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Pourquoi recruter alors que le foot est à l’arrêt ? Un mercato hivernal qui interroge

09/02/2021 à 18:26

Pourquoi avoir recruté alors que la date de reprise des compétitions n'est pas encore fixée ? A qui a profité ce dernier mercato hivernal ? Actufoot se penche sur un marché pour le moins spécial...

Le football, du N2 aux championnats de District, est toujours à l’arrêt en France, dans l’attente d’une décision sur le sort de cette saison. Pourtant, de nombreux clubs ont tout de même profité du mercato hivernal pour se renforcer. Sans date de reprise, dans un contexte très incertain et impactées financièrement par la crise sanitaire, les structures semi-professionnelles et amateurs ont fait des emplettes, parfois même plus que lors d’un mercato d’avant-pandémie. Actufoot a enquêté pour comprendre les raisons qui ont poussé ces clubs à être actifs sur le marché des transferts.

Bientôt la reprise ?

Beaucoup ont recruté cet hiver mais tous ne l’ont pas fait. La crise sanitaire qui perdure depuis plus d’un an maintenant a poussé les clubs amateurs à revoir leur priorité. Certains ont tiré la sonnette d’alarme en annonçant la mort du football amateur. Pourtant, lors de ce dernier mercato hivernal, des joueurs ont tout de même transité d’un club à l’autre, et cela sans même connaître la date de reprise des championnats ni le sort que la Fédération Française de Football réservait aux clubs quant à l’avenir de cette saison.« C’était un mercato particulier dans le sens où il n’y avait pas eu du tout de communication de la part des instances, si ce n’est sur la toute fin janvier, où on nous a précisé que si ça se passait bien lors des deux prochains matchs de coupe de France avec le protocole sanitaire mis en place, la D2 Féminine et le N2 (qui dépend de la FFF et non de la Ligue comme le N3) pourraient reprendre » nous informe Edouard Chabas, responsable du recrutement du GOAL FC (N2).

Voilà une première raison qui peut expliquer pourquoi les clubs ont recruté malgré la conjoncture actuelle. Quelques dirigeants auraient eu écho d’une possible reprise fin février-début mars 2021 si aucun cas de Covid ne ressortait du monde amateur après les 6e et 7e tour de la coupe de France. Une simple rumeur pour le moment mais qui a pu laisser penser qu’il fallait se préparer pour très vite. « Avec deux tests par joueur et membre du staff en moins de 48h, avec ce protocole-là, on ne voit pas comment le virus peut circuler » commente celui qui travaille main dans la main avec l’entraîneur Cris. Mais rien n’est officiel concernant ces dates et les clubs le savent. Il ne s’agit que de prédictions et de discussions. De plus, la France n’est toujours pas à l’abri d’un reconfinement dans les prochains jours.

Un mercato pas commun

Alors pourquoi recruter quand on est censé être affaibli par les répercussions financières du virus et quand on ne sait pas quand on va reprendre la compétition ? L’entraîneur de l’équipe réserve de l’USL Dunkerque, Dominique Paternoga, s’est renforcé avec deux nouveaux joueurs cet hiver. Il se justifie : « Si on reprend, on sera paré par rapport aux manques et si on ne reprend pas, on sera prêt pour l’année prochaine. On travaille sur la durée, on cherche à améliorer l’équipe sur le moyen et long terme ». En effet, certaines structures profitent de ce mercato pour d’ores et déjà installer un groupe pour l’année prochaine. « Pour la deuxième partie de saison, on n’a pas le choix de se préparer, même sans date de reprise. L’idée est aussi de préparer la saison prochaine. On veut voir sur les 18 prochains mois et non pas les 6 prochains et prendre un peu d’avance sur le mercato d’été. On ne sait pas dans quelle division on jouera la saison prochaine, mais on est obligé de faire un pari sur l’avenir » appuie un dirigeant d’un club de N2 d’Île-de-France.

Le Directeur Général du RC Grasse, Thomas Dersy, est dans la même optique, surtout que le championnat pourrait se terminer plus tard que prévu, ce qui impacterait le prochain mercato d’été : « Nous, depuis le début de l’arrêt du championnat, on est dans une logique de préparer la saison prochaine. On est dans l’incertitude complète de repartir et personnellement je ne sais pas si ce serait raisonnable et judicieux de reprendre. Je serai plus favorable à clôturer cette saison le plus tôt possible pour anticiper la prochaine et avoir la chance d’aller au bout cette fois. De notre côté, en aucun cas il s’agissait d’un mercato pour se renforcer maintenant. La preuve, les accords qu’on a pris avec Vincent Muratori sont pour la saison prochaine, ça commence à partir du 1er juillet ».

