Interview

Christophe Lollichon (Fougères) : « Avec Michael et Pierre-Yves, on a tout de suite compris qu’on allait s’entendre »

13/04/2020 à 19:13

Le FC Nantes, le Stade Rennais, mais surtout Chelsea depuis maintenant 14 ans, Christophe Lollichon est toujours l'entraîneur des gardiens du club londonien. Le directeur technique de l'AGL Drapeau Fougères l'été dernier, à la suite d'une rencontre avec Michael Linhoff, a évoqué la différence de gestion de crise entre l'Angleterre et la France, mais également donné des indications sur le football amateur anglais avant de finir sur un bilan d'étape depuis son arrivée au Château du Bois-Guy... Interview !

Christophe, la FA a choisi la saison blanche pour le football amateur. Que pensez-vous de cette décision ?

J’ai suivi par la presse, étant donné que je suis rentré en France. J’ai regardé ce qui pouvait se passer, parce que nous avons eu des joueurs à Chelsea qui étaient prêtés à des clubs semi-professionnels, dans des Ligues quasi amateurs, et en effet comme vous l’avez dit, l’Angleterre a pris une décision rapide en décidant que le football amateur et que la saison était terminée, une saison blanche. Ce qui a d’ailleurs déclenché la réaction d’un club (South Shields, 7e division, ndlr), qui avait l’intention d’aller devant la justice pour montrer son désaccord car il était assuré de monter… En Angleterre, c’est compliqué de monter, on peut comprendre la déception de ceux qui étaient bien placés pour monter ! Je pense que le football anglais a surtout le souhait de terminer les championnats professionnels parce qu’il y a beaucoup d’intérêts en jeu. Ils ont pris cette décision pensant, assez rapidement sans doute, que c’était la meilleure et la plus égalitaire.

Comment décrire le football amateur anglais ?

C’est différent au niveau des championnats, c’est un peu compliqué, ce n’est pas comme en France. Il y a des championnats par région mais à l’intérieur des régions, ça a des noms différents… On dit souvent que le football en Angleterre est une religion. Pour avoir assisté à des matchs de niveau semi-professionnel, le football amateur est une véritable institution. Il faut savoir qu’en Angleterre lorsque tu es fan d’un club, tu l’es quel que soit le niveau ! Il y a toujours un carré réservé aux fans adverses, même en 6e ou 7e division. Je me souviens d’un match en sixième division, lorsque les visiteurs avaient marqué, il y avait une cinquantaine de personnes qui faisaient un boucan pas possible ! C’est pour vous dire la place que le football amateur peut avoir, c’est légendaire là-bas ! Vous avez des clubs qui sont de véritables institutions, qui ont connu des niveaux différents, qui ont parfois été proches du haut de l’affiche mais qui n’y sont plus.

Ces clubs peuvent-ils retrouver leur niveau d’antan ?

Vous avez toujours un noyau dur de personnes, assez anciennes souvent, qui gravitent autour de ces clubs et qui leur permettent d’exister. Vous avez toujours le fameux club-house… après vous avez une telle différence entre le football de haut niveau en Angleterre et le niveau d’en bas. Le football de haut niveau qu’on connaît, ce sont les stades et événements parfaitement organisés mais on va parfois chez les amateurs, en Angleterre, dans des endroits incertains. Vous avez des terrains où le football amateur se joue sans vestiaire. Vous avez des mecs dans le métro, ils sont avec leurs chaussures de foot et leur sac, ils viennent de faire un match de niveau très bas amateur ! C’est une autre façon de voir les choses, quand vous regardez le nombre de championnats amateurs là-bas, la quantité de coupes amateurs…

L’argent dans le foot amateur en Angleterre, c’est un sujet tabou ?

Si vous parlez des niveaux les plus faibles, c’est extrêmement limité. Il y a des licences, qui apportent un certain nombre de revenus, vous avez la pub. Et après vous avez les bars, il ne faut pas le négliger. Vous avez du monde au match et vous pouvez avoir plus de 1500 spectateurs dans plusieurs divisions. Il y a une source « supporters » importante. Je me rappelle, j’avais un gardien qui était prêté en 6eme division, le budget était de 500 000 livres ! Ça rétribuait un peu même s’il y a des joueurs qui travaillent mais quand vous êtes en 6eme division, vous n’avez qu’une envie c’est de monter en 5eme et ainsi de suite !

