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Bernard Itoua: « Je ne m’attendais pas à avoir autant de pression si jeune »

24/03/2020 à 19:48

Formé au BUS notamment sous l'ère d'Alain Charlot, Bernard Itoua a toujours baigné dans l'univers du football jusqu'à gravir les échelons au point de signer son premier contrat pro avec l'AJ Auxerre. Après avoir évolué dans plusieurs clubs étrangers, il a décidé de mettre un terme à sa riche carrière. En plein confinement, il a accepté de se confier en exclusivité sur Actufoot41.

À quel moment avez-vous eu l’idée de stopper votre carrière ? 

Lors des deux derniers mois de mon contrat à Chypre en avril/mai 2018, je suis revenu en France pour me soigner car je venais de me faire une grosse déchirure musculaire. J’ai passé le mois de mai à me réhabiliter avec un préparateur physique en région parisienne puis à me préparer pour la saison suivante. Je n’ai pas été en vacances afin de me concentrer sur mon prochain challenge. J’ai reçu des offres durant l’intersaison mais celles-ci ne m’intéressaient pas. J’ai continué à me maintenir en forme tout en faisant la rentrée de mon fils en maternelle. Arrivée au mercato de décembre, j’ai eu quelques contacts mais rien de concret et c’est à partir de ce moment que j’ai commencé à me dire si j’allais continuer à l’étranger ou pas…

Pourquoi?

Car en parallèle je voyais le bien-être que ça procurait à mon fils d’être avec lui au quotidien. L’idée de stopper ma carrière m’a paru évidente l’été dernier en 2019 quand j’ai eu l’opportunité de pouvoir me reconvertir.

                             « Parfois, on perd le sommeil avec une forme d’angoisse en attendant le coup de fil rassurant »

Cette décision n’a pas dû être une chose facile à prendre… 

Oui et non car entre la fin de mon contrat et l’opportunité de reconvertir, j’ai eu une année pour y penser et quand il s’agit, en partie, d’un choix familial, je dirai que ça m’a facilité la tâche.

Lorsque vous signez votre premier contrat à seulement 15 ans, vous vous attendez concrètement à une telle longévité ?

Quand j’ai signé mon premier contrat à 15 ans, je prenais la chose comme du foot loisir encore. Je ne m’attendais pas à avoir autant de pression si jeune, d’attente après les investissements consentis sur moi, autant de contrainte pour y arriver. Pour moi, c’était comme si j’allais dans une colonie prolongée où je pourrais jouer au foot tout le temps avec des nouveaux potes. Tous ces aspects qui entourent le monde professionnel m’étaient totalement inconnus. J’y ai vraiment pris conscience qu’au bout de ma 3e année quand arrivent les décisions pour les prochaines échéances.

Hormis avec Auxerre, votre carrière s’est déroulée à l’étranger. Est-ce le choix financier que  vous avez privilégié ?

Au début non, je voulais surtout pouvoir me montrer afin de revenir en France le plus rapidement possible et continuer ce que j’avais démarré avec mon club formateur. Mais après mon passage en Bulgarie, j’ai effectué le stage UNFP et c’est là que je me suis tourné vers l’aspect financier. Les contacts avec les clubs français se faisaient rare ou sinon c’était pour jouer en national voir bas de Ligue 2. J’aspirais à mieux car je sortais d’une saison en 1e division bulgare avec le champion sortant et j’avais joué des préliminaires d’Europa League. Je recevais des offres de l’étranger et en discutant avec des joueurs confirmés de Ligue 2 et Ligue 1, je me suis fait une raison. J’ai vraiment attendu le dernier moment en espérant avoir une offre française mais en vain. Certains clubs étrangers ont perdu patience car leur championnat avait repris et pour d’autres, ils avaient même entamé des barrages de coupe d’Europe. Heureusement pour moi un club israélien m’a attendu et je m’y suis rendu.

Bulgarie, Allemagne, Israël, Chypre… Si vous pouviez me faire un résumé d’une phrase de chaque pays cité ? 