Qui dit « arrivées », dit « départs », ce qui fait que certains clubs cherchent à combler les trous. C’est de cette manière que ce mercato s’est emballé cet hiver malgré le contexte particulier. Au GOAL FC, Edouard Chabas, qui a récupéré deux joueurs en janvier, a dû faire face à cette situation. « C’était un mercato plus compliqué dans le sens où on a fait une bonne première partie de saison et que des joueurs étaient sollicités. Il y en a un qui est parti, il était à la fin de son contrat et on l’a bien vendu. On allait pas empêcher un club professionnel de l’avoir et un joueur de réaliser son rêve » explique le responsable du recrutement de l’ex-MDA Foot faisant référence à Issouf Makalou qui vient de signer pour Valenciennes. « On n’a pas fait d’excès car de toute façon, comme tous les clubs de N2, on dépend des sponsors. Ceux-ci ont tous une situation compliquée avec la crise sanitaire, ils ne peuvent pas faire de projection. En tant que responsable commercial du club, on ne peut pas demander de faire des efforts aux partenaires. D’un, on ne joue pas et de deux, c’est difficile, on se sert la ceinture à tous les étages du club et donc sur le recrutement aussi » souligne l’homme de l’ombre du GOAL FC.

A la recherche de bonnes affaires…

Affaiblis financièrement, les clubs ont donc essayé de recruter « malin » cet hiver. Les profils visés ont été prioritairement des joueurs libres de tout contrat et des jeunes. « C’était un mercato différent parce que les joueurs étaient moins emballés à l’idée de changer de club, notamment pour ceux déjà en poste, certainement parce qu’aucune date de reprise des compétitions n’a été fixée. Les clubs étaient également réticents. On a donc fait signer deux joueurs sans club, libres, qui s’entrainaient déjà avec nous depuis quelques temps. C’est une bonne chose au final, ça permet de ne pas perturber l’effectif au milieu de la saison » témoigne le dirigeant d’un club de N2 d’Ile-de-France.

Les profils de joueurs recrutés cet hiver ont donc été un peu différents des standards habituels. Le club du RC Grasse, lui, a pu débloquer un dossier en signant l’attaquant international congolais U20, Racine Louamba (19 ans), arrivé en provenance du CARA Brazzaville. Il a également enregistré l’arrivée de l’ancien pro formé à l’AS Monaco et passé par Nancy, Vincent Muratori, qui s’entraînait déjà avec le club depuis un mois. « Déjà les circonstances font que la saison dernière s’est achevée en mars à cause du Covid. Derrière, l’AS Nancy m’a proposé un contrat d’un an, mais pour moi le club ça n’allait pas. Plein de choses n’allaient pas, le président voulait vendre depuis des années… Je ne me sentais pas de rester là-bas juste un an, sans perspective particulière » nous a déclaré l’expérimenté défenseur de 33 ans après sa signature pour le club de N2 azuréen il y a quelques jours. Des opportunités et des bonnes affaires, quelques coups étaient donc permis pour ce mois de janvier où les « petits » clubs sont quand même restés sages par faute de moyens. Ce qui a pu profiter aux plus puissantes structures amateurs.

Un nouvel arrivant sur le marché qui ne plaît pas à tout le monde…

« C’est un mercato qui profite à ceux qui ont plus de moyens. Après, c’est assez rare et particulier que quelqu’un arrive en cours de route et veuille recruter 10 joueurs ». Edouard Chabas du GOAL FC est amer. Il y a peu, Mourad Boudjellal, ancien président du club de rugby du RCT, a repris le Hyères FC. Changement de dimension en prévision pour le club de foot varois. L’homme d’affaires a également nommé l’ancien international français, Nicolas Anelka, au poste de directeur sportif de la N2. Les rumeurs sont alors allées bon train, on évoquait l’arrivée de 12 joueurs au mercato. L’attaquant ivoirien Christian Kouakou (29 ans, ex-Caen, Nîmes, Tours), le latéral gauche ivoirien Zé Diabaté (31 ans, ex-Dinamo Bucarest, Dijon, Ajaccio) et le buteur Sébastien Persico (34 ans, Chartres) faisaient partie des noms évoqués. Et même si pour le moment aucun n’a été officialisé, le club varois a tout tenté lors de ce dernier mercato pour renforcer l’équipe.

