Interview

Jacques Bayle « Être un bon adjoint, c’est parvenir à trouver qui est le patron du vestiaire »

11/06/2020 à 17:33

Jacques Bayle, entraîneur adjoint historique de Rolland Courbis, retrace son parcours, revient sur ses passages à l'OM, Montpellier et Rennes et explique l'importance du rôle d'adjoint.

Jacques, pouvez-vous vous présenter et nous retracer votre parcours ?

J’ai été joueur de football depuis l’âge de 8 ans et j’y ai joué jusqu’à mes 47 ans. Après, je suis parti avec Rolland (Courbis). J’ai toujours été à ses côtés, quand il était à Marseille un petit peu et puis après on a officialisé la chose à partir du moment où on est parti au Niger prendre la sélection nationale. On a fait la CAN, on est allé au Cameroun, au Gabon… beaucoup de voyages. Ensuite, on est revenu et on est allé à Sion en Suisse. Puis, on est parti en Algérie à l’USM Alger, où on a fait un super parcours. On a gagné la coupe d’Algérie devant 100.000 personnes et la coupe arabe qui est un peu comme l’Europa League. Ça a été une période magnifique qui nous a permis de visiter plein de pays comme le Qatar.

Après cela, vous rentrez en France pour aller à Montpellier en 2013 ?

Exactement. On est allé à Montpellier où on a fait un parcours plus qu’honorable. Quand on est arrivé, ils étaient 19e. La 1ère année on a fini 10e et la 2e année, 7e. Après on est allé à Rennes. Là, on a eu le bonheur de pouvoir rencontrer des Ousmane Dembélé, des Diakhaby, Gnagnon, Gélin… C’est Rolland qui les a mis en équipe Une parce qu’ils étaient en réserve avec Julien Stéphan. Dembélé, il a déclenché sa carrière quand Rolland est arrivé. Je m’en rappelle, on jouait contre Nantes, il y avait 4 à 0 à la mi-temps, il y avait eu trois buts de Dembélé et il avait fait une passe décisive pour Giovanni Sio. Même à Marseille, on avait gagné 5 à 2, il avait fait un match exceptionnel. Il y a les fameuses images où Nkoulou le tacle et qu’il s’en va dans les publicités. Il avait fait un tel match que même le stade Vélodrome s’était levé quand il est sorti. Un hommage impressionnant. Après on a arrêté, je ne suis pas allé avec lui à Caen.

Pour quelle raison ?

Pour plusieurs raisons. J’étais fatigué de tout ça parce que quand tu sors des voyages, que tu laisses ta famille pendant de nombreuses années… je n’avais plus trop envie. Peut-être que quand Rolland est arrivé là-bas il y avait déjà un staff en place et aussi pas la possibilité de me recevoir. Mais bon, dans tous les cas, c’était un accord commun de ne pas poursuivre.

« Un adjoint doit savoir ce qu’il doit faire, mais surtout ce qu’il ne doit pas faire »

Qu’avez-vous fait après ?

Je me suis un peu orienté différemment. Je suis allé à Luynes Sports en tant que Directeur Général mais ça n’a pas marché. Je ne me suis pas trop entendu avec le président. Le projet me plaisait, mais on n’est pas trop tombé d’accord. Ensuite, je suis allé vers la formation, j’ai fait des stages avec une association pour les jeunes talents de la région Méditerranée. C’était très très bien mais malheureusement on a perdu les installations. Travailler avec les jeunes, c’est quelque chose que j’apprécie tout particulièrement. Sinon, je bosse aussi dans les médias pour Maritima où je commente des matchs et pour le Phocéen. J’ai commencé à France Bleu Provence.

Vous êtes un peu comme l’entraîneur adjoint historique de Rolland Courbis. Pouvez-vous nous décrire le rôle d’un entraîneur adjoint ? Quelle importance a-t-il dans un staff ?

Le rôle d’un entraîneur adjoint ? J’en discutais hier soir avec Zaki Noubir justement (nouvel entraîneur adjoint du FC Rousset SVO en N3). Vu que c’est sa première expérience à ce poste, je lui ai dit qu’il fallait savoir ce qu’il doit faire, mais surtout savoir ce qu’il ne doit pas faire. C’est ça qui est le plus compliqué. Jusqu’où je peux aller, jusqu’où je dois aller ? Qu’est-ce que je dois dire, qu’est-ce que je ne dois pas dire ? Le rôle d’un adjoint, à mon avis, c’est celui qui est le relais dans le vestiaire. L’entraîneur n’est pas en relation directe avec le joueur, alors l’adjoint doit être en capacité de générer et fédérer. Il doit être à l’écoute des joueurs pour remonter les infos au coach.

