Interview

Philippe Hinschberger : « Dans le foot, beaucoup de gens parlent mais ne font rien »

01/07/2020 à 16:20

Alors qu'il vient tout juste d’entamer la préparation estivale du Grenoble Foot 38 (Ligue 2), Philippe Hinschberger s'est prêté au jeu de l'interview en exclusivité pour Actufoot. Le coach aux 60 printemps nous offre son regard sincère sur le football, tout en distillant plusieurs des grandes étapes de son riche parcours !

Avec la crise sanitaire, le football va-t-il changer ?

Je ne pense pas. Les choses ont été mises en place pour contrer les manques de recette, pour permettre aux clubs de se repositionner cette année et d’effacer cette dette sur quelques années. Aujourd’hui, les clubs ont été très touchés et ils vont se relever. Il faudra peut-être faire l’impasse sur cette année, mais avec l’augmentation des droits TV la saison prochaine, ça devrait repartir comme avant.

Le foot amateur sera-t-il de nouveau oublié ?

Je ne pense pas que le football amateur soit oublié, il ne faut pas omettre que ce football vit du foot professionnel. Une partie des droits TV sont reversés au football amateur, des indemnités de formation sont versées aux clubs formateurs lorsqu’un joueur signe pro. Il ne faut pas non plus crier au loup. Ce qui m’inquiète le plus, ça va être le marketing, le sponsoring de ces clubs amateurs car des entreprises ont été très impactées par le covid-19 et auront peut-être des réticences à s’engager pleinement en comparaison aux dernières années.

« Globalement, on s’en sort pas trop touchés »

Le GF38 a-t-il demandé une baisse des salaires ?

Non, on a un président qui assure une gestion très saine, qui ne dépense pas un euro de plus qu’un euro qui rentre. De plus, nous avons la 19ème masse salariale de Ligue 2, nous avons des salaires inférieurs à 10 000 euros bruts. Avec le chômage partiel, le club a été bien sûr impacté mais bien moins qu’un club avec 80 ou 90 millions d’euros de budget. Pour notre trésorier, le chômage partiel a été plus facile à gérer qu’un club comme Saint-Etienne ou Bordeaux, où les salaires sont beaucoup plus importants. Globalement, on s’en sort pas trop touchés. Pour la mise en place de la saison prochaine, on ne voit pas de différence.

Vous avez lancé une collecte pour les hôpitaux avec Rudi Garcia et d’autres coachs. Pourquoi ?

C’était une initiative de l’UNECATEF, le syndicat de tous les entraîneurs. Avec Rudi Garcia pour la Ligue 1 et moi-même pour la Ligue 2, on a rassemblé les entraîneurs à travers un groupe Whatsapp de 40 coachs et on a récolté près de 120 000 euros je crois, de dons anonymes. On veut participer, remercier les gens qui donnent de leur temps pour s’occuper des malades.

Et votre tube pour les héros de la crise du covid-19 a été un succès…

Ce n’est pas un tube, j’ai la particularité de savoir jouer de la guitare pour mes potes, mais je ne suis ni guitariste, ni musicien… Je joue de la guitare depuis 40 ans et j’aime bien pour l’anniversaire d’un pote, jouer un morceau. Pendant le confinement, c’était pour apporter autre chose que ce l’on pouvait lire. Les premières semaines du confinement ont été au niveau du football, surtout un déchirement entre présidents de Ligue 1 et de Ligue 2 sur les descentes, les montées… Du coup, j’ai voulu apporter un peu de fraîcheur.

Revenons au terrain, même si ce n’est pas évident, fallait-il arrêter le championnat français aussi tôt ?

Au départ, ce n’est pas la Ligue qui l’a arrêté, il faut avoir un peu de mémoire, c’est le gouvernement et le Premier Ministre Édouard Philippe. Les paroles ont été claires et entendables. Au moment de cette décision, c’était il y a deux mois, il y avait plus de 500 morts tous les soirs. Aujourd’hui, c’est plus facile de parler… Dans le football, il y a beaucoup de gens qui parlent mais qui ne font rien. Le gouvernement a pris une décision, la Ligue aurait pu dire comme dans les autres pays européens, de stopper le championnat, d’aviser et d’attendre pendant un mois pour finir une saison et éviter les frustrations actuelles. On aurait pu reprendre le championnat à huis-clos. Mais pour moi, la décision à l’époque était une bonne solution. Est-ce que l’on a bien fait ou mal fait, chacun a son opinion.

« On va essayer de pérenniser le club en Ligue 2 »

Vous êtes à Grenoble depuis bientôt trois saisons, encore une belle histoire d’amour ?