En Bulgarie, j’y ai découvert la culture du jeu espagnol avec mes deux entraîneurs, deux légendes du football bulgare et mondiale pour l’un des deux: Lyuboslav Penev et Hristo Stoitchov. En Allemagne, Le football allemand, car pour moi c’est celui que j’apprécie le plus avec tout ce qui suit (stades, supporters…) et le savoir-vivre allemand. Israël, le choc. Plus au niveau de la vie et de ce que l’on entend. Issa Cissokho pourra te le confirmer, c’est totalement faussé. C’est un très beau pays et il ne faut surtout pas se fier aux médias ou aux gens. Le meilleur moyen de connaître est d’y vivre sa propre expérience comme dans toute chose d’ailleurs…. Je viens de dépasser le quota (rire)! Chypre, c’est la Grèce en miniature.

Côtoyer un entraîneur comme Stoitchov a du être une expérience très enrichissante…

C’était bizarre. Malgré son nom et tout ce qui va avec, je m’attendais à plus de sa part sportivement parlant mais comme je venais d’avoir Penev comme coach, je dirai que c’est lui que je retiens le plus en terme d’enrichissement. Par contre sur ce qu’il dégage en dehors du terrain, c’était quelques choses. Une semaine sur deux, il était tout le temps en déplacement promotionnel, il était accueilli en héros. Après ça reste un passionné et amoureux du football. Il participait à tous nos petits jeux et le toucher de balle de sa patte gauche un régal. À la fin de chaque séance, Avec Penev, ils aimaient faire des concours de frappes. Ils en ont nettoyé des lucarnes. Et sa folie est restée intacte, les arbitres se faisaient insulter en espagnol pour  qu’il ne finisse pas en tribune c’était trop marrant.

Quelle est la plus grande amertume que vous avez rencontrée ? 

Lors de mon passage en Allemagne en 2013/2014, le club avait d’énormes ambitions mais un coach est venu tout gâcher avec ses mauvais plans. Le président, qui a fondé un groupe pharmaceutique (Ursapharm), avait pour projet de faire du club de la ville d’Elversberg, le plus grand de la Sarre (région allemande frontalière à la France) devant Sarrebruck et de monter en Bundesliga 2 dans les 5 ans à venir voir Bundesliga plus tard. Tout avait été mis en œuvre pour y arriver (stade en pleine rénovation, centre d’entrainement…), un peu à l’image de Leipzig mais avec des finances moindres. D’ailleurs, on les avait battus au match aller car ils jouaient la montée clairement. À la mi-saison, on était 5e et on se voyait jouer les surprises pour la montée mais il a changé la moitié de l’équipe. Malheureusement pour moi j’en ai fait les frais pendant les 3 mois qui suivirent la reprise avec une mise à l’écart du groupe pendant un mois. C’est seulement après son licenciement que j’ai retrouvé le groupe ainsi que ma place de titulaire mais les mauvais résultats avaient eu raison de nous, conséquence on flirtait avec le maintien. J’étais vraiment déçu car je me sentais très bien dans ce club et je voulais l’aider à atteindre ses objectifs. Je commençais même à chercher une maison car mon fils allait bientôt naître.

Vous a-t-elle renforcé ?

Pas plus que ça, j’étais déjà assez blindé moralement avec l’expérience emmagasiné jusque-là.

Ce n’est pas votre rôle de père qui vous a permis de faire ce choix important ?

Oui, c’est clairement celui-là qui m’a permis de le faire. Sinon me connaissant, je serais quelque part dans le monde…

Vivre loin de sa famille est très difficile à supporter…

Oui surtout quand on est face à une situation où on ne peut rien faire pour aider. Parfois, on perd le sommeil avec une forme d’angoisse en attendant le coup de fil rassurant.

                                 « vous voyez ce jeune-là, il a toujours le sourire malgré tous les pépins qu’il vient de subir »

Que vous a apporté humainement cette expérience ? 

Beaucoup de valeurs, de discipline sportive, d’ouverture d’esprit…

Quel est aujourd’hui votre regard sur le football ?

