InterviewN2

Alain Nersessian (FC Martigues) « Se mettre autour de la table pour faire une réforme »

05/03/2021 à 18:39

En colère et dans l'incompréhension après la non reprise du N2, Alain Nersessian, président du FC Martigues, dénonce un manque de considération des instances et propose une réforme du football français. Interview.

Alain, est-ce que la colère est un peu redescendue depuis que vous avez appris cette nouvelle hier de non reprise du championnat de N2 ?

Non, la colère n’est pas redescendue. D’autant plus que j’ai pu lire les lettres ouvertes de Thomas Dersy, directeur général du RC Grasse et du président de Sedan à travers les articles d’Actufoot. Si la colère ne redescend pas, c’est parce qu’on n’a toujours pas eu de réaction. Ce qui me bouleverse le plus, c’est qu’aujourd’hui on se retrouve dans un contexte où des décisions sont prises sans que les principaux acteurs n’aient été mis au courant puis accompagnés. Mes homologues de Sedan ou de Fleury, qui sont particulièrement actifs depuis un moment et qui sont en lien avec la Fédération ou leur Ligue plus étroitement que moi, n’ont eux aussi pas été prévenus…

C’est une situation compliquée pour les clubs…

Là-dedans, le grand drame, ce sont les joueurs. A aucun moment la FFF ou le Ministère a eu une intervention ni même un mot pour les joueurs. J’aimerais rappeler que sans les joueurs, il n’y a pas de Fédération et de Ligues. On a l’impression qu’on a affaire à des restaurateurs qui sont en cessation d’activité. Ils ont perdu leur chiffre d’affaires et on va leur donner quelques euros pour les accompagner mais pour les footballeurs, les sportifs de haut niveau, ce n’est pas la même chose. Ils ne vont pas se relever de la même manière après 9 mois d’arrêt de compétition.

Ce qui est aussi compliqué, c’est la fausse joie qui a été donnée avec une annonce de reprise, puis une autre d’arrêt moins de 20 jours après ?

Sur cette décision, ce qui pose également problème, c’est l’absence de visibilité. On a aucune perspective. On s’est retrouvé au mois d’octobre avec un arrêt des compétitions, puis une lettre de la ministre qui nous autorisait à reprendre car on était considéré comme des sportifs de haut niveau. Ensuite, ils ont dit qu’ils recommenceraient les compétitions le 15 décembre, après on nous a dit que finalement non mais qu’on pouvait s’entraîner. Quelques mois après, on nous communique que, comme pour le N1, on peut jouer, on nous fixe le 13/14 mars et enfin, 20 jours après, on nous arrête à nouveau. On a qu’à nous dire que le football français n’est pas intéressant, c’est plus clair.

« Quand vous rentrez dans les vestiaires, vous comprenez que ce n’est qu’une question d’argent »Alain Nersessian

Vous accueillez ce soir à 21h au stade Turcan le 16e de finale de coupe de France entre l’Aubagne FC et le Toulouse FC. C’est frustrant de voir que cette compétition peut se jouer mais pas le N2 ?

Surtout, grâce à l’organisation de ce match à Martigues, au stade Turcan, je comprends mieux pourquoi on autorise la coupe de France mais pas le N2. Quand vous rentrez dans les vestiaires et que vous voyez tous les sponsors dans les couloirs, vous comprenez que ce n’est qu’une question d’argent. Ça montre encore une fois la considération envers les clubs… Ils n’ont même pas pris le temps de discuter avec les présidents ou les coachs. Je peux comprendre qu’à l’échelle nationale il y ait beaucoup de clubs, mais si on prend le championnat de N2 seulement, nous sommes 64 clubs. Ce n’est pas la mer à boire de prendre une demi-journée pour appeler les clubs et les consulter.

Le N2 n’est pas considéré à sa juste valeur ?

A une semaine des élections, j’ai envie de connaitre la position des candidats sur cette décision. Sont-ils favorables ou pas ? Moi je ne crois pas que le ministère des Sports ait pris seul cette décision et si c’est le cas je ne peux pas croire que la fédération l’accepte. Je referme la parenthèse. Je pense qu’aujourd’hui, il y a une nécessité de clarifier les choses. Soit on considère que le N2 est une compétition nationale et il faut à ce moment-là reprendre le championnat, soit on considère que c’est une compétition bâtarde, ce que je peux comprendre, mais alors là il faut être courageux et décider qu’on se mette tous autour de la table pour faire une vraie réforme.

A quoi pensez-vous exactement quand vous parlez de « réforme » ?