« J’avais un gardien qui était prêté en 6eme division, le budget était de 500 000 livres ! »

Les clubs amateurs ont d’autres moyens pour trouver des fonds ?

Ce qui est énorme c’est que outre le fait de chercher des fonds, les clubs amateurs ont toujours des actions en faveur  de la charité, c’est très présent en Angleterre. Ils pensent à eux mais ils pensent aussi aux autres, que ce soit les anciens combattants, les enfants en difficulté, les personnes âgés. Ça m’a toujours surpris ! La première fois que je suis allé voir Wimbledon (alors en League Two), un club qui avait un passé, il y avait des exposants qui vendait des pins à 3-4 € quand même ! Le stade, qui avait une capacité de 3700 spectateurs avait une moyenne de 3600 spectateurs. Puis, il y a le board, l’accueil du board adverse, c’est incroyable !

De ce fait, comment caractérisez-vous la gestion des instances concernant le football amateur par rapport à cette crise en France ?

C’est difficile en France. Le problème est qu’on laisse un peu les clubs dans l’incertitude, ce qui pose un soucis pour la préparation de la future saison. On ne peut absolument pas négliger cet aspect, mais comment ? Je pense sincèrement qu’on se dirige vers une solution à l’Anglaise au niveau amateur. Je ne vois pas comment on pourrait finir cette saison en plaçant les 7-8 matchs qu’il reste. Sans oublier qu’il faudrait minimum 15 jours de préparation avant donc ça me paraît compliqué.

Pourquoi l’Angleterre a agi aussi rapidement ?

C’est sûrement l’instance qui a pris la décision la plus rapide, par rapport aux directives gouvernementales concernant la protection de la population. Ils ont mis beaucoup de temps avant de procéder au confinement de la population, sachant qu’ils voulaient utiliser une autre voie qui était celle de la propagation du virus et avoir une immunité générale. Ils se sont aperçus que c’était très dangereux. Aujourd’hui, l’Angleterre est en pleine vague de l’épidémie et d’expansion du virus. Il y a aujourd’hui entre 800 et 1000 morts par jour là-bas. Alors c’est très paradoxal entre les hésitations du gouvernement et la FA qui a pris cette décision immédiate. Ils ont sans doute agi de manière à ce que tout soit très clair tout de suite. Ce qui leur permet de se focaliser sur les quatre, cinq divisions professionnelles.

Vous avez évoqué le temps de préparation. Vous êtes très proche des gardiens, qu’est-ce que vous préconisez en cette période de confinement ?

Il y a trois domaines : physique et technique et tactique. Ce dernier est quasiment ingérable lorsqu’on est seul chez soi. Donc physiquement, il faut s’entretenir qu’on soit pro ou amateur, de manière à éviter la prise de poids. Il faut également avoir une organisation alimentaire exigeante. Sans la nutrition, vous avez beau courir trois fois par semaine, ça ne changera pas grand-chose ! Parallèlement à ça, il faut un équilibre physique de base qui va consister à courir mais pas courir de longues distances pour un gardien parce que ça n’a pas d’intérêt. On va plutôt faire du fractionné principalement, c’est ce que je conseille à mes gardiens. Éventuellement faire un footing plus long en début de semaine et ensuite faire des changements de direction avec des intermittents et des variantes.

Qu’entendez-vous par « intermittent » ?

Je vais vous donner un exemple, ça peut être du 30/30, suivi d’un 20/20, 10/10, 5/5. Vous faîtes des blocs comme ça, ce qui vous permet d’être plus proches du déplacement d’un gardien. Je conseille aussi de ne pas toujours courir en ligne droite. On doit travailler en pas chassé, en marche arrière afin de solliciter différemment le bas de corps. À côté de ça, ne pas hésiter à faire de la corde à sauter, du gainage, etc. Après, il y a une quantité de possibilités sur internet pour trouver des circuits. On trouve des blocs de travail de 4 à 6 minutes pour solliciter les différents groupes musculaires.

