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Raynald Denoueix : « Un centre de formation, ce n’est pas une imprimante 3D »

06/04/2021 à 17:29

Toujours précieuse, la parole de Raynald Denoueix (73 ans) se fait de plus en plus rare dans les médias. L'ex-entraîneur du FC Nantes et de la Real Sociedad a longuement conversé avec nous autour du football et surtout du jeu, qu'il décrit et aime toujours passionnément.

Qu’engendre pour le football français cette saison parasitée entre autres par le virus, l’absence de public et la crise des des Droits TV ?

(Il soupire). C’est sûr que ça déséquilibre et fausse tout. C’est une évidence. Avant, quand on me demandait ce qu’était un bon joueur, je répondais « c’est un joueur qui la santé ». J’entends par là celui qui ne manque jamais d’entraînements, de matches, le joueur dynamique, qui a la pêche. Aujourd’hui, on est en crise sanitaire donc la santé n’est pas là y compris pour le football. Il fait partie de la société et quand il y a des problèmes économiques, sociaux, tout le monde est touché.

Au FC Nantes qui vous est cher, on n’a pas perdu les mauvaises habitudes en matière de gestion sportive.

Mais il n’y a rien à dire. Selon moi, le personnage le plus important dans un club est le président. A Nantes, il y en a un qui décide des choses, point final. Il est propriétaire du club et actionnaire, il fonctionne comme il le souhaite et l’entend. C’est entre guillemets son entreprise même si je ne pense pas qu’un club de foot en soit une comme une autre, car tout repose sur un jeu. A Marseille aussi, ça a chauffé un petit peu et le président a dit qu’il voulait remettre le foot au centre du club. Ca m’a bien plu parce que je pense que l’un des maîtres-mots est la cohérence.

Le foot en manque ?

Je dis souvent que l’objectif, c’est pas le succès mais la conséquence et c’est ce que ça veut dire. Un président dont je ne me souviens plus le nom a dit quelque chose de capital à mon sens. Il expliquait qu’il choisit une manière de jouer et qu’à partir de celle-là, il décide de l’entraîneur idéal (il faisait référence à Gauthier Ganaye, le président de Nancy et Ostende, ndlr). L’entraîneur choisit ensuite des joueurs qu’il pense capables de comprendre et réaliser des choses en fonction de la conception qu’il prône. Bon, il dit aussi qu’il s’appuie beaucoup sur la data pour recruter.

« La première des qualités reste l’intelligence parce qu’avant de faire quelque chose sur le terrain, on le pense »Raynald Denoueix

Vous n’aimez pas ça, les statistiques ?

Je dis pourquoi pas mais il faut bien savoir les interpréter. Il y a l’histoire du match et en fonction de son déroulement, les statistiques évoluent. Prenez les relations entre un 9 et 10, généralement, la référence utilisée, c’est le nombre de passes entre eux. Dans les premiers matches de l’équipe de France à la Coupe du monde 2018, on avait remis en doute la complémentarité de Giroud et Griezmann à cause du faible nombre du ballons qu’ils se donnaient. Quand la compétition a avancé, il n’y avait pas plus de passes mais on n’en parlait plus. Moralité, ce n’est pas ça mais la qualité des déplacements qui faisait tout entre eux. Ca me fait penser à un match au Stade de France auquel j’avais assisté, où Griezmann et Gameiro s’étaient trouvés les yeux fermés (France-Bulgarie, octobre 2016 ndlr), leur entente était un régal. Il faut faire attention quand on généralise les statistiques.

Vous parlez du déplacement, qui fait véritablement partie de l’intelligence de jeu d’un footballeur. Diriez-vous que le football français forme plus de physiques que de cerveaux ?

C’est dur de vous répondre car j’ai quitté les centres de formation en 1997 et effectivement, à ce moment-là, il y avait certains centres qui ne prenaient pas en dessous d’1m80. Il est évident que l’on mettait l’accent sur le gabarit. La performance athlétique, c’est autre chose. Stéphane Ziani et Eric Carrière ne faisaient pas 1m90/90 kilos loin de là, mais qu’est-ce qu’ils cavalaient ! Le plus dur en foot, c’est la mise en route, être capable d’accélérer sur les premiers mètres et la répétition des efforts. Un gars comme Coman est impressionnant parce qu’il n’a pas besoin de beaucoup de mètres pour prendre de vitesse un défenseur. Et ça se passe dans la surface ! Là, on parle de qualité physique mais qui dépendra toujours de l’intelligence du joueur.

