PortraitR2

Jérémy Crozon : boharsien un jour, boharsien toujours

20/05/2018 à 14:00

Nichée au nord de la métropole brestoise, la commune de Bohars compte un club de football à l’identité bien distincte. Plus qu’un sigle, la Vie au Grand Air est une association où le ballon rime avec esprit de famille. Joueur emblématique et capitaine de l’équipe fanion, Jérémy Crozon y a fait toutes ses classes. Si son équipe va jouer son destin en R2 contre le meilleur ennemi milizacois aujourd’hui, le numéro dix est sans doute le premier des Mohicans. Le gardien du temple qui a confié les clés de son destin à son club.

Dimanche 20 mai 2018– Terrain de Veuleury, Bohars. A 15 heures 30, c’est ici que l’arbitre central va siffler le coup d’envoi de l’ultime journée du championnat de R2. L’issue de ce deuxième round contre Milizac scellera l’avenir en R2 de la VGAB.

Patrice Malgorn ne devrait pas reprendre d’équipe

Le football a ça de passionnant qu’il crée de l’émotion et qu’il catalyse les histoires. Ce sport, c’est l’incertitude. Un terrain de jeu et des destins fragiles. Le capitaine de la formation boharsienne n’échappe pas au tour de manège puisque le calendrier a voulu que ce match tombe le jour de ses 31 ans. Celui qui a fréquenté toutes les catégories avant de porter le brassard a signé sa première licence à 6 ans. Lancé par Patrice Malgorn alors qu’il n’était pas majeur, il sera l’un des protagonistes pour sa dernière avant la quille. « C’est sans doute la dernière fois que je le dirigerai. Je lui ai annoncé mon départ à lui et au président il y a un mois, embraye le coach. Je pars sans heurts, je ne sentais pas la deuxième saison. Le mieux pour le club, c’est qu’il y ait un nouvel entraîneur qui arrive avec de nouveaux joueurs. »

Le destin les a liés. L’ancien animateur de la mairie encadrait des jeunes pendant les vacances. C’était il y a vingt ans, Jérémy en avait dix et il a commencé à passer ses étés sur l’île d’Ouessant. Originaire de la commune insulaire, l’éducateur partageait du temps, du savoir et organisait les activités. Tous les jeunes de Bohars connaissent Patrice Malgorn, Crozon le premier : « On partait en vacances en camping. Il nous a appris plein de choses. On devait bosser pour financer les expéditions. Il nous a transmis pas mal de valeurs, ce sont de très bons souvenirs ». Thomas Saliou et Pierre-Yves Bilcot en étaient eux aussi…

La VGA veut démontrer qu’elle peut rivaliser avec Milizac

« Les terrains sont trop chers à Bohars »

Bilcot, Saliou, Gouriou, Malabous, Chevalier… La VGA est tenue par un noyau de trentenaires fidèles aux couleurs jaunes et noires. Une génération qui partage tout. Le capitaine constate avec amusement ce qui unit la bande : « C’est marrant, on est tous mariés ou en cours de mariage. Soit on est parrains des enfants, soit on a été témoins de mariage entre nous ». De telle sorte que le défenseur Denis Chevalier est parrain de la petite Célia. Un choix logique pour celui qui a découvert la paternité début 2018 : « On a commencé ensemble. On habitait à deux maisons l’un de l’autre. Je suis parrain de sa fille, je vais être témoin de son mariage et il a été témoin du mien il y a deux ans ». Autre nom, autre ambiance : Pierre-Yves Bilcot était dans les mêmes classes que son capitaine à l’école publique de la commune. Du premier apprentissage scolaire aux premiers ballons touchés sur les terrains, les deux coéquipiers ne se sont jamais lâchés. Coupable d’un sacrilège, Crozon a élu domicile à Milizac il y a quatre ans. Si les travaux ne sont pas terminés, son ami électricien est venu lui prêter main forte pour bâtir le foyer familial. « J’aurais préféré construire à Bohars mais les terrains sont trop chers », explique l’ami de Bilcot.

La VGA, cru 2017/2018

Conscients de leurs rôles et de leurs responsabilités, Malgorn et Crozon ne se dérobent pas quand il s’agit d’évoquer la lutte pour le maintien. « J’aimerais que ce groupe s’en sorte », assène l’entraîneur. De retour aux manettes cette saison, il est revenu pour obtenir le maintien. Plouguerneau, Coat-Méal et les U19 de Plab’, il affirme avoir « réappris à entraîner en Seniors » cette année. Promu à un niveau jamais atteint, Bohars sort d’un titre de champion de DRH acquis devant Bodilis. L’humilité, l’envie et des bons débuts ont permis au club d’être encore en course. « A court terme, c’est difficile de maintenir un club comme celui-ci, avance un Malgorn qui a toujours les armes à la main. On utilisait un proverbe dans la philosophie du Stade Plabennecois : « On ne perd pas, on gagne ou on apprend ». Son numéro dix envisage la dernière marche comme une opportunité : « On savait que ce serait une saison compliquée pour nous. Je pense qu’on aurait signé pour avoir une chance de se sauver à la dernière journée. C’est le cas donc il va falloir la saisir. On a un derby pour terminer et on a tous envie de se sauver. C’est le dernier match de Patrice, on n’aimerait pas qu’il parte sur une descente et on a envie de se rattraper devant nos supporters après la défaite à l’aller. Dès les débutants, il faut toujours gagner contre Milizac à la maison. Il y a beaucoup d’aspects pour nous motiver ».