C’est important pour un gardien de garder un travail « spécifique »…

Bien sûr, que ce soit dans un parking souterrain, dans un couloir d’immeuble. Il doit travailler la prise de balle, maintenir la coordination œils-mains avec des exercices contre un mur, frapper le ballon contre un mur, prendre le ballon à une main deux mains, des exercices avec des balles de tennis. Il y a plein de choses à imaginer pour entretenir cette fameuse coordination œils-mains, sans négliger le jeu au pied. Il faut aussi entretenir le mouvement de la frappe, sur des passes courtes contre un mur ou en se mettant un peu plus loin, frapper des deux pieds, intérieur, extérieur. Même si on bosse à côté, on peut faire deux, trois entraînements par semaine. Pour ceux qui ont une pelouse, c’est un énorme avantage. Le gardien de Fougères (Théo Hamelin) s’entraîne dans son jardin à Paris avec son père, il a fait des trucs incroyables ! Il faut prendre du plaisir à s’entretenir et continuer à bosser parce qu’après ça peut être très difficile de reprendre l’entraînement sans avoir rien fait !

Vous avez évoqué le gardien de Fougères. Pourquoi avoir choisi de travailler avec le club ?

Ça s’est fait par l’intermédiaire de relations. Une bonne prise de contact avec Michael Linhoff, le propriétaire du Bois-Guy qui va ouvrir un centre d’entraînement pour des équipes qui veulent faire des stages de préparation. C’est pour cette raison que Michael avait souhaité me rencontrer. En effet, avec Chelsea, j’ai fais des dizaines et je pense pouvoir conseiller en matière de contraintes et d’exigences demandées par les clubs professionnels dans ce cadre-là. Fougères est une ville extrêmement sportive avec une municipalité qui est vraiment dirigée vers le sport, à l’écoute. Il y a autour 21 000 habitants et quasiment la moitié possèdent une licence sportive. Fougères a été nomme quatre fois ville la plus sportive de Bretagne. Il y a des installations de premier ordre ! De fil en aiguille, on a mis les choses en place. Je me suis embarqué dans cette aventure, même si sur cette saison, qu’on va considérer comme une année zéro, on a fait des erreurs. On a commencé à prendre en charge un club qui avait une structure mais aussi un potentiel qui peut laisser espérer faire plein de choses. Je ne parle pas seulement en matière de résultats sportifs, je parle au niveau social, des jeunes. Cette rencontre avec Michael a déclenché beaucoup de choses.

Quel état des lieux du club avez-vous fait ?

On a eu un début de saison catastrophique, pour plein de raisons. Il a fallu gérer les difficultés du moment, mais pour pouvoir construire, il faut établir des fondations sur un socle solide. D’abord il y a le niveau humain et sur ce point-là, le club de Fougères a un socle de compétences extrêmement important qu’on a appris à découvrir petit à petit. Quand vous arrivez quelque part, je ne vois pas l’intérêt d’imposer certaines choses si vous ne connaissez pas la structure. Donc la première chose a été de voir comment ça se passait, comment les gens bossaient. On a certainement fait quelques erreurs mais petit à petit, on a rectifie le tir  avec l’aide de tous les composantes du club. Il faut rappeler qu’à Fougères, il y a 120 bénévoles… ce n’est pas rien !

Est arrivé rapidement le début de saison avec la préparation…

Effectivement, on est parti très fort en organisant deux matchs amicaux opposant l’équipe du Loan Department de Chelsea contre Avranches et le Stade Rennais. Le groupe de Chelsea était hébergé au chateau du Bois-Guy dont le propriétaire, Michael Linhof et aussi président du club, a su mobiliser tous les bénévoles pour pouvoir organiser ces matchs. Ce fut une vraie réussite et ça a montré qu’on avait des ambitions mais il ne faut pas simplement penser à l’aspect sportif. Nos objectifs se portent aussi sur le plan humain et structurel. Organiser cela en l’espace de six semaines, avec tout les démarches administratives à la fois au niveau municipal et préfectoral, ça a été assez remarquable ! Un grand merci à tous ceux qui ont participé à cette belle fête.

Christophe Lollichon lors des matchs amicaux disputés à Fougères !

