Interview

Guy Lacombe : « La formation française amène des joueurs caméléons »

13/05/2021 à 13:00

Retraité depuis 2019, Guy Lacombe a accepté de balayer l'actualité pour Actufoot. Au menu des réponses de l'ancien Directeur Technique National : un avis tranché sur les déclarations fracassantes de Pablo Longoria, la formation des joueurs en France ou encore sa perception sur le BEPF, de plus en plus difficile à atteindre pour les entraîneurs partis d'en bas et souhaitant tutoyer le haut niveau.

Que devenez-vous depuis votre départ de la DTN en 2017 ?

Je suis à la retraite depuis 2019. Je prends le temps de faire des choses que je ne pouvais auparavant. J’ai eu quelques soucis de santé avec une opération du genou due à ma carrière de footballeur. Après, je suis tombé à vélo et je me suis cassé le col du fémur.

Le foot vous manque ?

Je regarde le football, j’ai des amis qui sont en poste, je suis en contacts avec les entraineurs par texto. On essaie de les soutenir.

Qu’avez-vous pensé lorsque le président de l’OM a tapé sur eux et la formation française ?

Je crois que le président de l’OM se trompe de cible ! La France est le pays qui forme le plus de joueurs qui jouent la Ligue champions, je crois même que l’on dépasse le Brésil. En termes de formation, on forme bien les gamins, c’est évident. Notre formation est reconnue. Là-dessus, je trouve que Pablo Longoria a un petit peu divagué. Je pense que lorsqu’il découvrira le football français, car il vient d’arriver, il va le comprendre au fil du temps. On est un pays différent et on possède une culture différente de son pays, l’Espagne. Leur culture football est très forte, très imprégnée. Le joueur à l’amour de son club, de son maillot, c’est ancré chez eux. Nous en France, c’est oublié tout ça. Il y a des choses qu’il ne connait pas encore. En fonction de tous ces critères, il verra que l’on ne se débrouille pas trop mal en termes de formation et même chez les entraîneurs. On en a de très bons et c’est très compliqué d’entrainer en France. Je pense que les techniciens étrangers le savent particulièrement. J’ai eu la chance de parcourir un peu l’Europe, au plus haut niveau et d’avoir Thomas Tuchel en recyclage pour valider son diplôme chez nous, à Caen pendant trois jours. On discutait ensemble et il confirmait que c’était très dur. Il avait montré beaucoup d’enthousiasme, il a été fantastique dans les échanges, dans la conception des entraînements. C’est un gars d’une grande qualité humaine.

Pablo Longoria a aussi comparé la formation française, qu’il juge davantage individuelle que collective, à la NBA d’Europe.

Je ne sais pas à quoi il faisait référence, il est vrai que nous, on forme des joueurs individuellement forts, c’est clair. Monsieur Longoria est passé par Séville, un club friand de joueurs français (il est en réalité passé par le Valence FC). Et lorsqu’un joueur français va dans un club aussi réputé que Séville, il s’intègre très bien, il épouse les contraintes du pays et du club. On travaille beaucoup et la formation français amène des joueurs qui savent s’adapter, des caméléons.

« On a du mal à avoir une identité et puis, les médias ne nous aident pas beaucoup »

Le manque d’idées collectives des coachs français serait la clé de cette absence dans les grands championnats des entraîneurs tricolores.

On a du mal à avoir une identité et puis, les médias ne nous aident pas beaucoup. Mais on a un entraineur qui est champion du monde quand même ! Monsieur Longoria devrait réfléchir. Wenger, Genesio en Chine, Denoueix sont des coaches qui ont réussi à l’étranger. Nous sommes moins forts que certains pays à cause du réseau. On ne s’entraide pas entre nous, ça c’est vrai.

Pourquoi le DTN actuel, Huber Fournier, s’exprime-t-il aussi peu dans les médias selon vous ? Il est quand même le garant de la politique sportive du football français…

C’est la philosophie de la Fédération française de football. Hubert fait du bon boulot, il y a d’autres impératifs.

