Dossier

Quand les nouveaux noms ne font pas de quartier !

23/06/2020 à 18:02

Exit Marseille Consolat, Lyon Duchère AS, FC Gobelins Paris XIIIe… Désormais, il faut les appeler Athlético Marseille, Sporting Club de Lyon et Paris 13 Atletico. Nous avons tenté de comprendre pourquoi et comment ces clubs des trois plus grandes villes de France ont changé d’identité.

Anderlecht, Benfica, Besiktas, La Boca, Botafogo, Chelsea, Chievo, Everton, Fenerbahçe, Feyenoord, Flamengo, Penarol, Rosenborg, Schalke, Servette, Tottenham, West Ham… Si vous pensez naturellement à des clubs de football à l’évocation de cette liste, saviez-vous que leur point commun est de porter le nom du quartier qui les a vu naître ? Des quartiers le plus souvent populaires, dont il font aujourd’hui la fierté après leur avoir offert une renommé internationale. Cette liste est non exhaustive, mais autant vous le dire de suite, même en creusant plus loin vous n’y trouverez pas de club français.

Quand Montpellier était La Paillade

Les associations sportives portant le nom de leur quartier ne manquent pourtant pas à notre football. Mais quand il s’agit de s’installer dans la sphère professionnelle, le quartier finit systématiquement par disparaître dans l’appellation du club. L’exemple le plus probant nous vient de Montpellier. Quand Louis Nicollin prend les commandes en 1974, le Club Héraultais évolue en Division d’Honneur (R1) sous le nom de “La Paillade Montpellier Sport Club Littoral”, en référence à ce sous-quartier du quartier de La Mosson, où se trouve notamment le stade du même nom. Quinze ans plus tard, en 1989, alors qu’il évolue désormais au sein de l’élite, “La Paillade” s’éclipse et “Littoral” est remplacé par “Hérault” pour donner naissance au Montpellier Hérault Sport Club (MHSC).

José Anigo : “Changer de nom, ça n’a aucun sens”

Le phénomène n’est pas nouveau, mais il trouve quelques échos dans l’actualité de cette intersaison 2020. Le 2 juin dernier, le FC Gobelins Paris XIIIe, est devenu le Paris 13 Atletico. Deux jours plus tard Lyon Duchère AS est devenu le Sporting Club de Lyon. Une démarche qui n’est pas sans rappeler celle du GS Consolat, renommé Athlético Marseille en 2018. Un changement d’identité radical, gommant le quartier (La Duchère), la cité (Consolat) ou la rue (Gobelins), dans un élan d’ambition et de modernisme totalement assumé, mais aussi fort contesté. “Je ne vois pas l’intérêt d’avoir changé le nom du club, confiait José Anigo en novembre 2018 au sujet de l’Athlético Marseille. D’abord parce que Consolat, c’est Consolat. Et ensuite, parce que ce qu’ont construit Jean-Luc Mingallon, Fathi Ben Moussa et Marc De Costanzi, ce n’est pas rien. Dans ce club, il y avait leur sueur, leur travail, leur énergie, leur cœur. Remplacer le nom de Consolat par Athlético Marseille, non seulement ce n’est pas sympa, pas bien, pour ces gens-là mais en plus, je n’en vois pas l’intérêt. Le seul côté intéressant pour ce club était de se hisser en haut, de monter, mais pas de changer de nom, ça n’a aucun sens”.

À Marseille le changement a été radical, nom, logo et même couleurs du club.  

