Interview

Mourad Boudjellal : « Toulon mérite beaucoup mieux »

02/06/2020 à 19:21

Dans un entretien exceptionnel réalisé ce mardi en début d’après-midi, Mourad Boudjellal est longuement revenu sur ses ambitions de reprise du SC Toulon, afin d’expliquer pourquoi son projet ne verra pas le jour.

Claude Joye a communiqué ce mardi sur le site officiel du SC Toulon pour faire le point sur vos échanges de ces derniers mois et confirmer que les discussions étaient terminées. Avez-vous lu ce communiqué ?

Je le parcours en même temps que je vous parle, ce qui va me permettre de répondre point par point ou presque.

Il est évoqué une première rencontre le 7 février dernier…

Je n’ai plus la date en tête, mais cela doit être ça. Il est d’ailleurs venu avec une personne qui ne me parle plus et qui n’a aucun rôle au club. Ce n’était déjà pas une très bonne entame. Ce jour-là, le SCT jouait le soir-même à domicile et j’avais laissé entendre dans la semaine que je me rendrai peut-être au match. Durant notre rencontre, Claude Joye m’a dit que j’étais très impopulaire à Toulon et qu’il me conseillait de ne pas venir au stade parce que cela pourrait être dangereux pour ma sécurité.

« J’ai été très surpris que les écrits soient aussi différents des paroles »

Et ce soir-là vous étiez effectivement au Stade Bon-Rencontre où le SCT recevait Dunkerque…

Forcément, quand on me dit cela ça m’excite. Il n’était pas question pour moi de ne pas m’y rendre. Quand je lui ai demandé s’il pouvait assurer ma sécurité, il m’a dit non. J’ai donc appelé le maire et la police qui m’ont  confirmé d’une même voix qu’il n’y a aucun endroit dans Toulon où un Toulonnais ne pouvait se sentir en sécurité. Bon ils m’ont quand même conseillé de partir un peu avant la fin pour éviter les attroupements…

Cela a été nécessaire ?

Ma sécurité ce jour-là, ce sont tous les selfies que j’ai pris avec les supporters du SCT, dont la plupart me disaient « on compte sur vous »…

Après cette entame compliquée, la suite a semble-t-il été plus apaisée entre Claude Joye et vous-même…

En effet. Il est revenu par l’intermédiaire de son avocat et nous avons essayé d’avancer. Nous avons même beaucoup avancé, jusqu’à décider de faire un audit.

Un audit qui n’a jamais été effectué. Pourquoi ?

Notre avocat commun lui a envoyé un document d’audit basique. Quand il l’a reçu il m’a téléphoné et m’a dit que ce document n’allait pas du tout et qu’il le faisait refaire par ses équipes. Là nous avons reçu une sorte de synthèse de ce qu’il appelait « Nos accords » et qui ne correspondait pas aux échanges que nous avions eu. J’ai été très surpris que les écrits soient aussi différents des paroles, mais plusieurs personnes m’ont rapporté que cela n’est pas inhabituel le concernant. Notre approche était pourtant claire avec un budget de 1,5 million en N2, 2,5 millions en N1 et 4,5 millions en L2 constitué par l’apport de Claude Joye et nos apports en sponsoring.

« Nous sommes d’accord que si tout est fixé d’avance, il est inutile de faire un audit »

Dans son communiqué Claude Joye évoque d’ailleurs une commission de 30% du chiffre d’affaires «sponsoring» pour une société vous appartenant et qui serait chargée de la régie du SCT…

C’est vrai et je suis tout à fait transparent là-dessus. Je précise déjà que la moitié de cette commission, soit 15% du CA « sponsoring » devait remonter dans le capital du club. Les autres 15% ce ne sont ni plus ni moins que toutes les charges de la régie, c’est d’une simplicité élémentaire. Et ce que Claude Joye oublie de signaler dans son argumentaire, c’est que ce qu’il dépense d’un côté, il l’économise de l’autre, puisque le club n’aurait plus à supporter les charges d’une régie avec un tel fonctionnement. Il ne faut pas confondre un partenaire et un mécène.

Vous pensez que c’est son cas ?

S’il aborde la problématique de cette manière, c’est qu’il ne comprend pas que pour faire ces chiffres-là il faut avoir des produits à vendre, un catalogue, il faut y consacrer des moyens, rien ne se fait d’un coup de baguette magique. Déjà, il fallait que j’accepte que quoi que je trouve dans l’audit, le prix de vente du club serait de 6 millions si jamais nous souhaitions nous porter acquéreur. Mais nous sommes d’accord que si tout est fixé d’avance, il est inutile de faire un audit. Dans une autre optique, je devenais président, j’apportais un minimum garanti via le sponsoring, j’apportais le budget du club, j’acceptais que Claude Joye et son fils aient la double signature à partir de 5 000 euros de dépenses, et en cas de vente du club, dans cinq ans nous avions un accord de partage.