Beaucoup de jeunes français sont convoités et prennent essentiellement la direction de Allemagne. Est-ce parce qu’ils n’ont pas assez leur chance ?

On leur donne la chance mais ils préfèrent partir en Allemagne car les conditions sont différentes. Il faut appeler un chat, un chat. Les clubs allemands sont beaucoup plus puissants que les nôtres. Les Allemands ne sont pas fous, ils prennent des jeunes de grande qualité, capables de réussir là-bas. J’aime beaucoup le jeu en Allemagne et je suis ravi d’y voir beaucoup de joueurs français. Le joueur français a une qualité différente des autres, il est créatif, c’est quelqu’un qui peut prendre des initiatives dans le jeu. Ce sont des qualités très intéressantes notamment dans un collectif fort.

« Zidane ? Je ne l’ai pas formé, on accompagne ce type de joueur, tous les entraineurs sont à peu près unanimes. Il y a des joueurs que l’on forme mais on a plus de travail avec certains qu’avec d’autres »

Vous avez formé Zidane en tant que joueur et entraîneur. On parle souvent de ses qualités techniques mais il était surtout très fort dans l’écoute et dans l’adaptation.

Exactement, c’était quelqu’un de doué techniquement, c’est le moins que l’on puisse dire, des deux pieds, on ne savait même pas s’il était droitier ou gaucher. Cependant, il avait certaines lacunes à 17 ans et quand on lui en parlait, c’était quelqu’un qui voulait avancer. Il était capable de se remettre en question dans beaucoup de domaines. Il absorbait ce que les éducateurs lui disaient, c’était une des grandes qualités de Yaz. Je ne l’ai pas formé, on accompagne ce type de joueur, tous les entraineurs sont à peu près unanimes. Il y a des joueurs que l’on forme mais on a plus de travail avec certains qu’avec d’autres.

Est-il le futur sélectionneur des Bleus ?

Je crois qu’effectivement, il a toutes les qualités pour ça, même Didier (Deschamps) adoube cette idée-là. Il faut que ce soit au bon moment. Didier aura fait quelque chose de fantastique à la tête de l’équipe de France.

Comment voyez-vous l’Equipe de France à l’Euro ?

Je trouve l’équipe de France égale à elle-même, dans les grands rendez-vous, elle est là. Didier est un fin stratège pour leur expliquer toute la signification d’une telle compétition. On a des chances. Mais c’est un tournoi et les joueurs devront être en forme au bon moment. Il faut que les planètes soient alignées. C’était le cas en Russie et j’espère que ce le sera encore cette fois-ci.

Si les planètes sont alignées, pourquoi ne pas envisager le retour de Benzema ?

C’est un sujet épineux. Personne ne conteste la valeur de Karim. J’ai eu la chance d’aller à Madrid assez souvent pour le tutorat de Zidane et de David (Bettoni) son adjoint. Je voyais les entrainements, je m’intéresse beaucoup à leur équipe. Ce sont des amis. Voir Karim flamber comme il le fait… C’est un très grand joueur ! Cela étant, et vous le savez aussi bien que moi, le sélectionneur fait ses choix en fonction du groupe. On rentre dans ce que j’appelle, l’intimité, le secret des vestiaires. Sur le plan du joueur, je ne pense pas que Didier réfute quoi que ce soit sur la qualité de Karim. Après il y a eu des choses qui se sont passées, c’est compliqué.

Noel Le Graët a été réélu pour 4 ans à la FFF. C’est lui qui vous a contacté pour venir à Guingamp ?

Oui, c’est lui qui m’a contacté avec Alain Aubert. C’est de nouveau Monsieur Noel Le Graët qui m’a contacté pour me venir à la DTN comme entraîneur national. C’est quelqu’un qui connait bien le football.

Votre plus beau souvenir avec l’EAG reste votre dernier match au Roudourou en 2002 contre l’Estac pour le maintien ?

