Interview

Djezon Boutoille : « Sans le monde amateur, les pros ne peuvent pas exister »

18/03/2020 à 13:30

Djezon Boutoille est ce que l'on appelle un fidèle. Fidèle de Calais. Fidèle du Nord, aussi. Tout au long de sa carrière, il n'a quasiment jamais quitté son 59 chéri. Seul un bref passage à Amiens, au cours de la saison 2004-2005, l'aura éloigné de son département de naissance. Aujourd'hui entraîneur de l'US Gravelines, Djezon Boutoille se plaît toujours autant dans cette région. Lui, qui a connu la D1, la D2 et la Champions League en tant que joueur et le Régional 1 en tant qu'entraîneur, porte un regard très large sur le football et son évolution au cours de ces vingt dernières années. Pour Actufoot, il est revenu sur son parcours. Entretien.

Vous êtes entraîneur de l’US Gravelines (R1) depuis un an et demi. Comment se passe la vie d’entraîneur après une carrière de joueur professionnel ?

Cela se passe bien. C’est un métier totalement différent de celui de joueur. Il y a plein de choses auxquelles il faut penser : sur la préparation des séances, le fait de superviser les équipes adverses, sur les plans de jeu etc. En tant que joueur, on ne se préoccupe que de jouer. Mais pour les entraîneurs, il y a une grosse charge de travail à fournir en amont pour mettre les garçons dans les meilleures dispositions pour le week-end qui suit. C’est un travail invisible qu’on ne peut pas imaginer tant qu’on est joueur.

Comment s’est faite cette transition joueur-entraîneur ?

Un peu par la force des choses. Pour recontextualiser, j’avais 32-33 ans, je jouais à Calais, et l’entraîneur de l’époque, Sylvain Jore, avait décidé de mettre un terme à sa collaboration avec le club en fin de saison. Les dirigeants voulaient une promotion en interne et Pascal Joly (directeur général de l’époque, ndlr) avait œuvré pour que ce soit moi. De mon côté, je pense que c’était le bon moment pour moi et cela s’est fait naturellement.

Pourquoi avoir choisi Gravelines, après cette première expérience à Calais ?

Il s’est passé un an, après le dépôt de bilan de Calais (le 28 septembre 2017, ndlr), au cours duquel il a fallu évacuer toute cette déception. Un gros travail avait été fait à Calais, donc j’avais besoin de cette pause. Et puis Gravelines se situe non loin de Calais. Enfin, le projet d’Eric Berthe, aussi bien sur le plan sportif qu’humain me convenait. C’est ce qui nous a plu avec Clément Dacquin, mon adjoint.

Quels sont les coaches qui vont ont le plus inspiré au cours de votre carrière ?

Je vais garder les deux derniers que j’ai eu en pro, à savoir Vahid Halilodzic et Claude Puel. Deux méthodes totalement différentes mais qui veulent, au final, le même résultat : amener à la performance. Ces deux-là, m’ont beaucoup marqué.

Djezon Boutoille à l'époque du LOSC

Vous avez tout connu ou presque avec Lille : des débuts en D1, une descente en D2, puis une remontée en D1 et la Champions League. Quel était le moment le plus fort de votre carrière ?

Je dirais la Champions League. Et surtout le tour préliminaire lors de la saison 2001-2002. On joue Parme qui est vice-champion d’Italie, avec ses internationaux dont Cannavaro. On gagne 2-0 à l’aller à l’extérieur, et on perd 1-0 à domicile au retour. C’était un exploit exceptionnel. Ce match là restera le plus bel exploit qu’on ait accompli. Et pour le club, c’est le début de tout. Après ça, Lille n’a fait que que progresser. Donc on peut dire qu’on a posé une belle première pierre, bien solide.

« C’était d’une débilité totale de supprimer le nom du CRUFC »

Ne regrettez-vous pas de ne pas être parti dans un grand club après votre passage à Lille, comme ont pu le faire certains de vos ex-coéquipiers ?

Non, parce que Calais est ma ville de naissance et Lille est ma ville de cœur. J’y ai joué pendant quatorze ans, et c’est un endroit où on se sent bien. D’ailleurs, la preuve que la vie est bien faite, c’est qu’aujourd’hui je me suis réinstallé dans la région lilloise. Sans tout ça, je n’aurais sûrement pas vécu tout ce que j’ai vécu par la suite. Aujourd’hui encore, même si je n’y suis plus, le LOSC reste mon club. J’ai rencontré de belles personnes, je m’y suis fait des amis. Je n’ai pas de regret sur les choix que j’ai faits à l’époque.

A l’inverse, vous avez connu des moments plus difficiles. Quel a été le plus dur à supporter ?

