InterviewSéquence Coach

Albert Cartier : « Quand on est coach, on ne joue pas aux échecs »

07/06/2018 à 17:27

La Séquence Coach, c’est votre nouveau rendez-vous hebdo ! Chaque jeudi, avec notre partenaire My Coach Football, nous partons à la rencontre d’un éducateur, du monde professionnel ou amateur. Toutes les semaines, nous donnons la parole à un coach pour connaître sa vision du football, et surtout, son avis sur le rôle et le rayonnement actuel de l’entraîneur. Philosophie de jeu, formation et coaching français : en toute transparence, ils livrent leur opinion, parfois leur critique.
Expérimenté, passé par la Belgique et la Grèce, Albert Cartier est désormais en poste au GFC Ajaccio, qu'il a maintenu en Ligue 2. Le technicien de 57 ans délivre une délicieuse leçon de tactique et de coaching. Entre gestion du groupe et relation avec les joueurs, il révèle quelques uns de ses secrets.

SON IDENTITÉ DE JEU

Système de jeu préféré : 4-4-2

«4-4-2. Il permet d’avoir un bon équilibre entre les lignes, d’avoir des lignes très homogènes, très hermétiques. Ca permet de bien défendre et mettre la pression sur l’axe adverse. Ca permet d’équilibrer le jeu et ça offre beaucoup de collaboration. Il y a un carré avec les deux défenseurs centraux et les deux 6 qui est important, car il va se passer des choses. Quand il y a des joueurs libres dans le carré, il va falloir être intelligent pour le défenseur central pour aller les chercher. Il y a un deuxième carré entre les milieux défensifs et les attaquants. Les espaces sont courts pour intervenir. Défensivement, ça donne des possibilités pour presser haut. Offensivement, aussi, ça donne des possibilités. Peut être moins qu’en 4-3-3, mais le 2e attaquant devient libre pour plonger sur les côtés. Il permet d’aspirer des joueurs excentrés pour libérer l’axe. En plus, tu occupes toujours l’axe, car il y a un attaquant. Le 4-4-2 est passé, il y a une douzaine d’année en 4-2-3-1. Mais j’aime bien le vrai 4-4-2 avec deux vrais attaquants. Quand, en face, il y a un 6, qui est un premier vrai relanceur, pour tourner le jeu de droite à gauche, qui est une sentinelle, on peut demander à l’un des attaquants de venir fermer et se placer en 4-4-1-1. Au final, ça demande beaucoup d’énergie, de synchronisation, de communication et de cohérence. Il faut une grande complicité. Cela dit, rien n’est acquis, dans n’importe quel système. Il faut toujours retravailler les fondamentaux, avec les deux lignes de 4 ou les carrés. Après, de façon plus globale, le meilleur système est celui qui correspond le mieux à l’effectif et aux joueurs. »

Coach français préféré : Arsène Wenger

« Arsène Wenger. Je l’ai eu trois ans à Nancy, il arrivait de l’AS Cannes. Il était Alsacien comme ma mère, rigoureux comme mon père. Je retrouvais dans cet entraîneur, mon éducation. Il était le détonateur d’une vocation qui sommeillait en moi, car, à l’INF de Vichy, j’ai pu passer les diplômes pour avoir le BE1, le BE2 et le BE3. Quand j’ai rencontré Arsène, j’ai compris pourquoi je voulais être entraîneur. J’ai resigné à Nancy, alors que des clubs comme le Matra Racing inondaient le championnat avec des moyens énormes, comme l’OM ou PSG, pour prolonger cette relation. J’apprenais aussi bien mon métier de footballeur, que celui d’entraineur. J’ai gardé beaucoup d’estime pour lui. D’ailleurs, le thème de mon rapport de stage du BE2 était « Entraineur de foot : profession ou destin ? » Arsène m’a dit qu’on est destiné à être entraîneur. »

Coach étranger préféré : Marcello Lippi

« Ce n’est pas facile. J’aime le foot allemand. Arsène me l’a fait découvrir. Au départ, il était un amoureux du foot allemand. Je l’aime aussi, car il est résolument offensif. Tu dois continuer à attaquer avec parfois des scores comme 5-3, 3-7. J’aime le public anglais qui est passionné, respectueux de l’adversaire. Mais ma préférence va vers les entraîneurs italiens. J’ai une grande admiration, à écouter, lire les entraîneurs italiens. J’ai eu la chance de rencontrer, pour mon DEPF, Marcello Lippi. Il a une culture du travail, de la gagne. Il a une forme d’obstination à vouloir obtenir quelque chose. J’ai également un grand respect pour Ancelotti qu’on a côtoyé sur les pelouses de Ligue 1, car c’est un homme exceptionnel.