Le foot, c’est avant tout cérébral ?

C’est une question de chronologie. Il n’y a pas une chose plus importante que l’autre, tout l’est. On a des joueurs pour s’organiser et s’animer même si certains disent que l’organisation ne sert à rien. Même quand vous dribblez, c’est de l’intelligence parce que c’est une action que vous allez inventer, faire semblant d’aller à gauche pour aller à droite. Laisser passer le ballon, c’est pareil.

« Comment font les jeunes pour jouer quand ils ne font pas 1m80 à 14 ans ? Ils le font avec leur cerveau »

On parlait de Griezmann, serait-il devenu le grand joueur qu’il est s’il n’avait pas été façonné en Espagne ?

Oui, parce qu’il est tout simplement intelligent. Comment font les jeunes pour jouer quand ils ne font pas 1m80 à 14 ans ? Ils le font avec leur cerveau, donc ils développent d’autres facultés. Griezmann était « Flaco » (maigrelet) comme disent les Espagnols et pour ça, il n’a peut-être pas été repéré par les clubs français. A 14 ans, il est moins performant que d’autres parce qu’ils ont quelques centimètres et kilos de plus que lui. Mais ce qu’il a dans sa tête, il se l’est fait lui-même. Ensuite, il faut trouver les clubs et les entraîneurs qui permettent de t’exprimer. On en revient à ce que je disais tout à l’heure par rapport à la façon de jouer. Si Griezmann avait été à Barcelone très jeune, ça aurait marché. La première des qualités reste l’intelligence parce qu’avant de faire quelque chose sur le terrain, on le pense.

Quelle est votre définition du talent quand il s’agit de football ?

(Il réfléchit quelques secondes). Je dirais la super connaissance du jeu qu’ont tous les grands joueurs. Celle qu’ils ont regardé, observé, développé. Pour les clubs, je dirais que c’est quelque chose qui s’achète. Quand je suis rentré d’Espagne, plusieurs d’entre eux m’ont contacté et j’ai accepté d’aller discuter avec certains. J’avais la sensation que pour des présidents, il suffisait de former des joueurs comme le fait une imprimante 3D pour créer un objet. Mais un centre de formation, ce n’est pas une grosse imprimante 3D qui sort des joueurs à la chaîne. Surtout pas ! C’est prendre quelqu’un parce qu’il va pouvoir comprendre et adhérer à notre jeu.

On en revient toujours à l’idée essentielle du jeu

Parce que le talent c’est de comprendre le jeu comme le font Xavi, Iniesta, De Jong, Griezmann ou Kanté. Les prix Nobel, les grands peintres, musiciens et écrivains sont bien des gens exceptionnels, non ? Le talent est par définition quelque chose de rare.

C’est un terme qui semble pourtant devenu très banal dans le milieu.

C’est la médiatisation. Il y a toujours le nouveau Pelé, le nouveau Messi, Ronaldo, Zidane, Platini mais il vaut mieux attendre un petit peu. Des nouveaux Platini ou Zidane il n’y en a pas eu des tonnes parce qu’ils sont rares.

« Le talent n’est pas toujours quelque chose d’esthétique »

Quel est le joueur le plus talentueux que vous avez entraîné ?

Je n’ai malheureusement pas été Guardiola qui, en plus de l’intelligence, a les moyens de ses idées. Mais pour vous répondre, je citais Ziani tout à l’heure, qui, à dix ans, faisait les levers de rideaux à Nantes quand Coco avait les pros. Il faisait 1m25/30kilos et il envoyait déjà le ballon à 50 mètres devant à son copain Anthony Martins. Eric Carrière avait du talent, Olivier Monterrubio, Nico Savinaud, Pedros, Loko… Même des mecs moins connus comme Stéphane Moreau, Laurent Guyot. Je m’excuse mais Didier Deschamps aussi en avait. Marcel Desailly était bourré de talent, il fallait juste le pousser un peu. Coco me disait tout le temps : « Mets lui des coups de pied dans le cul à celui-là ! » On avait l’impression qu’il se contentait de peu mais avec son peu, il était toujours au-dessus des autres.