« On a eu des joueurs sollicités par Hyères, mais je pense qu’à un moment, les clubs vont se réunir pour sortir quelque chose de commun et dénoncer ces méthodes. Nous, on fait la même chose, on essaye tous de contacter les joueurs des autres clubs, mais on essaye de le faire discrètement et respectueusement. Avec Hyères, systématiquement, ça défonce la politique du club et ça balance des arguments financiers. Peu importe que le joueur ait 1000, 2000 ou 3000 euros de salaire, Hyères va arriver et va dire qu’il lui donne le double. Même si c’est quelqu’un de connu qui a réussi, dans ce monde-là, dans le foot, il débute. Il y a certains codes et certains procédés à respecter, sinon, ce qui va se passer, c’est que toutes les équipes vont vouloir les taper quand elles joueront contre eux. Même pour les joueurs d’Hyères, quand ils voient les recrues qui arrivent alors qu’on ne leur a toujours pas réglé leur situation… » Le responsable du recrutement du GOAL FC n’a pas aimé. Il est vrai que dans une situation où les clubs sont dans la difficulté, il est compliqué de lutter contre. Et ce mercato a mis encore un peu plus en avant cette sorte de « concurrence déloyale ».

Les clubs de N1 à l’affût !

En plus d’être généralement plus riches que leurs homologues de N2, les clubs de N1 continuent de jouer leur championnat. Cette décision de la FFF est considérée comme une injustice par la majorité des clubs de National 2 qui considèrent avoir les moyens pour appliquer le même protocole sanitaire qu’en National. Au lieu de compatir, les clubs de N1 et leurs recruteurs ont profité de cet avantage lors de ce dernier mercato hivernal avec un discours semblable à celui-ci : « Nous on joue, ton club non, alors signe pour nous, au moins tu retrouveras la compétition ». « Les clubs de N1 ont sollicité trois joueurs de notre effectif, ils ont utilisé cet argument en leur disant que c’était une bonne idée de les rejoindre en cassant leur contrat » dévoile le responsable du recrutement du club lyonnais. L’entraîneur de l’équipe 2 de l’USL Dunkerque confirme : « Ça c’est clair, c’est un argument en plus. Pour un joueur de N2 ou N3, c’est déjà une promotion car le premier objectif est d’aller jouer plus haut. Et le fait de jouer alors qu’en bas ça ne joue pas, c’est effectivement un deuxième argument ».

« Il a fallu luter contre ça, la spéculation des conseillers et des agents qui veulent mettre en avant leur joueur en les envoyant faire des essais alors qu’ils sont sous contrat, ce que je trouve illusoire. Aujourd’hui, il y a l’offre et la demande, et les conseillers sportifs ont pris une telle place dans le foot français que ça déstabilise beaucoup l’équilibre entre les clubs et les joueurs. Même en ayant un joueur sous contrat au club, on n’est pas sûr de le garder » nous a confié le coach de la N2 d’un club d’Ile-de-France qui, lui, n’a pas eu affaire aux recruteurs hyérois cet hiver mais qui a vu des clubs de plus haut niveau roder autour de ses joueurs.

Mercato Covid, mercato de riches ?

Pour le dirigeant francilien qui a enrôlé quatre éléments en janvier, ce n’est pas forcément le nombre de recrues qui fait la richesse du club : « On a recruté des jeunes joueurs, pas les plus couteux. On a exposé notre projet, nos arguments, le fait d’être exposé en région parisienne, ce qui donne aux provinciaux l’avantage de pouvoir se montrer plus et d’être remarqué plus facilement. On ne peut pas nous qualifier de club riche parce qu’on a eu quatre recrues cet hiver. Au contraire, on a un budget de 650.000 euros. On ne s’en cache pas, on fait partie des plus bas budgets de France en N2″. Ce n’est pourtant pas ce que semblait penser son homologue du GOAL FC : « Je ne peux pas parler du cas de ce club d’Ile-de-France, je connais moins ce club. Ce qui se dit, c’est qu’il y a quand même des moyens financiers. Lors du mercato précédent, on était sur un joueur avec eux et on ne pouvait pas s’aligner ».

Selon les propos de son dirigeant, ce n’est pas par l’argent que le club francilien est riche. L’entraîneur qui est aussi directeur technique a donc dû utiliser d’autres arguments : « L’aspect financier ne compte pas plus que le stade de 7500 places, que nos infrastructures qui vont évoluer au niveau de notre centre d’entraînement, que les bâtiments qui vont arriver d’ici 2023 et qui vont être livrés avec tribunes, ce sera performant pour du foot amateur. L’argument financier n’est pas pris en compte ou très peu quand ils nous rejoignent car on s’attache à recruter de bons mecs avec la tête sur les épaules et des garçons qui adhérent à un projet » s’est justifié celui qui s’occupe du recrutement du club des Yvelines. Quant à la question : ce mercato a-t-il profité aux clubs riches ? « Nous, on est un peu sorti de là dedans. Ça, c’est plus une guéguerre de foot amateur, mais de toute façon, c’est valable tout le temps ! C’est toujours les clubs riches qui prennent les bons joueurs, ce n’était pas spécifique à ce mercato » avance plein de bon sens le coach de la R1 de Dunkerque, Dominique Paternoga. Cependant, les clubs « riches », peut-être sans vraiment le savoir ou s’en préoccuper, ont bel et bien profité de la retenue dont faisaient preuve les plus pauvres lors ce dernier exercice de recrutement.