C’est une histoire un peu particulière : le club avait un coach qui les a fait monter du CFA à la Ligue 2, mais il ne s’est pas arrangé avec ses dirigeants. Il y a deux ans, on m’a appelé pour savoir si je voulais entraîner Grenoble en Ligue 2, pour apporter mon expérience, mon expertise de la division. Globalement, j’ai répondu à leurs attentes sur les deux premières années. Maintenant, on va essayer de pérenniser le club en Ligue 2, on a des objectifs mais avec la 19ème masse salariale, ça peut aussi poser quelques problèmes lorsque l’on veut faire des résultats.

Revoir Grenoble en Ligue 1, c’est possible ?

Bien sûr que c’est possible, mais il faut juste procéder par étapes. Au même titre que Grenoble est descendu à un moment donné en CFA2, la 5ème division, et s’en est extirpé, mais en Ligue 2 on est loin d’avoir le meilleur budget. Notre centre d’entrainement est obsolète, il est sur le point d’être remplacé par un autre. C’est dans les tiroirs mais pas encore en place. La remontée a été longue, a nécessité des paliers, si Grenoble peut postuler en Ligue 1, il faudra aussi des paliers. Il faut des fondations solides et un centre de formation performant.

Quel est votre bilan de la saison dernière ?

Je suis arrivé il y a deux ans dans une équipe qui était constituée à 85% de joueurs montés du National 1 en Ligue 2. Il y avait une histoire commune de 3-4 ans parfois. Un groupe extraordinaire, très soudé. L’année dernière, on a modifié pas mal de choses, on a changé tout notre secteur offensif donc il a fallu faire quelques réglages. On a gagné à partir de la 7ème journée et ça nous a fait prendre un peu de retard à l’allumage. Globalement, je pense que nous sommes à peu près à notre place. On aurait pu faire mieux, gagner 2-3 places mais perdre aussi 2-3 places sur certains matches.

« Le FC Metz n’aurait jamais dû quitter la Ligue 1 »

On se rappelle aussi de vous en Lorraine et 21 années passées au FC Metz. Racontez-nous cette période de votre vie…

Je sortais de l’adolescence, je suis arrivé au FC Metz à l’âge de 15 ans. J’ai franchi les étapes, j’ai joué en réserve à 17-18 ans, je marquais des buts comme attaquant. D’une manière naturelle, je suis arrivé un jour chez les pros. Après, j’ai voulu passer mon Bac, j’ai signé pro à 21 ans, un peu sur le tard. J’ai quasiment tout le temps été titulaire, j’ai joué 500 matches en Ligue 1. Dans cette période, j’en ai profité pour passer mes diplômes d’entraîneur. À la fin de ma carrière, j’ai pris la responsabilité du centre de formation pendant 4 ans. Après je suis parti pour entraîner d’où mes passages à Louhans-Cuiseaux, au Havre, à Laval… Cette période au FC Metz restera une période très faste, une grande fierté. En 2016, je suis revenu au club pour le faire monter en Ligue 1 et ça s’est joué sur la dernière journée au goal-average. Ensuite, le maintien en 2017 reste une fierté. Surtout connaître à 58 ans la Ligue 1 comme entraîneur, c’est extraordinaire, qui plus est dans mon club de cœur !

Philippe Hinschberger - Francis De Percin

Philippe Hinschberger aux côtés de son adjoint au GF38, Francis De Percin.

Ce club, important à vos yeux, se stabilise en Ligue 1. Le travail de formation paie toujours ?

Aujourd’hui c’est compliqué de jouer avec 7-8 joueurs du centre de formation mais bon, le FC Metz a eu une idée très enrichissante, il y a une dizaine d’années, d’ouvrir un centre de formation au Sénégal : Génération Foot. Ce n’est pas un parrainage, c’est la propriété du FC Metz. Et depuis quelques années, des attaquants exceptionnels en sont sortis notamment comme Emmanuel Adebayor, Papiss Cissé ou encore Sadio Mané, Ismaïla Sarr ou Habib Diallo. Le rapport est exceptionnel entre la qualité du joueur et le prix de vente ! Le FC Metz n’est pas resté dans ses grands sabots. Sur les dernières saisons, le FC Metz a aussi eu un recrutement assez habile à l’image de la venue de Renaud Cohade qui les a aidés à se maintenir la saison dernière même s’il a moins joué. Le FC Metz retrouve ses lettres de noblesse, c’est une équipe qui n’aurait jamais dû quitter la Ligue 1.

Ensuite, il y a eu les Chamois Niortais (5 ans) et Stade Lavallois (7 ans). Pour bâtir un groupe, faut-il rester aussi longtemps en place ?

Pas forcément, mais pour bâtir un groupe il faut 3 ans. Vous arrivez, le groupe est composé et des joueurs sont sous contrat. Vous prenez 2-3 joueurs. La deuxième année, des joueurs sont en fin de contrat. Si vous voulez vraiment un effectif qui vous ressemble, il vous faut 3 ans. Je suis quelqu’un de fidèle, qui aime passer du temps dans le club pour lequel il travaille. En 6-8 mois voire 1 an, vous n’avez pas le temps de comprendre le fonctionnement d’un club.