Pouvez-vous nous raconter votre rencontre avec Rolland Courbis et nous dire quel lien vous entretenez aujourd’hui avec lui ?

Rolland, c’est mon ami d’enfance, on était du même quartier à Marseille, Saint-Joseph. J’ai 55 ans, javais 8-10 ans quand je l’ai connu donc ça fait 45 ans qu’on entretient cette relation. Aujourd’hui, je suis toujours en contact avec lui, bien sûr, on a même fait des émissions ensemble. On s’appelle une à deux fois par semaine, une fois tous les 10 jours, parfois c’est trois fois dans la semaine. Quand on a besoin de s’entendre, on s’appelle !

Être adjoint de Rolland Courbis, ça représente quoi ? Que vous demandait-il ? C’est différent que d’être adjoint d’un autre entraîneur ?

Les autres entraîneurs, je ne les connais pas, j’ai uniquement la méthode de travail de Rolland. Observer, analyser, avoir des infos sur les joueurs, est-ce qu’il y a des problèmes particuliers… Je me rappelle qu’on avait un joueur dont la femme avait fait une fausse couche dans la nuit. Il m’a averti parce que le joueur en question ne se gênait pas avec moi, un peu plus avec le coach. Un autre avait fait passer une échographie à sa femme, il manquait un bout de doigt au bébé. Enfin bref, des choses de la vie quoi ! Il y a des infos qu’il faut avoir afin d’envisager si le footballeur est en forme pour jouer ou pas. Je me rappelle de Rémy Cabella qui avait un champignon au pied, quelque chose de catastrophique, mais il ne le disait pas. Moi j’avais vu ça dans le vestiaire alors on l’a fait soigner parce qu’il avait peur de ne pas jouer. Voilà, ce sont des tas de petits trucs comme ça, comme avec les médias, savoir gérer les rendez-vous avec les préparateurs physiques… C’est vaste, c’est très très vaste ! Ce n’est jamais pareil et c’est ça qui est bien.

« Le capitaine, tant qu’il ne se lève pas de table, les autres joueurs ne se lèvent pas de table non plus »

Être un bon adjoint, c’est donc avoir une relation « intime » avec tous les joueurs ?

Déjà, c’est parvenir à trouver qui est le patron du vestiaire. Il y en a toujours un et ce n’est pas toujours celui qui parle le plus fort. Le capitaine, quel rôle il a ? Quel rôle on peut lui donner ? Parce qu’on pense souvent que c’est le patron du vestiaire qui est le capitaine sur le terrain… Mais bon, le capitaine dans la mise au vert, quand il est en train de manger, dans 9 clubs sur 10, tant qu’il ne se lève pas de table, les autres joueurs ne se lèvent pas de table non plus. Il y a une hiérarchie qui a été faite en principe ! Le capitaine, c’est lui qui va s’occuper des primes de matchs, des primes de rendement, d’intégrer les primes aux joueurs qui ont été remplaçants ou qui ont peu joué. Le capitanat, c’est autre chose que le brassard sur le terrain.

Avoir une forte personnalité, un fort caractère, c’est indispensable quand est aux côtés de Rolland Courbis ?

J’ai des difficultés à en parler de Rolland parce que c’est mon ami. Et puis, on se connait tellement… je sais quand il est énervé, je sais quand il est bien. Je sais vulgairement quand il les a à l’envers. Comme tout être humain, il y a des moments, quand tu es énervé, tu n’as pas envie d’entendre certaines choses. Il faut savoir choisir le bon moment. Mais ça reste quand même une très très belle personne avec un très grand cœur.

Est-il arrivé que vous soyez en désaccord ? Comment gérer ce genre de situation ?