Le mauvais exemple

À trop vouloir changer d’identité le risque est de la perdre et deux ans plus tard force est de reconnaître que le projet “Athlético” en est une belle illustration. Le fleuron des quartiers Nord de Marseille, qui avait aussi changé ses couleurs, est devenu un bateau ivre un quête d’un nouveau port d’attache du côté d’Aix-en-Provence. Bien loin des valeurs originelles du GS Consolat et de la cité du même nom rendant hommage à Maximin Consolat, qui fut maire de Marseille de 1832 à 1843. Bien loin aussi de la volonté initiale de devenir le deuxième club professionnel de la ville derrière l’ogre olympien. A l’instar de José Anigo, l’ancien président de Consolat, Jean-Luc Mingallon ne mâchait pas ses mots à l’automne 2018 : “Ce n’est pas facile de défendre les couleurs d’un club qui vient de changer d’identité. Consolat était là depuis 35 ans (54 en réalité, ndlr), il était connu nationalement et du jour au lendemain, on a tout effacé. L’Athlético Marseille, ça ne représente rien. Le nom de Consolat était essentiel. Il n’y a pas de honte à le dire, on défendait les couleurs des quartiers Nord de Marseille. Forcément, cela implique un ensemble de valeurs, comme la combativité et la solidarité. Le club a perdu son caractère familial pour devenir une société”. Si la réussite sportive a été au rendez-vous de la saison 2019-2020, avec une accession en N2 acquise sur le terrain, celle-ci a été annulée par la DNCG qui a décidé de rétrograder l’Athlético en R2. Ses dirigeants ont fait appel de cette décision, mais son avenir semble s’être encore un peu plus assombri.

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Le Paris 13 Atletico a misé sur la pédagogie

Le destin difficile du club marseillais n’a semble-t-il pas effrayé le FC Gobelins Paris XIIIe, qui a décidé d’adopter le même nom, bien que différemment orthographié. Pour Frédéric Pereira, président d’une association plutôt méconnue en province, le choix de Paris 13 Atletico s’inscrit dans une logique de progression : “Ces dix dernières années, le club a connu une ascension exceptionnelle : il n’a cessé de progresser et cela à tous les niveaux. Affirmer notre identité parisienne est le cœur de notre projet. Cela va nous permettre de passer un cap supplémentaire. Renforcer notre politique de formation auprès des jeunes, ancrer notre équipe fanion au plus haut niveau national : telles sont les lignes directrices du Paris 13 Atletico”. Néanmoins conscient des risques, les dirigeants ont pris soin d’ajouter un soupçon de pédagogie dans leur communication : “Il nous a semblé opportun d’adopter une dénomination affirmant notre identité parisienne, tout en respectant l’histoire et les racines du club fondé en 1968”, expliquait le communiqué annonçant cette nouvelle identité, avec un détail pas si anodin en guise de conclusion : “Il convient de préciser que le surnom des joueurs du club restera Les Gobelins”. S’il n’apparaîtra plus sur les documents officiels, le nom originel continuera ainsi de vivre d’une autre manière. À l’image de Barnabé, les suiveurs du club parisien ont plutôt bien perçu le changement : “Cette décision est dans l’air du temps. Je trouve la nouvelle identité plus en adéquation avec ce qu’est devenu le club et ce à quoi il tend. Surtout, les dirigeants ont vu juste en modernisant le nom et le logo, tout en gardant plusieurs références à notre histoire”.

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Gobelins
Les joueurs du Paris 13 Atletico garderont le surnom de Gobelins malgré le changement d’identité du club.

Michel : “Ce n’est plus de l’AS Duchère dont on parle”