« Je me souviens de la réunion avec Michael et Pierre-Yves, on a tout de suite compris qu’on allait s’entendre ! »

Fougères ce n’est pas seulement l’équipe première…

Non ! C’est aussi l’équipe réserve, l’équipe C, les jeunes… Là aussi, il y a vraiment de réelles compétences. On a demandé à l’entraîneur de la réserve, Joachim Rondin, qui est un type extraordinaire, de faire un audit. Quand vous avez des gens de confiance avec qui vous pouvez établir une vraie relation, ça aide ! Et Joachim a été loin dans sa réflexion ! Il a fait un bilan exceptionnel de précision, ceci va nous permettre de travailler très précisément sur le moyen et le long terme, par rapport à nos manques mais aussi à ce que nous avons de positif. La période actuelle qui aura des conséquences très graves sur le football amateur nous oblige à une profonde réflexion sur le futur.

Vous parlez d’un point de vue financier ?

Exactement. Le sponsor principal d’un club, s’il donne 10000 € par an, je pense qu’à la sortie du virus, il va avoir autre chose à penser ! Il a des emplois à sauver, des gens à payer, donc il va falloir faire preuve d’imagination. C’est une double épreuve, la première – suite au rapport de Joachim et de Benjamin Touchard qui a beaucoup participé à ça – est de trouver les solutions qui nous permettent d’avancer et notamment les moyens de financer notre projet.  Qu’on soit dans le football amateur ou professionnel, sans argent vous ne faites rien ! Nous devons profiter de cette période sans compétition pour penser notre club de demain !

Pour avancer, il est aussi important de se structurer en jeunes…

C’est la base ! Permettre aux jeunes de s’éclater déjà, parce que la notion de plaisir elle est indissociable de notre réussite. Mais aussi leur donner la possibilité d’apprendre correctement avec des éducateurs formés par nos instances. Il faut que le club attire les jeunes, qu’il y ait une vraie vie sociale autour de l’aspect sportif. Avec comme objectif de voir nos équipes séniors alimentées par un maximum de jeunes joueurs locaux. On est en train de travailler sur tout ça pour avoir une structure qui nous permette de créer ce vivier local . Bien sûr, si on travaille bien, nous allons forcément avoir des résultats et les jeunes vont remonter au niveau des différentes catégories. Il y a le label Élite dans lequel nous voulons également pérenniser le club !

Pour revenir à l’équipe fanion, cet hiver Pierre-Yves David vous a rejoint. C’était un choix logique ?

Je me souviens de la réunion avec Michael et Pierre-Yves, on a tout de suite compris qu’on allait s’entendre ! C’est une personne extraordinaire ! À la fois par sa personnalité, ses compétences, sa connaissance du football, ses connexions au niveau régional. C’est l’entraîneur parfait pour nous. Il a oxygéné le club. Il a eu un discours qui était tout à fait adapté à l’effectif, à l’équipe d’encadrement. Quand on a annoncé à Joachim et Benjamin Touchard qu’il était le choix final de notre short-list, ils étaient ravis !

Le public avait recommencé à venir en nombre au Stade Jean Manfredi…

Effectivement, on a vu une augmentation du nombre de nos supporters à nos matchs dès que nos résultats ont été un peu plus positifs. Moi j’ai été surpris, je suis venu deux, trois fois depuis le mois de décembre et l’arrivée de Pierre-Yves David, on a retrouvé du plaisir et de la consistance ! Je me souviens de la personne au guichet qui me disait « j’ai plus de billets à vendre », c’est génial ! Ça montre que les gens adhèrent et s’identifient à ce projet !

Pour finir, comprenez-vous le choix de la FFF d’attendre ?

C’est pour vraisemblablement trouver la meilleure décision ! Ce n’est pas forcément une mauvaise chose d’attendre, mais on atteint forcément des limites. Pour ce qu’il adviendra de la saison sportive et dans ce genre de situation, on ne peut pas satisfaire tout le monde ! Il y aurait tellement de contraintes à envisager pour finir la saison actuelle, que cela me parait intenable pour le football amateur ! Que ce soit dans notre position ou celle d’une équipe qui joue la montée, le football est secondaire en ce moment, même si on ne peut pas négliger l’impact qu’il a. Pour moi la meilleure solution reste la saison blanche car elle me semble la plus juste !

Crédit photo : Ouest-France / Twitter Christophe Lollichon

Propos recueillis par Joel Penet