C’est simple, le boss c’est lui, ce n’est pas moi. On se doit de donner des idées. Tu en donnes dix, il en prend deux, il n’en prend pas… le patron c’est lui, c’est le commandant du navire. Si un adjoint prend une responsabilité alors il faut qu’il assume aussi en cas de défaite. Parce que l’adjoint est toujours tranquille quelque part, il est toujours dans l’ombre. Evidemment, quand il y a la victoire, il n’est pas dans la lumière, mais quand il y a des défaites, il n’est pas autant exposé que l’entraîneur en chef.

Sur le web, plusieurs anciens articles retracent une mauvaise histoire quand vous étiez à Montpellier avec Rolland Courbis. Votre relation avec Louis Nicollin n’était pas parfaite… Acceptez-vous de nous expliquer ?

Toute ma vie, ça a été très compliqué car que ce soit à Montpellier, que ce soit à Rennes ou en Algérie… En général, quand tu arrives dans un club, il y a des décisions à prendre et quand Rolland arrive avec son copain ou avec son adjoint… mais moi je m’en fous. Ce ne sont pas des choses qui m’intéressent. Ce serait leur donner trop d’importance à ces gens. On a gagné la coupe d’Algérie, la coupe arabe, quand on est parti le président m’a donné une très belle prime et une très belle pancarte du club, ça me suffit. Après qu’il ait payé un journaliste pour dire du mal de moi, ce n’est pas grave. L’important dans le foot, c’est le résultat. On a réussi avec Rolland 83% de nos objectifs.

« J’aimerais travailler dans le monde amateur »

Que n’avez-vous pas réussi ?

Quelques fois, c’est beaucoup plus difficile que ce qui était prévu. Toi, tu penses pouvoir faire des choses et tu n’as pas les possibilités pour diverses raisons et, malheureusement, ça ne passe pas. Après, 100% c’est difficile, je ne connais pas beaucoup de gens qui ont 100% de réussite.

Vous avez expliqué que vous aviez fait un passage à Luynes Sports en tant que Directeur Général. Le foot amateur, c’est quelque chose qui vous intéresse ?

Personnellement, si on me demandait ce que j’aimerais faire dans le futur, je dirais que j’aimerais travailler dans le monde amateur. Dans ma passion football, je n’ai plus envie de faire ce que je faisais avant. J’ai 55 ans maintenant, je n’ai plus les mêmes besoins que quand on a 30 ans financièrement. Ce n’est pas que je suis à l’abri, mais acheter une maison, une voiture et tout le reste, ça s’est fait ! Je m’en rappellerai toute ma vie, à la buvette, un petit m’a pris par la main et m’a dit « Tonton ! », et ça, ce sont des choses que je veux avoir dans la vie. Partager la formation avec les éducateurs, leur dire ce que j’ai vu, ce que j’ai connu, ça me plaît ! Partager le savoir de la haute compétition avec des gens du milieu amateur, c’est ma passion.

Votre connaissance du monde pro peut réellement être un atout dans le monde amateur ?

Il y a un entraîneur de N2 qui avait des problèmes parce qu’il n’avait pas de bassin de récupération pour ses joueurs. Je lui ai dit : « pourquoi tu ne les emmènes pas à la mer ? ». Il faut arriver à trouver le moyen de faire, pas comme les pros, mais presque. Il faut avoir des idées. Le monde professionnel, évidemment, il y a de l’argent et tout ce qui va avec, mais par exemple, à Luynes, je voulais (parce que pour moi c’est très important) avoir un centre médical qui puisse être en relation avec le club. Je m’explique. Un petit se fait mal, il est traité par un kiné qui travaille avec le club. Le kiné se doit de donner les informations à l’éducateur pour savoir ce qu’il doit faire sur l’enfant, mais surtout pour savoir ce qu’il ne doit pas faire.

C’est-à-dire ?

Par exemple, un gamin est allé chez le kiné, il arrive à l’entraînement le mercredi, et on fait avec lui comme s’il n’avait jamais eu de blessure. Le coach doit être informé et doit faire attention avec certains gestes. Par exemple, les sauts c’est risqué, on les fera dans 10 jours. Le synthétique fait énormément de mal aux articulations. D’ailleurs, on n’a jamais vu autant de ligaments croisés. Il faut donc y faire très attention. Intégrer le médical dans le milieu amateur, prendre des stagiaires cliniques qui viennent le weekend… il y a plein de petites choses à faire pour faire grandir le club sans forcément gaspiller énormément d’argent.