« Faire jouer Karim Benzema au Real Madrid ou Neymar au PSG, c’est moins dur »

Quelle a été votre plus belle réussite en tant que coach ?

C’est difficile de sortir quelque chose… Sur la période 92-96 au centre de formation du FC Metz, on a réussi à sortir des garçons comme Cyrille Pouget, voir l’éclosion de Robert Pirès. Même un aveugle aurait aimé le voir jouer. J’ai eu la chance de lancer des joueurs et c’est ce que je retiendrais de ma carrière. J’ai lancé Christophe Jallet à Niort, ; Ismaïla Sarr et Habib Diallo à Metz ; Lassana Diarra, Guillaume Hoarau et Steve Mandanda au Havre, il y en a un paquet comme ça. Je pourrais vous en citer des dizaines. Faire jouer Karim Benzema au Real Madrid ou Neymar au PSG, c’est moins dur. Bien plus malin, recommandable et « félicitable » (sic.), celui qui a sorti de Mbappé de Monaco. Pour moi, la vraie récompense elle est là ! J’ai récupéré Cheick Diabaté de Bordeaux, nous étions 19èmes en Ligue 1, le mec a planté 8 buts en 13 rencontres. Sortir quelqu’un, le faire progresser, c’est une plus grande récompense. Faire devenir un vrai joueur, c’est ça qui est valorisant. Je fais partie des entraîneurs qui n’ont pas les meilleurs budgets et c’est frustrant. Mais dans cette frustration, vous avez toujours cette joie d’amener des joueurs très haut.

Quel a été votre plus grand coup de gueule après un match ?

Il y en a eu plusieurs… Je me rappelle avec Laval lorsque l’on s’est sauvé sur le dernier match à Châteauroux (2013-2014), l’année suivante on se déplace à Metz et on prend un but à la dernière minute. J’ai poussé une gueulante dans le vestiaire. On a dormi sur place, mais pendant le repas d’après-match je me suis excusé auprès de mes joueurs car l’entraîneur doit savoir garder ses nerfs, même si de temps en temps c’est difficile. Après le match, ça ne sert pas à grand-chose de ramener sa frustration. Des fois même durant les causeries, vous êtes blessant. C’est un peu au jour le jour en fonction des événements et des résultats. Avec l’expérience, je reconnais que je mets beaucoup d’eau dans mon vin et j’essaye de prendre sur moi. Un joueur a toujours besoin d’être accompagné.

« Le football va un peu plus vite, mais globalement c’est la même chose »

Avez-vous déjà réfléchi à l’après foot ?

J’ai 60 ans donc ce n’est pas compliqué pour moi : ça sera la retraite à l’Île de Ré car j’ai la chance d’avoir une maison, un petit paradis dans l’Ouest de la France.

Qu’est-ce qui peut vous donner envie de continuer encore et encore ?

Le projet même d’un petit club, pour apporter mon expérience. J’ai prolongé deux ans à Grenoble et si je vais au bout de mon contrat, je peux repartir pour un autre projet, même à l’étranger. Mes enfants sont grands maintenant…

L’évolution du football (argent, business, agent, médias…) est-elle normale ?

Le footballeur d’aujourd’hui a une carrière très courte, c’est comme un artiste même si ça ne se voit pas toujours. Les footballeurs s’entourent de personnes compétentes et ça ne m’étonne pas du tout. Bien sûr si je compare mon époque à celle d’aujourd’hui : il n’y a aucune mesure, c’est une évidence ! Moi, je suis entraîneur de football, je ne suis pas agent, je ne m’occupe pas des choses annexes. Je laisse les gens spécialistes s’en occuper. Quand je parle avec un joueur, je ne parle pas financier. Quand j’ai un joueur, je lui explique ce que j’attends de lui, comment je le vois jouer, il n’y a que ça qui m’intéresse, le reste franchement je m’en fous complètement. C’est comme ça que ça marche. Ça ne me stresse pas, au contraire le footballeur est quelqu’un de très à l’écoute même si à un certain niveau des joueurs ont parfois des frasques nocturnes. Le joueur que j’ai l’habitude de diriger est un bon sportif, un bon mec. Il faut s’adapter aux évolutions, il faut vivre avec son temps. Le temps d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier, n’est pas celui de demain. Ça ne me choque pas que cinq agents m’appellent pour me vendre le même joueur. C’est un peu bizarre, mais il faut s’adapter à tout. Le football va un peu plus vite que celui de mon temps, mais globalement c’est la même chose. Il faut toujours marquer des buts, il faut éviter d’en prendre, il faut marquer un but de plus que son adversaire pour gagner le match. Pour les entraîneurs, quand tu n’as pas de résultats, tu te fais virer. Quand tu as des résultats, tu es le roi du monde.

Propos recueillis par Farid Rouas.

Crédit Photos : GF38