Mais qui sont réellement ces clubs décrits comme « riches » ? Ceux qui ont pu tenter de passer à l’action sur ce mercato hivernal incertain ? On remarque que ce sont souvent les Sociétés Sportives qui ont recruté. Le Hyères FC est devenu une SASP il y a quelques jours avec l’arrivée de son nouveau repreneur Mourad Boudjellal et il s’est montré très actif dans sa recherche de nouveaux joueurs. Le RC Grasse, qui est une SAS, a pu enrôler deux joueurs dans l’optique de préparer la saison prochaine. « Ce qui se passe et ce qui est une réalité, c’est que le fait de ne pas reprendre donne l’occasion aux clubs de faire des économies car il y a moins de déplacements à gérer. Les clubs sous forme de Sociétés, ont plus de joueurs sous contrats fédéraux et donc plus de chômage partiel. Il y a donc des économies qui sont faites par rapport à ça mais il y a moins de rentrées d’argent aussi car les partenaires sont également impactés par le Covid » confie le directeur général du club azuréen. Des économies grâce au chômage partiel et à l’arrêt des championnats qui ne font pas du RC Grasse un club riche pour autant. Son représentant Thomas Dersy refuse de l’entendre : « De l’extérieur, c’est facile de se dire que le RC Grasse est riche parce qu’ils ont recruté Muratori, mais la réalité est toute autre. Pour Muratori, on a passé des accords avec le joueurs qui ne seront valables qu’a partir du 1er juillet. De notre coté, on n’a pas été à la dépense, on a eu des opportunités pour préparer le prochain exercice sans toucher au budget de cette année ».

Un mercato qui va permettre de réduire l’écart avec les clubs pros

Si les gros clubs ont pris l’avantage sur les petits aujourd’hui grâce à ce dernier mercato hivernal, tout pourrait se rééquilibrer l’été prochain. En effet, à leur tour, les structures professionnelles vont devoir sacrifier de jeunes éléments, plus qu’à la normale. La première raison, c’est que les clubs professionnels, sont impactés par le Covid-19 en terme de finances. La deuxième, c’est qu’ils auront été handicapés par le virus, le protocole sanitaire, la complication de mettre en place des essais et des matchs amicaux, ce qui ne permettra pas de réunir assez d’éléments pour faire signer certains éléments du centre de formation. Par précaution, il faudra écrémer plus qu’à l’accoutumé.

Alors, est-ce que ce mercato hivernal creusera le fossé entre les clubs « riches » et les petites structures ? C’est non pour le responsable du recrutement du Goal FC, Edouard Chabas : « Au contraire, je pense que l’écart peut se resserrer. Ce qui va se passer, c’est qu’avec les problèmes de droits TV et la crise sanitaire, de 30 joueurs sous contrat pro, demain on passera à 24. Ça créera un nombre de joueurs libres qui fera qu’il y aura toujours des opportunités. En haut, ça tire un peu la langue, ce qui peut aider des clubs qui n’ont pas beaucoup de budget. Ça permettra à ces clubs amateurs ou semi-professionnels d’aller chercher des joueurs qu’ils n’auraient pas pu avoir l’année d’avant, avec des demandes financières qui seront également moins importantes ». Ce que prévoit le dirigeant lyonnais tient la route. « Certainement qu’il y aura de bonnes occasions à faire pour les clubs amateurs avec les joueurs qui sortent des centres de formation » confirme le coach de la R1 de Dunkerque.

Dans la conjoncture actuelle, les clubs pros ont de plus en plus de mal à avoir un nombre important de joueurs. Il faudra donc limiter l’effectif et contrôler les dépenses. Il y aura peut-être des opportunités intéressantes pour le foot amateur, à condition que ces joueurs-là acceptent de redescendre de quelques crans. « Le foot amateur peut être une étape intéressante pour atteindre ses objectifs de départ. Ce n’est pas une régression. Au contraire, c’est plus salutaire pour eux, et très enrichissant car on arrive dans un monde d’adulte avec des clubs qui agissent comme des clubs pros avec des joueurs et staffs sous contrats » argumente le dirigeant d’Ile-de-France. Pour remonter la pente, il faudra être attentif à ces joueurs laissés libres. Les clubs amateurs pourraient en ressortir plus forts. « L’été sera chaud, l’été sera chaud, dans les tee-shirts dans les maillots, l’été sera chaud l’été sera chaud, d’la Côte d’Azur à Saint-Malo », Eric Charden parlait-il du prochain mercato ?

Keevin Hernandez

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