Une expérience difficile en U13, une percée en Seniors à 17 ans

Ça sent la poudre ? Pas forcément. S’il suffit de faire un pas pour marcher sur le territoire ennemi, la rivalité est surtout sportive. Son père, Jacques Crozon est délégué et a assisté aux dernières joutes depuis la guitoune située entre les bancs de touche. Il met l’église au milieu du village : « On sait très bien qu’on est en surrégime et on fait tout pour continuer à maintenir ce niveau. Ça va rester bon enfant à côté. Qu’importe le résultat, la troisième mi-temps risque d’être belle avec Milizac ». Si on ajoute les deux saisons durant lesquelles il a encadré son fils en U13… Tout sauf une partie de plaisir pour Jérémy : « C’est toujours compliqué d’être coaché par son père. Ça l’a été pour lui aussi. Il était forcément plus dur avec moi et avec mes amis. Ça m’a fait du bien de terminer ce bail, à lui aussi je pense ».

Produit local par excellence, la patte gauche de Junior a avancé pas à pas jusqu’à ce que Patrice Malgorn le lance dans le grand bain. L’ailier de 17 ans se distinguait alors par sa silhouette fine et par son retard de croissance. Il alternait entre les U19 et la réserve des Seniors avant l’appel du large : « Tu voyais bien qu’il allait être un leader technique, mentionne l’entraîneur. Je n’ai dû l’utiliser que trois fois, c’était sur des matchs de coupe. On faisait une bonne saison d’ailleurs. J’ai toujours eu envie de lancer des jeunes pour leur montrer que la porte était ouverte s’ils bossaient ». L’année d’après a été celle de la confirmation, le petit a rejoint Bilcot parmi les titulaires d’une formation dirigée par Michel Kermorgant. L’équipe fanion évoluait en PH, Bruno Diaz était un taulier et les trentenaires de 2018 étaient déjà là…

P. Malgorn (VGA Bohars) : « Tout est au vert sur notre feuille de route »

Son profil a toujours plu à Malgorn : « C’est un plaisir de bosser avec lui. Non seulement c’est un mec attachant et enthousiaste, mais c’est un joueur qui ne rechigne pas dans l’effort et qui est un exemple pour les générations futures. Il est plus proche de la fin que du début mais je sais qu’il continuera à donner pour le club ». Intégré au bureau, Jérémy Crozon regrette de ramer pour financer les survêtements des petits. C’est un fait, la VGA est loin des mastodontes du championnat comme Guipavas, Plouvorn et Plouzané. Le club fidélise ses licenciés et la balance des mercatos affiche régulièrement plus d’arrivées que de départs. Son père tente de décrypter le secret de la réussite : « Mon fils est très attaché à ce club. J’ai du mal à le définir mais il y a quelque chose de plus à Bohars. C’est un petit club familial avec beaucoup d’ambiance. C’est peut-être ça qui fait le plus ».

« Les dirigeants que je connais depuis tout petit sont toujours autour du terrain »

Gaucher précis, Crozon est doté d’une bonne couverture de balle et d’un jeu long qualité. Des atouts reconnus qui le feront participer aux amateuriales pour la deuxième fois consécutive. En R2 ou en R3, le joueur rempilera une vingt-sixième fois. S’il ne connait personne qui a porté les couleurs de Bohars et de Milizac, il élude une question essentielle. Et si l’herbe était plus verte ailleurs ? « L’idée de partir m’a traversé l’esprit quand j’ai reçu des coups de fil étant plus jeune. C’était plutôt flatteur mais j’avais rapidement la réponse à ma question. Je ne me suis jamais imaginé ailleurs ». A Bohars, le temps passe et les personnes restent. C’est ce qu’affectionne le bonhomme : « On est un petit village de 3 500 habitants, tout le monde se connait plus ou moins. Il n’y a pas beaucoup d’autres sports que le football qui marchent. Les dirigeants que je connais depuis tout petit sont toujours autour du terrain, c’est ce que j’aime. Il n’y a que des gens biens ».

L’athlète a pris du volume et de l’assurance. Quelle que soit l’issue, il se souviendra d’autant plus de cette saison qu’il a enfilé les gants contre Cléder. Sorti sur blessure au bout de trente minutes, Crozon a levé le doigt quand il a fallu remplacer le gardien au pied levé. C’était en décembre et Malgorn avait profité de la mi-temps pour entraîner son poulain : « Je n’en menais pas large, ses plongeons étaient peu académiques… », souffle-t-il. C’était pourtant la deuxième fois qu’il dépannait… Un arrêt peu orthodoxe et deux sorties aériennes assez bien gérées avaient suffi pour tenir la baraque.

C’est le jour J. Positionné en dix, le meneur va donner de la voix à l’échauffement et démontrer que sa bande est prête à relever le défi. Pour son club, pour le peuple boharsien et pour la dernière de son entraîneur. De là à prendre les gants de Quentin Le Her en cas de coup dur ? « Ouais, carrément ! ».

David Guitton