH mais pas de D1 et D2. C’est surtout une volonté du club. Mais si besoin, les filles on les aurait. Je pense que ça peut être une bonne chose d’en créer une.

Il y a comme l’impression que tout est à faire…

Complètement, on sait qu’on part de loin. On bosse avec Jean-Luc (Donati, Directeur général de l’Association) dessus. Je lui fais les retours à chaque fois quand je vais dans les clubs pros. Quand tu vas à Saint-Etienne, tu vois tout de suite la différence, c’est énorme. Ils ont une enceinte consacrée au foot féminin, ils ont leur terrain, leurs vestiaires, leur salle de musculation, leur salle télé, uniquement pour les filles. Nous ici on est tous mélangé. On n’a pas de vestiaire, pas de salle vidéo… On ne peut pas utiliser la salle de musculation. C’est du travail que j’aimerais amener en plus. Quand tu rentres dans le vestiaire à Saint-Etienne, tu te dis déjà que ça va être compliqué. Elles ont leur vestiaire et juste à côté tu as la seule de musculation, après tu as la salle de réception, la salle vidéo, tout est peint en vert, tu as les cadres des filles de partout, c’est un autre univers. Le bâtiment, il fait trois étages, uniquement pour les filles en bas, au dessus tu as les bureaux et au 3e des locaux de la mairie uniquement consacrés au sport féminin. Il y a un terrain en pelouse, un autre à côté pour s’entraîner. Après ce sont des filles qui s’entraînent la journée, moi elles bossent la journée et viennent le soir à l’entraînement. La charge de travail n’est pas la même. Finir l’entraînement à 21h15 par exemple, ça fait tard car certaines travaillent à 5h ou 6h du matin, elles ont besoin de rentrer plus tôt. Il y a tout ça à prendre en compte.

Est-ce que justement vous n’avez pas eu d’appréhension lorsque vous avez accepté ce challenge ?

Au début, j’ai refusé. Quand on m’a présenté le projet, au bout de 10 jours, je me suis dit « ok on fonce ». J’étais parti en tête de les faire monter dès le premier jour. Personne ne l’avait fait avant, c’était un challenge intéressant. Pour ma première année, j’y arrive, c’est bien pour moi. Dès le premier jour, je m’étais consacré à ça et j’avais mis tout le monde dans cette direction. Que cela soit mon staff, mes joueuses, ils étaient tous déterminés à y arriver. Il fallait qu’on ait une équipe à ce niveau-là. Je leur ai dit on a commencé la première partie du travail, il faut la terminer en se maintenant. On espère être bien pour le futur en essayant d’aller chercher des subventions car sans argent on ne peut rien faire. Si on veut durer, il faut que le club continue à travailler dans ce sens-là. Notamment en allant chercher un plus gros budget pour qu’on puisse par la suite recruter des joueuses qui ont un certain vécu et qui savent ce qu’est la D2 afin d’aller chercher plus haut. Avoir une équipe en D2 et derrière si ça suit, c’est génial, c’est au top. Tu as un autre public mais tu peux travailler dans ce milieu là. Je vois Montpellier, Lyon, Saint-Etienne qui est en D2 mais qui ne devrait pas tarder à remonter, je prends l’OM qui a un bon centre de formation. Ça se développe dans tous les autres clubs et pas chez nous…

Le manque de structure vous fait défaut…

En fait, nous, on part tellement de loin… Regardez déjà avec les garçons, ils sont en train de tout construire. Aujourd’hui, on n’est la priorité. Je pense que tout le monde en est conscient. Il faut d’abord construire, s’installer. Ce n’est pas parce qu’il y a eu l’arrivée d’INEOS que tout est fait. Ca va prendre du temps. Les projets, on les a. Pourquoi pas monter un centre de formation pour les filles, pas aussi grand que ça, à notre échelle. J’ai proposé de récupérer l’ancien centre et de faire un pôle féminin avec le handball. Tu fais un pôle féminin équipe de handball qui est super bien structuré, en D1 et qui jouent la Coupe d’Europe, et tu viens nous greffer. Nous on est capable d’avoir une équipe en U19 National, d’avoir un centre de formation, derrière ça suit, une équipe en D2 et puis à partir de là tu construis. Voilà comment je vois l’avenir. Si on nous donne les moyens, c’est possible de rivaliser. Nancy, 4e en D2, a 700 000 euros de budget, Le Havre, 2e, a 1,5M d’euros de budget, ils voyagent avec leur jet privé. Lille avait 1,2M€ en D1 et désormais 900 000 € en D2.

Avez-vous senti l’effet Coupe du Monde ?

Oui, il y a un peu plus de licenciées mais pas énormément. Il y a surtout l’engouement du foot féminin tout autour, je le vois sur le terrain, quand on se déplace. L’an dernier, il n’y avait pas grand monde sauf en barrages mais cette année, il y a la tribune complète qui est bien garnie. Ça fait plaisir. Ça se développe plus dans les équipes qui ont ce passé mais nous c’est en train de venir. Je les vois, la communication nous appuie et fait un gros boulot derrière. Ça a pris de l’ampleur. On va dire qu’on est passé d’un monde complètement amateur à un monde semi-pro. On veut faire grandir le club, pour faire prendre conscience qu’il y a tellement de choses à faire chez les garçons mais aussi chez les filles et que pour l’image de l’OGC Nice, ça peut être top. On a de quoi avoir une équipe masculine en Coupe d’Europe et nous en D2. Et pourquoi pas dans 3 à 5 ans en D1. Quand on voit les autres clubs, il y a Lyon, Bordeaux, Paris, Guingamp, Montpellier… Sur les 12 clubs de D1, il y en a dix qui sont des clubs pros. Seuls Fleury et Soyaux sont amateurs.

On sent que c’est une expérience pas comme les autres pour vous…

Pour un gamin des Moulins qui a été joueur ici et maintenant entraîneur des féminines, ça procure énormément de plaisir d’être le premier à avoir réussi ça ! Et c’est aussi pour cela que ça me ferait c**** de redescendre. Pour les filles, la préparation des matchs est complètement différente, les arbitres et les protocoles ne sont plus les mêmes, même les enceintes sont différentes : au Havre, tu joues au Stade Océane, à Nancy à Marcel Picot, à Amiens, tu vas jouer au Stade de la Licorne… Même moi en tant que joueur je n’ai jamais joué sur une pelouse comme celle du Stade Océane, refait à l’occasion de la Coupe du Monde féminine. Le pire, c’est Marcel Picot, pas un trou sur la pelouse, il faisait froid mais on avait des sièges chauffants, je me suis assis et j’ai enlevé la veste (sourires).

Crédit photo : RB / Actufoot