Mourad Boudjellal en compagnie d'Hubert Falco, maire de Toulon, lors d'un match du RCT.
Mourad Boudjellal en compagnie d’Hubert Falco, maire de Toulon, lors d’un match du RCT.

Comment se sont déroulés la suite de vos échanges ?

Cela a été très compliqué. On a refait un accord. J’explique à Claude Joye que le 1,5 million du budget «sponso» pour saison prochaine est conditionné au résultat de l’audit et surtout à ce qu’il reste encore à vendre. C’est indispensable, car l’audit devait par exemple nous dire si le sponsor maillot était déjà vendu ou pas. En fonction de ce qu’il restait à vendre en termes d’espaces publicitaires, d’abonnements ou d’hospitalité, nous pouvions garantir ce montant. Mais ça aussi c’était compliqué. Et puis à un moment donné, il nous concède une chose énorme, qu’il serait prêt à revoir le prix de vente du club de 30%, du moins qu’une possibilité de discuter pouvait être ouverte. Il m’a aussi confié qu’il ne pouvait pas baisser le prix à sa guise car il n’est pas l’investisseur principal dans ce projet depuis toutes ces années, qu’il s’agit d’une fortune grenobloise et qu’il ne peut pas baisser le prix vis-à-vis de cette personne.

« Je ne suis pas un directeur commercial. J’ai monté un club de rugby à 35 millions de budget »

Que lui avez-vous répondu ?

Etant donné qu’il n’était pas question d’acheter dans ces conditions, nous avons approfondi la voie d’une collaboration avec son maintien en tant qu’actionnaire majoritaire. Je lui ai dit que la première chose importante à savoir pour lui, c’est que si je venais, il n’allait plus exister. Je lui ai dit : « il va falloir que tu lâches, si tu n’en es pas capable il vaut mieux arrêter de suite », là j’ai vu une once d’humanité dans ses yeux. C’est un chemin et je suis bien placé pour le dire après mon expérience au RCT. Deuxièmement, je lui ai dit que la gouvernance n’était pas discutable et que le projet ne marcherait que si j’avais les plein pouvoirs.

Mais s’il reste actionnaire majoritaire n’est-il pas légitime qu’il conserve un droit de regard ?

Je suis complètement d’accord avec cela. Il faut des contre-pouvoirs dans une société et je leur concédais tout à fait le contrôle de gestion pour n’avoir la tête qu’au développement du club, là où est ma vocation. Il n’était pas question de le priver de ce droit de regard, mais si j’entrais dans ce projet c’était pour l’incarner, en être le patron. Je lui ai dit : « si tu n’es pas d’accord avec ça, on ne va pas se cacher et on arrête tout ». A ce moment-là je ne dirais pas qu’il m’a retenu par le bras, mais il ne m’a pas invité à partir.

Voyait-il plus en vous un directeur commercial qu’un président ?

Peut-être, mais une chose est sûre, je ne suis pas un directeur commercial. J’ai monté un club de rugby à 35 millions de budget et même si Bernard Lemaître me critique aujourd’hui, il n’a rien changé de ce que j’ai mis en place au RCT. C’est que cela ne doit pas si mal fonctionner. J’ai laissé 25 millions de CA, 49 loges à Mayol, 3 boutiques, un centre de formation qui est aujourd’hui l’un des meilleurs en France, un terrain à 10 millions d’euros… J’ai laissé un bel héritage. Alors c’est vrai qu’à un moment j’ai fait ma colère, je le reconnais, et j’ai dit « on laisse tomber ». Je devais venir avec un spécialiste des hospitalités, qui s’occupe notamment du Real Madrid, pour voir ce que nous pouvions faire pour l’amélioration du Stade Bon-rencontre en termes d’accueil et de parking, on a tout annulé.

« Notre souhait était de commencer à travailler au plus vite au sein du club, soit dès le 8 juin, mais lui nous a dit « pas avant juillet » »

Vous commenciez à regarder vers d’autres horizons, puis les discussions ont repris…

Les contacts se sont renoués quand son avocat a appelé pour nous dire qu’il était vendeur. Ayant compris que ce dossier devenait trop passionnel, j’ai pris un intermédiaire que je sais ultra compétent dans ce genre de dossiers afin d’approfondir. J’ai pris sur moi et j’ai appelé Claude Joye, en lui disant que sa communication était nulle, mais les discussions ont repris. À ce moment-là je lui ai donné une leçon de haut niveau en lui détaillant le projet tel que je le voyais. Car le haut niveau, cela ne s’improvise pas, c’est du détail. Alors oui, il dit que je ne parle pas de formation et il a raison. Je n’en parle pas car je ne sais pas former. Par contre je suis très compétent pour recruter la meilleure personne pour le faire.