Martigues est le 5e club qui possède le plus de contrats en N2 (19 contrats fédéraux), nous avons plus de contrats statutaires que 8 clubs de National. Ça veut dire que nous avons les mêmes contraintes de gestion humaine que celles du National avec des déplacements à travers la France ou encore le passage devant la DNCG par exemple. A un moment donné, il faut avoir le courage de mettre en place une réforme du football français et de catégoriser les niveaux de compétition. A un niveau, il faudra que les clubs soient costaud et à un autre on mettra ceux qui le sont moins.

« L’idée, c’est qu’à partir du R2 on requalifie les choses »Alain Nersessian

Vous proposez une nouvelle structure des championnats ?

J’en ai beaucoup discuté avec Marc Vicendone, le co-président du Marignane Gignac FC et du FC Côte Bleue, qui m’a fait une proposition. Je lui ai dit que j’étais prêt à la porter partout car je la trouve intéressante. Il a eu l’idée que l’on requalifie le N2 comme un championnat plus rattaché aux Ligues pour donner encore un peu plus au N1 un caractère National. Pour cela, il faut plus de clubs et donc je propose deux groupes en National. On peut partir de l’idée qu’il faut minimum 20 contrats fédéraux pour jouer en National, et donc si on n’a pas les moyens, on n’ambitionne pas de jouer à ce niveau. Aujourd’hui, la vérité, c’est qu’on fait jouer des clubs sans contrat fédéraux en N2, des clubs qui sont souvent en difficulté car ils n’ont pas infrastructures pour fonctionner. Il faut donc arrêter cette hypocrisie pour remettre à jour les niveaux. L’idée, c’est qu’à partir du R2 on requalifie les choses, pourquoi pas supprimer le N3 pour créer une vraie N2 de Ligue et deux groupes de National. Ça n’engendrerait pas plus de montées, on pourrait faire accéder à l’étage supérieur les 1ers des deux groupes de N1 et faire un match de barrage pour les deux 3es.

Vos mots sont forts concernant cette décision de ne pas relancer le N2 mais le championnat ne devrait pas pouvoir reprendre malgré ça. Comment faut-il terminer la saison ? La saison blanche est la solution ?

Ce que j’ai envie de dire aujourd’hui c’est qu’il faut arrêter le « stop and go » et arrêter de ne pas donner de lisibilité. On sait qu’on a que très peu de chance d’aller au bout du scénario proposé, c’est-à-dire finir la phase aller et faire des playoffs. Si on redémarre le 20 mars les matchs en retard, alors on recommence le championnat le 1er avril et le calendrier ne nous permettra pas de faire les playoffs. Mais dans ce scénario-là, il y avait de toute façon quelque chose qui nous chagrinait. Comment imaginer un scénario avec playoffs et playdowns sachant que le N3 devait fatalement se terminer en saison blanche avec aucune descente ? Vous jouez donc pour vous amuser et à la fin personne ne descend ? Certes, les classements sont importants mais il faut qu’il y ait quelque chose au bout. Et là, de la même manière, j’ai bien peur qu’on annonce saison blanche en N2 et que ça truque un peu le championnat de National. Quand il n’y a plus de descente, on joue différemment…

Est-ce qu’il ne faudrait pas plus de solidarité entre les clubs ?

Le président de Sedan a lancé l’idée du collectif, j’ai dit que je voulais en être. J’appuie cette idée car ce n’est pas possible qu’on ne nous parle pas. Vous savez, je ne suis pas seulement en colère, je suis aussi touché par le respect qu’on a pu avoir pour les présidents de clubs. Derrière, c’est la gestion des hommes qui est en jeu !

Ça a été compliqué à gérer cette semaine ?

On avait un match en retard contre Jura Sud le samedi, on fait l’entraînement lundi et on leur dit « si vous gagnez on a deux points d’avance », on les motive. Le mercredi, les joueurs reçoivent un texto comme quoi il y a des bruits qui courent et que le championnat va être arrêté. Hier, à l’entraînement, malgré ça, on leur demande d’aller au bout car on n’a toujours pas de consignes officielles. On s’entraîne et à 14h15 on reçoit un mail qui nous annonce que compte tenu du message du ministère des Sports les matchs du weekend sont annulés. Vous imaginez la gestion émotionnelle ? Je ne parle même plus de footballeurs, mais d’êtres humains, de sportifs qui sont salariés. Dans n’importe quelle entreprise, je sais que les gens, dans la période que nous vivons, ont un peu d’attention, c’est le minimum que l’on puisse faire pour eux. Là, ce n’est pas le cas. J’ai un sentiment de colère et d’amertume. Je veux le répéter, sans joueur il n’y a pas de fédération, ce sont les joueurs qui font les clubs. Réagissons vite parce qu’il y a déjà deux générations de jeunes sacrifiées, une l’année dernière et l’autre cette année.

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