Sincèrement, aujourd’hui le foot est devenu plus business que sportif. Les gens pensent connaître le foot à travers ce qu’ils voient ou entendent. J’observe certains parents mettre la pression à leurs enfants alors qu’ils ne sont qu’en u12, u13 ou des jeunes qui sont en centre de formation en pensant qu’ils sont déjà pro et j’en passe… Le milieu s’est démocratisé un peu trop car il a ouvert la porte à tout et n’importe quoi. L’argent, les médias et les réseaux sociaux l’ont rendu ainsi. Le foot demande beaucoup d’efforts physiques comme mentales. Tu as beau être fort techniquement et physiquement mais si tu es faible mentalement tu n’y arriveras pas. Il y aussi l’entourage qui a son rôle à jouer car il te permet d’avoir un équilibre mais en même temps il peut te déséquilibrer.

Qu’entendez-vous par déséquilibrer?

Quand je dis déséquilibrer, je parle de tout ce qui te fait perdre le pied sur ton objectif, toutes ces choses extérieures auxquelles tu fais face pendant ton parcours. L’entourage peut y jouer un rôle de barrière en t’empêchant de les faire mais aussi un rôle de levier en te poussant à les faire. Après c’est d’abord toi qui dois savoir faire la part des choses, l’entourage reste une couche supplémentaire.

Vous êtes-vous fait des amis ? 

Oui, encore souvent on se raconte des anecdotes quand on était au centre pour certains, et en club pour d’autres. Hier justement, on m’a envoyé la vidéo d’un match effectué quand on était en 18 ans Nationaux, c’était en coupe Gambardella contre Strasbourg. J’avais en plus marqué ce jour-là. J’en ai eu des frissons pour te dire. Malheureusement, c’était aussi mon dernier match dans cette compétition.

Pour quelle raison? 

On avait été en finale, perdu aux penaltys contre Sochaux. Le week-end d’après je me fracturais la mâchoire en CFA contre Vitré. Le début d’une période très difficile… (silence)

Quels sont vos regrets ? 

Toutes mes blessures car elles sont tombées en pleine ascension. Comme je le disais, je me suis fracturés pour commencer, j’en ai eu pour 4 mois, puis une entorse du genou la même année 2 mois d’arrêt. L’année suivante je me fais les ligaments croisés postérieurs avec déchirure du ligament latéral interne 8 mois, ensuite en fin de cette année déchirure d’un ligament de la cheville 3 mois d’arrêt, et pour finir une hernie inguinale: un mois d’arrêt. La chance que j’ai eue, c’était  d’avoir signé 5 ans en sortant du centre pour pouvoir me soigner et revenir sur pied à chaque fois mais malheureusement le foot n’attend pas. Malgré tout j’en suis sorti très fort mentalement et heureusement que mon entourage a été là pour m’épauler ainsi d’avoir la foi. Un jour, je me souviens avoir croisé le président d’Auxerre à l’époque, M Hamel, qui faisait visiter les locaux du club à des sponsors partenaires, et en me voyant il leur a dit « vous voyez ce jeune-là, il a toujours le sourire malgré tous les pépins qu’il vient de subir ». C’est cette période-là qui m’a renforcée plus que tout et qui m’a servi à travers toute mon expérience sportive et de la vie. Il faut toujours être positive sinon la remontée sera très dure.

Votre souhait est aujourd’hui de vous convertir dans une autre profession

Je viens de finir ma formation dans l’immobilier que j’ai commencée l’an dernier via Europ Sport Reconversion. C’est une des branches de l’UNFP qui aide les anciens footballeurs à se reconvertir à travers diverses formations. Je suis aussi employé dans une agence immobilière qui m’a offert cette opportunité de pouvoir intégrer leur groupe.

Un mot pour conclure 

Merci à toi pour cette interview, merci à toutes les personnes qui ont contribué à cette partie de ma vie de loin comme de près. Jamais je n’aurais pensé vivre autant de bons moments, et pour dire vrai étant petit, je n’ai jamais rêvé d’être footballeur professionnel mais grâce à Dieu j’ai pu y arriver.

 

                                                                                                                                                       Mohamed Bouaissa

 

Photo: Bernard Itoua avec son premier entraineur, Alain Charlot.