Ce passage du communiqué a-t-il pour but de vous décrédibiliser selon vous ?

Si on rentre dans un business, on ne peut pas aller sur ce terrain-là. Vous savez, si j’écoute tout ce qui se dit sur le SCT, notamment au sujet de rumeurs de matchs achetés dans le passé, je ne mets pas les pieds au Sporting… Mais les réputations on peut les faire gratuitement et je ne me suis pas arrêté à cela. C’est d’ailleurs pour cela, et avec le souhait de ne plus tergiverser sur ce dossier, que nous avons formulé deux offres différentes samedi dernier.

Quels types d’offres ?

J’ai beaucoup de défauts, mais je dis les choses donc je vais vous détailler ces deux offres. Dans la première, nous intégrions le capital du club, son conseil d’administration et garantissions en tant que régie un budget sponsoring de 1,8 millions d’euro en N2, 3 millions en N1 et 5 millions en L2, avec une commission dont j’ai expliqué le fonctionnement plus haut et une hausse de 5% de celle-ci dès dépassement de l’objectif fixé, soit 1,8 millions si le club évolue en N2, ce qui sera son niveau la saison prochaine. Nous étions d’accord pour la double signature, mais cela a ensuite bloqué au niveau du conseil d’administration. Nous proposions cinq membres et lui en conservait six. Mais il préférait en avoir quatre, contre trois pour nous, ce qui revient à peu près au même… Nous souhaitions une promesse de vente à hauteur de 16 millions d’euros dans cinq ans en cas de présence du club en L1, ce qui lui donnait du temps pour juger de notre stratégie. Enfin, notre souhait était de commencer à travailler au plus vite au sein du club, soit dès le 8 juin, mais lui nous a dit « pas avant juillet ». En gros cela voulait dire « on vous laisse choisir le coach, les joueurs et on vient faire les commerciaux en juillet »… Impossible.

 

Qu’en était-il de l’autre offre ?

La deuxième offre partait du principe qu’on veut garantir des résultats au club. Il s’agissait d’une offre de rachat pure et simple, sans audit, à nos risques et périls. Cette offre proposait 500 000 euros plus des primes de montée liées à des budgets, donc garanties quels que soient les résultats sportif. Cela correspond à 100 000 euros de prime en N2, 150 000 en N1 et 250 000 en L2. Nous lui proposions donc 1 million d’euros sur trois ans, plus 10% à la revente éventuelle du club une fois celui-ci stabilisé en L1, avec un plafonnement à 40 millions d’euros, soit potentiellement 4 millions d’euros de plus d’ici quelques années. Et je tiens à préciser que dans cette offre, si je venais avec des associés, je mettais aussi de l’argent contrairement à ce qu’il dit dans son communiqué.

« Il me fait passer pour un vendeur de rêves, mais ça fait dix ans qu’il vend du cauchemar  ! »

Quelle réponse avez-vous reçu après cette double offre ?

Je vous lis texto l’email que nous avons reçu : « Bonjour, je vous remercie pour votre proposition n°2 que je trouve insultante. Pour la proposition 1, certaines clauses ne sont pas acceptables, je vous rappelle en fin d’après-midi ». Je vous précise que son email était envoyé le matin, ce qui laissait présager de l’importance qu’il accordait à notre discussion. Et comme nous n’avions plus eu de nouvelles de lui en fin de journée, nous l’avons appelé. Là, il n’avait plus de batterie… C’est dire sa motivation pour nous accueillir.

Vous passez un peu pour un vendeur de rêves dans cette affaire…

Il y a quelques années, alors que le RCT allait disputer son premier match de Coupe d’Europe, un journaliste m’a demandé quelle était mon ambition. J’ai répondu que c’était de la gagner. Je n’allais pas dire autre chose, on ne débute jamais un match pour le perdre. Vous connaissez la suite de l’histoire… Je me suis construit sur ce rêve fou de monter en Top 14 et d’aller au Stade de France. Je n’ai pas rêvé de la coupe d’Europe, ça me paraissait trop fou, mais c’est là-dessus qu’on crée l’énergie. Vous savez, j’ai beaucoup appris ces deux dernières années, peut-être plus que lors des cinquante-huit précédentes. J’ai réalisé que beaucoup de gens voulaient me suivre. Si Claude Joye ne perçoit pas tout ça, c’est son problème. Il me fait passer pour un vendeur de rêves, mais ça fait dix ans qu’il vend du cauchemar  !