C’est un match un peu particulier. La montée en L1 était aussi importante en 1999-2000. C’est vrai que le match contre l’Estac, c’était notre survie en Ligue 1, on l’a partagé avec notre public venu sur la pelouse. On attendait le résultat Metz-Lorient. Pendant 2-3 minutes, c’était à la fois angoissant et fort émotionnellement. A l’annonce du résultat, nous étions très contents, c’était quelque chose de magnifique. On sait qu’une descente implique beaucoup de sacrifices, de personnes qui perdent leur travail. En tant qu’entraineur principal, on connait ses responsabilités. C’est vécu comme un soulagement et comme un grand évènement. Ça a été une communion avec l’ensemble du club. Sans les spectateurs, sans les bénévoles, les dirigeants, le club n’existe pas. Raynald Denoueix, ancien club du FC Nantes, en parle très bien dans le quotidien l’Equipe sur le sacre de 2001 : « Le titre ne nous appartient pas, il appartient à tout le monde ».

Quel est votre regard sur le football amateur ?

On parle toujours de football professionnel et de football amateur mais c’est le même football. On le voit bien en Coupe de France et j’aime beaucoup cette compétition. Pourquoi faire une différence ? Plus on monte de division, plus il y a de l’argent. Moi, j’ai vu des National 2 et il y a sûrement des National 3 où les joueurs ne vivent que de ça. Ce sont des professionnels avec des rémunérations un peu moindres. Tous les joueurs ne peuvent pas passer professionnels. Il faut être au bon endroit au bon moment. Il ne faut pas être blessé, être mûr au bon moment. C’est une loterie parfois.

« On ne peut pas prendre dix entraineurs amateurs ! »

Votre premier club entraîné, l’AS Cannes est en N3 aujourd’hui. Qu’est-ce que cela vous fait  ?

Ca me fait de la peine de le voir si bas. Ce n’est pas un club qui doit être en N3 mais ce n’est non plus un club qui doit être en Ligue 1. Grâce à des hommes, le club s’est retrouvé en Division 1, on avait pu faire en sorte de monter un centre de formation de grande qualité. J’ai été déçu après. On avait les moyens de faire quelque chose de remarquable pour rester entre la Ligue 2 et la Ligue 1, sans problèmes. Il fallait savoir régénérer ce centre de formation, malheureusement, les décisions prises n’ont pas été bonnes. J’aurais pu y rester 25 ans là-bas. On a été dans les dérives 15 ans avant les autres !

Les clubs amateurs sont-ils selon vous en danger sur le plan financier ?

Il est en danger comme le football professionnel. A un moment donné, il va falloir faire les comptes. Ça peut assainir un peu les dérives que l’on pouvait remarquer ces derniers temps. Il faut voir aussi le positif. Ça repartira sur des bases plus saines. Raynald Denoueix le disait encore très bien récemment : « Le terrain était le plus important, la principale préoccupation du président, des joueurs. » Tout partait du terrain ! Aujourd’hui, le joueur n’est plus un être humain, c’est une valeur marchande. Il faut peut-être revenir à des choses plus saines.

Le Brevet d’Entraîneur Professionnel de Football (BEPF), dont les tests se sont déroulés à Clairefontaine début avril, ne devrait-il pas être un peu plus accessible et moins onéreux pour les entraîneurs amateurs, pour qui cela représente un véritable chemin de croix ?

J’ai été membre du jury et c’est un diplôme que je connais bien maintenant, pour l’avoir travaillé avec François Blaquart. On a augmenté le nombre, on prenait 15 candidats sur 2 ans avant 2014, et en 2015, on a eu une session de haut niveau pour la réduire à un an, et apprendre autant qu’en deux années. Et ça s’est bien passé. Si vous regardez, dans toutes les listes, il y a un certain nombre d’entraineurs amateurs, un certain nombre d’ex-pros, un certain nombre d’entraineurs qui ont besoin du diplôme pour un poste en National. On a augmenté le potentiel en passant de 10 en 1 an au lieu de 15 en 2 ans. Il n’y a rien de parfait. Il y a des candidats qui viennent cinq fois, rentrent dans la formation, deviennent de grands entraineurs et nous en sommes ravis. On ne peut pas prendre dix entraineurs amateurs !

 

Propos recueillis par Farid Rouas avec Thomas Gucciardi