Les supporters du Sporting Club de Lyon parviendront-ils quant à eux à effacer la Duchère de leur vocabulaire footballistique ? Dans sa nouvelle appellation le club continuera-t-il de véhiculer son rôle et ses actions sociales tout en affirmant ses ambitions sportives ? C’est le souhait affiché par son président, Mohamed Tria : “Quand je vois notre expérience depuis maintenant une dizaine d’années à la Duchère, je me dis qu’on n’aurait pas pu travailler aussi puissamment dans nos actions sociales sans le football. A l’échelle de la Métropole, on peut agir. On veut se servir du prétexte du foot au plus haut niveau pour attirer les jeunes et les emmener à pratiquer des choses qui peuvent transformer leurs vies”. L’argument a du sens pour les uns, aucun pour les autres. “Au revoir à nos racines” lâche Jean-Luc, fidèle de la “Duch”. Patrick lui répond : “De l’ambition, Lyon doit avoir deux clubs en Ligue 1 !”. Mais c’est le cri du coeur de Michel qui nous en dit plus sur le ressenti des anciens de ce club fondé en 1964 dans un quartier populaire, qui avait remplacé les terres agricoles de la troisième colline lyonnaise au crépuscule des années 50 : “Mon cœur saigne en jaune et rouge. Il a d’abord étouffé dans la poussière de mes barres immeubles 213 et 234 sacrifiées sur l’autel de la bonne conscience politicarde. Il meurt aujourd’hui assassiné par un Sporting inconnu à mon esprit. Tous vos sponsors, coach de haut niveau, plan d’accession en Ligue 2 ne pourront effacer mes années “Duch”… Je vous laisse à vos projets de conquête. Ce n’est plus de l’AS Duchère dont on parle. C’est autre chose qui ne m’intéresse pas”.

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Une même volonté d’émancipation

Comme le Paris 13 Atletico, le Sporting Club de Lyon a choisi de conserver ses couleurs originelles, mais il a également pris soin de consulter ses supporters et licenciés qui ont pu voter pour choisir le nouveau nom du club. Avec de grandes ambitions en National 1 pour la saison à venir, le souhait est clairement se débarrasser de l’image du club de quartier, considérant celle-ci comme un frein à son expansion, un obstacle dans la course aux partenaires d’envergure. Derrière le débat entre tradition et modernité, c’est la vision que la France a de ses quartiers populaires qui interroge, quand certains de leurs plus brillants représentants s’en éloignent comme on se délesterait d’un poids pour prendre de la hauteur. A Paris, Lyon ou Marseille la volonté d’émancipation est la même, comme l’idée de se positionner favorablement derrière les locomotives que sont le PSG, l’OL et l’OM. Assez logiquement, le Paris 13 Atletico fait face à une concurrence plus importante que ses homologues lyonnais et marseillais, mais comme eux il fait fi de l’exception française et de ces grandes villes qui ne parviennent pas à positionner deux clubs ou plus au plus haut niveau. Et dans ce domaine, les choix des Gobelins aujourd’hui, comme celui de Consolat en 2018, nous renvoie forcément à l’Atlético Madrid. Cette petite association créée en 1903 est devenue au fil des années un grand d’Europe tout en évoluant dans l’ombre du Real Madrid, club phare de la capitale espagnole et véritable « monstre » à l’échelle du football mondial.

Le modèle madrilène

Dans l’inconscient collectif, le Real est associé au pouvoir et à la classe supérieure, tandis que l’Atlético, son voisin, est représenté par les classes ouvrières plus humbles. Une identité particulière, presque unique dans le monde professionnel, et une réussite qui inspire bien au-delà des frontières espagnoles. L’Athlético Marseille et le Paris 13 Atlético se prennent rêver d’une « success story » semblable à celle des Colchoneros. Cela avait d’ailleurs créé un premier couac à Marseille il y a deux ans, l’annonce du changement de nom du GS Consolat intervenant peu après la défaite de l’OM en finale de la Ligue Europa face à l’Atlético Madrid… Pour La Duchère, le choix de “Sporting” est moins marqué, d’autres clubs historiques de notre football, comme le Sporting Club de Bastia ou le Sporting Club de Toulon, arborant déjà cette appellation. Mais là aussi la référence au Sporting Portugal, qui parvient à tirer son épingle du jeu malgré son voisinage avec le grand Benfica, n’est pas loin. De références ces clubs en ont aujourd’hui bien besoin alors qu’ils entament un nouveau chapitre de leur existence. Pour le Paris 13 Atletico comme pour le SC Lyon, l’Athlético Marseille en est naturellement devenue une, avec un bel exemple de ce qu’il ne faut surtout pas faire.