« L’amour et l’ambition que j’ai pour ma ville, il ne les aura jamais »

Vous n’avez pas caché avoir un autre projet en tête, on parle notamment de l’Athlético de Marseille, mais on a du mal à imaginer Mourad Boudjellal ailleurs qu’à Toulon…

Je suis Toulonnais… Je vais effectivement aller ailleurs, je ne dirai pas où, dans un projet hyper motivant, où je vais découvrir de nouvelles personnes, mais forcément ça n’aura pas autant de sens. Ce qui me manquera c’est le public toulonnais. Vous savez ce public je l’ai toujours écouté, j’ai toujours beaucoup aimé sa clameur, toujours différente, dans les bons comme les mauvais moments. On connaît les mêmes rues, les même maisons, Toulon est notre ville, nous en connaissons la chanson. Cette identité, je n’ai jamais entendu Claude Joye la mettre en avant. L’amour et l’ambition que j’ai pour ma ville, il ne les aura jamais.

Vous parlez d’ambition, de Ligue 1, mais après plus de vingt ans de disette sportive les supporters se satisferaient déjà d’un retour du club en National, puis en Ligue 2…

La Ligue 2 j’en ai rien à faire, pour moi réussir c’est ramener le club en Ligue 1. C’est aussi pour cela que nous avons fait une offre d’achat. Il faut se poser les bonnes questions. À un moment donné au RCT j’avais le choix entre rester et jouer le maintien, ou vendre et permettre au club de continuer à jouer les premiers rôles. La dernière année ayant été difficile financièrement pour le club, j’ai payé la différence avec mes parts et j’ai revendu le club moins cher que ce que j’aurais pu le faire si cela avait mieux marché. Le prix d’un club ce n’est pas ce que vous avez dépensé pendant que vous en étiez le propriétaire. Votre successeur n’a pas à assumer votre mauvaise gestion. Cela ne fonctionne pas comme ça. Ce qui est certain, c’est que Toulon mérite beaucoup mieux.

Vous auriez pu être ce « beaucoup mieux » même si vous n’avez pas d’expérience dans le football de haut niveau ?

J’ai la prétention de le dire et ce qui pensent que je n’ai pas prévu les choses, que je n’ai pas déjà étudié le marché et construit un solide réseau de techniciens, d’agents et de joueurs se trompent énormément. Et je peux vous dire que j’avais de très gros contacts pour le Sporting.

« Ce qui m’a le plus vexé c’est ce manque d’enthousiasme dans la dernière ligne droite de nos négociations »

N’est-ce pas un peu bling-bling comme approche ?

Mon raisonnement avant tout est de me dire : « est-ce que ça peut être bon pour ma ville ? ». Je ne pense même pas à une éventuelle concurrence avec le RCT, je pense à ma ville, aux Toulonnais et à cette crise sanitaire dont on espère une issue proche… Il nous faut de nouvelles histoires, de nouvelles aspirations, le sport peut amener cette énergie dont nous avons tous besoin aujourd’hui. Pour bâtir, pour rêver, il faut beaucoup de sincérité, mais il faut aussi et surtout des moyens. La lumière ça se monnaie.

Toute cette affaire ne vous laisse-t-elle pas d’immenses regrets ?

Je pensais que j’étais une chance pour le club et pour Claude Joye. Dans un scénario, je travaillais aussi pour lui et j’acceptais qu’il surveille. Dans un autre scénario il pouvait vendre avec la promesse d’un travail sérieux et ambitieux lui assurant à terme une très belle opération. Peut-être va-t-il vouloir mener seul ce défi de ramener Toulon en L1, mais il ne doit pas oublier ce que cela risque de lui coûter…

On vous sent un peu vexé quand même…

Oui je le concède. Ce qui m’a le plus vexé c’est ce manque d’enthousiasme dans la dernière ligne droite de nos négociations. « Vous arrivez en juillet… Je n’ai plus de batterie, on se rappelle demain… On fera les dernières démarches par correspondance »… Claude Joye n’a jamais eu le moindre enthousiasme quant à ce projet et je sais de source sûre qu’il considère mon retrait comme une délivrance aujourd’hui. Je ne suis pas du genre à perdre du temps, mais je tenais à vous donner le fond de ma pensée et je tiens à préciser que je peux produire tous les documents concernants les chiffres que j’ai évoqués durant cet entretien.