Et à la Real Sociedad ?

Javi de Pedro était un super joueur et au milieu, Xabi Alonso c’était quelque chose. Le talent n’est pas toujours quelque chose d’esthétique, regardez Thomas Muller. Mais l’efficacité se confond aussi avec le talent.

Les joueurs français ont-ils raison de s’exporter de plus en plus jeune en Europe, cela afin d’accélérer leur apprentissage et leur quête du haut niveau ?

Si vous êtes un très bon joueur dans votre club, qu’est-ce qui va vous faire encore progresser ? Votre entraîneur un petit peu. Après, l’attractivité sportive et économique c’est l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne. Mais certains sont restés plantés littéralement à côté de Messi, à en perdre leur football parce le niveau s’était grandement élevé autour d’eux. S’intégrer dans une action ce n’est pas une passe additionnée à une autre mais plusieurs passes reliées les une aux autres. Il faut être capable de se déplacer, de comprendre le jeu. Soit vous êtes avec des joueurs de haut niveau et vous les comprenez, soit vous ne les comprenez pas. C’est comme dans une conversation.

Ca vous embête d’entendre et de lire des interviewes dans lesquelles ils expriment travailler plus une fois l’étranger ?

Oui, c’est un peu con ça franchement. Dans une récente interview que j’ai lue d’un joueur qui évoquait les 20 ans de notre titre avec Nantes, il disait regretter de ne pas en avoir fait plus. Il avait des qualités, il se sentait suffisamment fort et je peux le citer d’ailleurs, c’est Wilfried Dalmat. Un entraîneur peut te pousser une fois, deux fois et même trois fois mais il ne peut pas te tirer par la main tous les jours. Les coaches ont maintenant 30 ou 35 joueurs à gérer, si le joueur ne se remue pas un petit peu c’est impossible à gérer.

« C’est une connerie de parler d’égoïsme dans le foot »

Pourquoi font-ils ce constat, alors ?

Ils s’en rendent compte parce qu’ils ne jouent pas tellement il y a de concurrence. T’étais peut-être le plus fort dans ton club, tu ne te posais pas la question de pourquoi tu jouais et là, tu ne joues plus. J’ai remarqué que Diego Simeone aime bien faire ça, il prend des joueurs très forts et les met sur le banc parce qu’il attend une telle compréhension de l’exigence collective. Je n’aime pas particulièrement son style mais chapeau car il a réussi à constituer une équipe et obtenu des résultats.

Quel est le dernier match qui vous a procuré des sensations ?

La première mi-temps du Barca contre le PSG. Ils étaient tellement dans une phase difficile à ce moment-là que je ne m’attendais pas à les voir à ce niveau. Le match aurait pu basculer sans le pénalty manqué de Messi. Par rapport au style, à l’utilisation du ballon, la création des surnombres, la liberté des joueurs, on avait retrouvé quelque chose qui ressemblait de près au dernier grand Barcelone.

Johann Cruyff a dit un jour : « Jouer au football est simple. Mais jouer simple est la chose la plus difficile du monde. » Que pensez-vous de cette formule largement reprise par tous types d’entraîneurs ?

Le foot, ce n’est pas compliqué mais c’est complexe. L’intelligence tactique, c’est prendre des infos, analyser et décider. Je dirais plutôt que le plus difficile c’est de jouer juste. Il y a des moments où il faut donner le ballon et d’autres où il faut frapper. On entend d’ailleurs souvent dire que les attaquants doivent être un peu égoïstes mais pourquoi devraient-ils l’être ? Surtout qu’après on leur demande de revenir à un peu plus de simplicité. Pourquoi dans ce cas là les milieux ne pourraient pas être égoïstes ? Et le défenseur central, pourquoi n’aurait-il pas le droit de tenter un petit pont dans ses six mètres ? On parle d’un sport qui se joue à onze, c’est une connerie de parler d’égoïsme dans le foot.

Propos recueillis par Thomas Gucciardi

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