Vous êtes consultant pour Le Phocéen et pour Maritima et vous commentez l’actualité de l’OM. Vous êtes un amoureux du club phocéen ?

C’est viscéral. Depuis l’âge de 3 ans, ma mère et mon père me menaient à pied au stade. Et à l’époque, les joueurs s’entraînaient devant la tribune Jean Bouin et on pouvait les approcher. L’OM, c’est waw quoi ! Et quand tu as la chance d’avoir ton ami qui devient entraîneur du club… ce sont les meilleurs moments de ma vie. En plus, il y avait de sacrés joueurs (rires), les Laurent Blanc, Dugarry, Ravanelli, Dalmat, Luccin, Pires… vous vous rendez compte de cette équipe ? C’était exceptionnel. Les maillots étaient beaux, l’équipe était belle, et à la Commanderie il y avait toujours entre 2000 et 3000 personnes. Maintenant, il n’y a personne, il y a des grilles qui font 20 mètres de haut avec des murs. C’était accessible encore à l’époque…

« M’Baye, c’est mon bébé, je suis très très proche de lui »

Quel œil avez-vous sur la situation du club aujourd’hui ? (Direction, finances, rachat)

Aujourd’hui, il y a eu le confinement, il y a les réseaux sociaux, chacun essaye de s’attirer les regard, c’est n’importe quoi. J’ai appelé un pote qui est en Arabie Saoudite, il m’a rappelé dans la nuit, et il n’y a absolument rien de rien. Il y a peut-être eu au cours d’un repas un « Hey, ce serait bien que tu rachètes l’OM ! », et hop les gens ont exagéré les choses. Jacques-Henri Eyraud a dit « Nous ne vendons pas le club ». S’il y avait eu quelque chose, une offre concrète, il aurait dit « Oui, on a une offre ». Aujourd’hui, on dit même que McCourt risque de rajouter 40M€. Après, Eyraud, il a fait des erreurs, de grosses erreurs, mais j’espère que si on le change, on ne mettra pas encore un débutant, parce qu’autrement je le garde. Il a fait des conneries, il le sait, mais il y a aussi des choses qu’il a faite qui ne sont pas mauvaises. Je ne parle pas de la sono dans le stade, on s’en fout de ça, mais de l’OM Campus. C’est quand même beau ce qu’ils ont fait, ce sont de belles structures, de belles installations et il y a de quoi travailler !

M’Baye Niang à Marseille, c’est possible ?

M’Baye, c’est mon bébé, je suis très très proche de lui. Je l’ai eu à Montpellier. Aujourd’hui, c’est un garçon qui souhaite venir à l’OM, ça, c’est affiché, on en a parlé avant hier soir. Je pense qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Les gens vont dire « On n’a pas les sous ». Oui, on n’a pas les sous, mais on ne va pas donner 20M€ comme ça d’un coup. Si M’Baye Niang vient signer à l’OM et qu’on lui fait un contrat de 5 ans. Si ça coûte pour 20M€ alors ça fait un amortissement de 4M€ par an. L’amortissement sera fait sur les 5 ans. Par exemple, Strootman, c’est 30M€ donc sur les 5 ans, c’est 6M€ par an qui sont budgétisés sur le bilan.

L’OM va devoir vendre ?

Là, ce qui va se passer, j’en suis pratiquement persuadé, c’est qu’ils vont faire partir certains joueurs, notamment je l’espère Mitroglou et Strootman. La masse salariale serait allégée. Germain, à mon avis, ne devrait pas être conservé. Bouna Sarr devrait faire partie du voyage, Lopez aussi. Et s’ils arrivent à faire partir l’un des cadres, les joueurs avec des possibilités de capitalisation, comme Sanson, Caleta Car et Kamara, on sera pas mal.

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour le futur ?

Trouver un petit challenge près de chez moi et aider un club amateur. Ce serait pour moi magnifique, ce serait mon souhait le plus cher. Ma mère a 86 ans, ma belle-mère a 86 ans aussi, j’ai ma fille, j’ai ma femme… j’ai trop bourlingué à droite à gauche et j’ai envie de rattraper tout ce que j’ai manqué. Aujourd’hui, je suis très heureux avec Maritima, avec mes potes du Phocéen. Si j’ai un petit défi comme ça, ce serait la cerise sur le gâteau.

Propos recueillis par Keevin Hernandez