La liquidation judiciaire était très douloureuse. Quand on a récupéré le CRUFC neuf ans plus tôt, le club accusait un déficit de presque un million d’euros. Beaucoup de gens se sont battus pour ramener ce déficit à 100 000 euros. On avait quasiment comblé la totalité. Mon plus grand regret, à travers ça, c’est de ne pas avoir maintenu les jeunes. C’était d’une débilité totale de supprimer le nom (du club, ndlr). Parce qu’en supprimant le nom, on perdait tous les jeunes. Il aurait simplement fallu retirer l’équipe dirigeante. Parce que, si c’est nous qui posions problème, il aurait juste fallu nous faire partir. Mais certainement pas dissoudre le club. Cet épisode a été très difficile parce que c’est le club que tout le monde a connu. Le CRUFC, c’est énormément de souvenirs.

On vous sait très attaché à votre ville de Calais, au point de vous être engagé politiquement. Pouvez-vous nous raconter ?

C’était en 2013. J’ai rencontré par hasard, à l’occasion d’un repas entre amis, Yann Capet. A travers les discussions que nous avons échangées, j’ai découvert quelqu’un qui partagerait les même convictions et les mêmes envies que moi pour Calais. Il m’a donné envie de l’accompagner et de tenter l’expérience avec lui. Et je l’en remercie parce que ça m’a permis, à moi aussi, de me découvrir et d’assumer mes convictions. Cela ne s’est pas terminé comme nous l’aurions voulu, mais aujourd’hui si c’était à refaire je le referai.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du LOSC entre le moment où vous y jouiez et ce qu’il est devenu aujourd’hui ?

Il n’y a pas un monde, mais deux mondes d’écart entre ce que j’ai connu et ce qu’est Lille aujourd’hui. C’est l’exemple type d’un club bien géré, qui a progressé, avancé, et s’est construit étape par étape, pour devenir l’un des meilleurs clubs français aujourd’hui, à travers sa formation et ses résultats. C’est un club très bien managé et très bien géré. Sur le domaine de la gestion, c’est ce qui se fait de mieux parmi les clubs français, avec le Lyon de Jean-Michel Aulas.

« La vie de footballeur pro était peut-être plus sympa avant »

Ne trouvez-vous pas que le LOSC a un peu perdu de son âme en allant dans un grand stade par rapport à Grimonprez-Jooris ?

Si on veut avancer, malheureusement, on n’a pas le choix tout le temps. Il faut procéder à des changements. Et ces changements peuvent déboucher sur de nouvelles compétences, amener des gens nouveaux. Alors oui, c’est sûr, on est nostalgique du passé. Mais le modèle économique a changé. On le voit à travers les jeunes talents. Aujourd’hui, on recrute des jeunes non pas pour les former mais pour les revendre très vite et faire une plus-value. Le modèle économique a changé et les mentalités avec. C’est pas possible de continuer à fonctionner de la même manière qu’il y a quinze ans. Donc on perd un peu de l’humain, et on peut perdre aussi une identité régionale. Mais il faut en passer par là.

Vous qui avez connu les deux univers, quel lien faites-vous entre le monde amateur et le monde pro ?

Les deux univers sont liés : sans le monde amateur, les pros ne peuvent pas exister, et vice-versa. Nous, amateurs, on bénéficie de retombées de la part des clubs pro et de leur centre de formation. Cela se voit surtout dans des clubs comme Lille, Lens, Valenciennes, Dunkerque ou Boulogne. Les réserves, souvent en N2 ou N3, peuvent récupérer des jeunes joueurs. De leur côté, les pro vont plutôt chercher les jeunes à l’étranger. Donc on constate qu’on forme moins chez nous. Et aujourd’hui, même en R1, on est obligé de chercher à l’extérieur. Ce qui est problématique parce que pour un club de R1, ça coûte cher. Les clubs amateurs n’ont plus autant de moyens qu’à l’époque.

C’était mieux avant ?

Je dirais que oui. Aujourd’hui, les joueurs pros ont des engagements beaucoup plus importants que ceux que nous avions à l’époque. On pouvait très bien sortir, aller boire une bière ; alors ils le font encore de nos jours, mais ils sont épiés de partout, notamment sur les réseaux sociaux. La vie de footballeur pro était peut-être plus sympa avant. Avec les journalistes c’est pareil. J’ai connu l’époque où ils entraient dans les vestiaires à la fin du match pour nous interviewer. Et j’ai adoré cette époque-là. Je le répète, on perd un peu d’humain.

Au terme de cet entretien, Djezon Boutoille a livré son Onze de choc. Retrouvez-le vendredi à 17h00 !

Crédit photo : La Voix du Nord