Principes de jeu : Défense et verticalité

« Attaquer tout le monde peut, défendre tout le monde doit. Si tu ne peux pas défendre, alors je préfère que tu n’attaques pas. J’aime que mon équipe verticalise son jeu. Toutes les passes inutiles vers le côté ou l’arrière, il ne faut pas les faire. Il faut verticaliser le jeu le plus souvent possible. Le plus important est combien de joueurs on a devant le porteur quand on a le ballon. S’il y a un joueur, il y a peu de chance d’être une équipe offensive. Je vois si mon équipe est ambitieuse à sa façon de courir, surtout quand on n’a pas le ballon. »

SA VISION DU MÉTIER D’ENTRAÎNEUR

Définissez-vous en tant que coach.

Je pense que le coach ne peut plus être le préparateur physique. Il est responsable d’un staff, il est manager. Même si le nom n’est pas celui qu’on utilise en France. Le coach est responsable de tout un staff. Avant, j’ai connu des entraîneurs qui faisaient la préparation physique. Il délègue, mais il doit être attentif, observateur, régulateur de ce staff. L’énergie et le tempo c’est lui qui doit les donner, pour que le staff ait toujours une exigence et une puissance de travail. Un coach doit écouter, plus qu’il ne doit parler.

Quel est l’aspect le plus difficile à gérer dans le monde professionnel pour un entraîneur ?

Garder toujours la même constance dans les relations que tu as avec les joueurs. Si tu changes de discours en permanence, tu vas être en difficulté. Il y a une direction donnée. A partir de là, les joueurs ne doivent sentir à aucun moment que c’est eux qui ont une capacité de décision. C’est le coach et le staff qui vont décider de la ligne de conduite. Des joueurs, on peut s’imprégner et être à l’écoute. Mais la direction c’est le coach qui doit la donner, sinon ce sont les joueurs qui vont être en difficulté. Il faut garder maitrise et constance, surtout quand les résultats sont favorables.

Quel est votre avis sur les réseaux sociaux ?

C’est comme dans la vie, tout est une question de dosage. Quand on est dans l’excès, on est en difficulté. Quand on ne peut pas vivre sans réseaux et qu’on est dans le besoin excessif, c’est problématique. Si vous savez les gérer, c’est quelque chose d’accessible. Il faut être dans la voie du milieu. L’excès va vous mettre en difficulté pour savoir si ce que vous mettez est bon pour le public ou pas ? Vous ne serez pas capable de prendre la bonne décision. Il faut être dans la sagesse.

Qu’est ce qui vous a surpris à vos débuts d’entraîneurs que vous n’imaginiez pas en tant que joueur ?

Je me suis préoccupé du rôle d’entraîneur toute ma carrière de joueur, car je passais mes diplômes. On m’éveillait à ça. Les formateurs me disaient : « poses toi ces questions, pourquoi ce jour de repos et pas l’autre, pourquoi tel exercice aujourd’hui et pas demain. Et si tu n’as pas la réponse, demande. » On nous a éveillé à toutes les difficultés du management, avec la presse, le staff. Donc il n’y a rien de particulier qui me vient en tête.

Qu’est-ce qui vous guide, justement, pour choisir les entraînements ?

C’est le match. Et surtout ce qu’on est capable de faire ou pas. C’est ce que je veux que mon équipe, mes joueurs puissent réaliser. En fonction de mon animation, de mes principes, il faut répéter des phases de jeu pour que ce soit intégré. Ce n’est pas une fois de temps en temps, si vous voulez que ce soit fait instinctivement. Rien ne se fait sans le travailler en permanence. Je l’ai vu en Italie, par exemple, chez les meilleures équipes. Sans ballon, on voit les quatre défenseurs qui sortent et qui cadrent ou qui bloquent les angles de passe. Ils répétaient les principes de jeu.

Comment fonctionnez-vous tout au long de l’année ?

On travaille avec des cycles de travail, sur la préparation athlétique, le travail technico-tactique et même le travail mental. Quand on est en début de saison, les joueurs sont frais, dispos, ce n’est pas pareil qu’en novembre. Par contre, ce qui est important, c’est le match qui va amener des options de jeu, qu’on va évoquer pendant la semaine qui le précède. Mais il ne faut pas en choisir plus de deux. Trois, si le groupe se connaît bien, car ça demande une grande concentration et qu’il y a une réflexion. Ensuite, il y a les cycles de travail, comme, par exemple, sur les coups de pied arrêtés, avec des combinaisons. On va les répéter dans les situations de jeu à l’entraînement.

Quel souvenir d’entraîneur vous a le plus marqué ?