Eric Abidal
Éric Abidal parviendra-t-il à dire qu’il a été révélé au SC Lyon et non à la « Duch » ?

Suite logique pour les Gobelins

Ce qui préservera peut-être les Gobelins et la “Duch” de la crise de croissance, c’est la continuité de l’action de leurs dirigeants, ce qui n’était pas le cas à Consolat. Les deux clubs affichent de solides bases, à commencer par le club parisien. Créé en 1968 par une poignée d’étudiants du Lycée technique Jean Lurçat, au 48, Avenue des Gobelins, celui-ci a bien grandi. Le tournant pris est même vertigineux : de 631 licenciés en 2011-2012, il frôle aujourd’hui les 1500 adhérents, ce qui en fait le deuxième plus gros club de France derrière le FC Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) ! 51 équipes, près de 80 éducateurs et dirigeants, c’est un mastodonte depuis sa fusion avec le Stade Olympique de Paris en 2012. Autour d’hommes forts comme Frédéric Pereira, l’actuel président, Namori Keita, le directeur technique, ou encore Henrique Marques, directeur sportif, le club a connu une ascension toute aussi fulgurante au niveau sportif : passant, sur la dernière décennie, du niveau District au National 2 pour son équipe fanion. Aujourd’hui, les U17 évoluent en Championnat National et les autres équipes de jeunes aux meilleurs niveaux régionaux. Le club est devenu une référence en matière de formation dans la région parisienne avec 17 signatures de ses jeunes dans des centres de formation français ces trois dernières années. Karl Toko-Ekambi (Lyon), Souhaliho Meité (Torino), Arnaud Nordin (Saint-Etienne), ou encore Enzo Loiodice (Southampton), tous joueurs professionnels, ont porté le maillot Vert et Noir et font la fierté des Gobelins. La structure sportive n’ayant plus grand chose à voir avec celle des débuts, cette nouvelle dénomination devenait une suite logique. D’autant plus que l’association s’étale aujourd’hui sur tout le XIIIe arrondissement de la Capitale entre son siège et ses quatres stades, elle ne se limite plus à la seule Avenue des Gobelins.

Le SC Lyon veut mobiliser l’ensemble des quartiers

Pour ce qui est des bases, le Sporting Club de Lyon n’est pas en reste non plus. Fort d’un nouvel investisseur, 6e Sens Immobilier, qui va lui permettre de faire partie des plus gros budgets de National 1, le SC Lyon veut devenir rapidement le deuxième club de football professionnel lyonnais avec, en ligne de mire la Ligue 1 à l’horizon 2025. Le projet porté par son ambitieux président, Mohamed Tria, entend mobiliser l’ensemble des quartiers populaires lyonnais et non plus seulement La Duchère, situé dans le 9e arrondissement de la deuxième ville de France. A la tête du club depuis 2008, et malgré quelques soubresauts internes ces dernières semaines, ce dernier entend vivre avec et pas contre l’OL : “C’est le club de mon cœur, je suis né avec l’Olympique Lyonnais et je mourrai sûrement avec l’Olympique Lyonnais. J’ai très envie que l’OL nous prête des joueurs et puisse contribuer à faire de ce projet original, quelque chose qui pourrait avoir du sens pour tout le monde”. En attendant d’y parvenir, une éventuelle accession en Ligue 2 serait un vrai coup de tonnerre pour le football français, dont seuls Paris et Ajaccio sont parvenus ces dernières années à placer simultanément deux équipes dans le giron professionnel. Des trois clubs évoqués dans ce dossier, le SC Lyon est le plus avancé dans son projet. Évitera-t-il de se brûler les ailes ? De son côté l’Athlético Marseille survivra-t-il à ses débuts compliqués ? Et le Paris 13 Atletico, parviendra-t-il à tirer son épingle du jeu face au Paris FC ou au Red Star ? Autant de questions qui trouveront peut-être leurs réponses ces prochains mois, sur le terrain et au quartier… À suivre.

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