Quand on a ce sentiment du travail qui est bien fait. C’est le plus gratifiant. Inversement, après chaque déconvenue, il faut tout de suite retravailler et chercher où on a manqué quelque chose. Il ne faut pas penser que quand on est coach, on va jouer aux échecs, en disant qu’on va déplacer tel élément et que ça va tout bouleverser. Il faut accepter qu’une fois que les joueurs sont sur le terrain, ils ont l’initiative, la responsabilité du jeu. Toi, tu as l’initiative à l’entraînement, où tu agis pour que le week-end ils jouent comme tu veux. On a très peu de moyens d’intervenir sur le match hormis à la mi-temps. Il faut voir à l’entraînement comment on s’organise si l’adversaire passe à 1 ou 2 attaquants. C’est pareil quand on joue à un joueur en moins, parce qu’il y en a un qui est soigné. Il faut être capable de savoir comment on va s’organiser. Si vous voyez tout ça à l’entraînement, lors des séances, vos joueurs seront capables de le réaliser en match.

Votre avis sur la vidéo en match.

C’est important. Je trouve que c’est nécessaire, même si, dans la vidéo, ce qui est important, c’est qu’on voit toujours à la vitesse réelle, pour qu’on puisse dire oui, c’est cette décision qu’il faut prendre cette décision. Je veux que ce soit à vitesse rapide qu’on regarde les vidéos. On ne peut pas avoir un jeu en mouvement avec des idées arrêtées. La vidéo est telle que l’arbitre va voir l’action pour qu’on ne dénature pas complètement le foot.

Qu’en est-il de l’analyse vidéo et des statistiques ?

C’est ce qu’on recherche à faire avec nos moyens. On veut filmer nos entraînements. Il n’y a rien de mieux pour un joueur que de se voir en vidéo, même s’il y a le GPS. Si on lui montre son intensité, ses blocages, si les sauts sont faits ou pas, ses accélérations, le joueur est obligé d’accepter. La vidéo, il faut pouvoir l’utiliser au quotidien. Ca demande des moyens, un staff, beaucoup de choses. On a du retard en foot par rapport à d’autres disciplines, le foot américain ou même le rugby. Par exemple, on n’a pas la possibilité d’avoir la tablette sur le bord du terrain en match pour juger l’état de fatigue.

ET LA FRANCE ?

Votre regard sur les coachs français.

Je félicite Rudi Garcia ou David Guion. Rudi a montré combien les entraîneurs français ont cette capacité à faire progresser leur équipe. Il a pris un groupe à un certain moment et l’a fait évoluer. C’est cette progression qui l’a amené à cette finale d’Europa League. Il a montré que les coaches français ont un excellent niveau. Un entraîneur expert qu’est Rudi Garcia a permis de placer l’institution formation française à un certain niveau.

Pourquoi fait-on confiance aux coaches étrangers ?

Moi, j’ai entraîné en Belgique et en Grèce. C’est quelque chose de naturel. On a des entraîneurs français à l’étranger, il faut accepter des étrangers chez nous. On a Ancelotti, Ranieri, Jardim. C’est bien que ces entraineurs amènent leur culture, leur façon de voir le foot qui est différente. Ils amènent expertise et compétence. Comme nous quand on va à l’extérieur. Après, le phénomène de mode, c’est autre chose. Je ne pense pas qu’un club prenne un Portugais, car c’est la mode. On prend des gens compétitifs.

Quels entraîneurs ont marqué la formation française ?

La formation des entraîneurs et l’évolution du foot viennent de loin. Il y a eu Georges Boulogne, Pierre Pibarot, qui a été directeur de l’INF Vichy. Il y a aussi Francisco Filho, que j’ai eu en entraîneur à l’INF vichy. Ils aiment le foot, transmettre, partager. Francisco était mon formateur. Ce sont des sources d’inspiration. Il est aujourd’hui sélectionneur de l’Île Maurice, il est passé par Manchester United avec Ferguson. Des entraîneurs comme eux sont toujours en avance. Ils ont toujours regardé devant eux. C’est exceptionnel d’échanger avec Francisco Filho par exemple. Il m’a dit un jour qu’il était en Alsace. Je devais revenir à 17 heures, je suis rentré à Metz à 2 h du matin. On parlait de tout.

Qu’en est-il de la formation française actuelle ?

Il y a maintenant à la DTN une nouvelle génération, à laquelle on a participé il y a deux mois avec les entraîneurs de Ligue 1 et de Ligue 2. C’est bien, car on met des personnes qui ont une certaine expertise, un vécu sur le terrain. La formation est pointue. C’est une des meilleures qui puisse exister. Quand j’entends qu’un entraîneur français est frileux, ce n’est pas vrai. Tous veulent gagner en mettant le jeu en avant. Il n’y pas de conception en France, des barrières, des freins.

 

Sa fiche d’identité
Albert Cartier, né à Vesoul, le 22 novembre 1960

Ancien footballeur à l’AS Nancy-Lorraine et au FC Metz (444 matches)

Ancien entraîneur du FC Metz, du FC Brussels et du FC Sochaux-Montbelliard

Actuel coach du GFC Ajaccio

Visuel : Actufoot / Crédit : GFC Ajaccio