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Hervé Revelli (ex-ASSE) : « Mbappé et Benzema, ça serait étincelant »

04/04/2021 à 11:56

Pour clore notre dossier sur les attaquants, Hervé Revelli (30 sélections, 15 buts) a accepté d'intervenir sur le poste qu'il a occupé avec brio à l'AS Saint-Etienne. Avant-centre des années 1960 aux années 1980, il est aujourd’hui toujours le meilleur buteur des Verts.

Hervé Revelli, quel regard portez-vous sur l’évolution du rôle d’avant-centre ?

Le poste d’avant-centre, il évolue c’est sûr mais plutôt en terme de dimension physique. Avant, les centres avants étaient bien ciblés. Ils étaient à 25/30 mètres des buts, ils ne bougeaient pas. Maintenant, il est plus physique, il part de plus loin. Il faut vite se projeter. Le notre était bien spécifique. On avait des ailiers ou déjà des latéraux qui montaient, les couloirs étaient bouchés par eux. Moi, j’étais dans l’axe, je ne bougeais pas mais on avait déjà un bon physique. Nous, à l’époque, même les défenseurs nous disaient “nous, on défend, toi, va nous marquer des buts”. C’était les paroles qu’on se disait : “T’es fait pour marquer des buts, nous pour défendre”.

Être égoïste, est-ce que ça fait partie du rôle d’attaquant ?

Je suis un petit peu précurseur de ce côté là. Autant, je marquais beaucoup de buts, autant j’en faisais marquer beaucoup aussi. Pour en avoir parlé avec Bernard Lacombe, je lui disais c’est l’individuel dans le collectif. Quand je peux, je marque quand je ne peux pas, je fais faire aux autres ce que je ne peux pas faire. Avant on n’avait pas de stats, on ne comptait pas. Mais j’ai fait marquer beaucoup de buts à mes partenaires. Salif Keïta (140 buts avec les Verts) me disait que si je n’avais pas été là, il n’aurait pas marqué autant avec l’AS Saint-Etienne. Souvent, ils se reposaient sur moi. Je m’appliquais pour leur donner les ballons qu’il fallait pour qu’ils frappent au but.

Quels entraîneurs vous ont le plus marqué ?

J’ai eu trois très grands entraîneurs dans ma carrière : Jean Snella, Albert Batteux et Robert Herbin. Au début, Snella m’a dit “joue comme tu sais, joue simple”. Il m’avait dit une chose qui m’avait surpris : “Tu verras par la suite, le plus dur c’est d’être simple”. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Mais à l’arrivée, quand je remisais, pour tout le monde c’était simple mais pour moi c’était difficile. C’est ce qu’il voulait me dire. Avant de recevoir le ballon, je savais à qui j’allais le donner. Ca c’était difficile à faire. C’était simple mais il fallait des heures d’entraînement pour le faire. Quand je ne pouvais pas le faire seul, je le faisais pour les autres.

Aujourd’hui, comment vivez-vous la période difficile que traverse l’AS Saint-Etienne ?

Bien sûr qu’elle est difficile. Il y a eu des ratés, il y a eu des recrutements peut-être mal faits… Je lis les journaux, je les vois jouer. Des fois, ils font des très bons matchs, puis après dans un match facile ils passent à côté. Pour nous, les anciens de l’ASSE, c’est difficile et pénible de voir ça. J’ai porté le maillot 17 ans. Je pourrais critiquer, j’en aurais le droit mais je ne le fais pas. Ils sont à la peine à l’heure actuelle, ils sont mal classés. Je pense qu’il ne faut pas tirer sur l’ambulance tout simplement.

« Ce n’est pas possible que l’ASSE se retrouve dans les trois derniers à la fin de la saison »Hervé Revelli

Êtes-vous inquiets pour les Verts cette saison (16ème de Ligue 1 à huit journées de la fin) ?

Honnêtement, je pense qu’on va s’en tirer. Il faut arrêter de faire des erreurs. Dans tous les clubs, on dit souvent que c’est les amis. Moi, je parle de compétences premièrement. Dans le club de Saint-Etienne, c’est la compétence qu’il manque peut-être, à certains niveaux en tout cas. Au niveau de l’entraîneur, Claude Puel est à la hauteur, il n’y a pas de problème. Dans tous les clubs que j’ai fait, l’AS Saint-Etienne, l’OGC Nice, on était bien entourés. Comme dans tous les grands clubs. Je regarde Paris, Lyon, je n’ai pas honte. Ce sont des clubs avec des gens compétents avec un niveau élevé des compétences pour certains postes. L’amitié, les connaissances, ils ne connaissent pas.

Pour en revenir à l’ASSE, je ne suis pas inquiet. Je connais les joueurs, je connais les objectifs car je regarde pratiquement tous les matchs. Ce n’est pas possible de se retrouver dans les trois derniers. On sera peut-être pas loin de ces places là mais on n’y sera pas. Je sens que le président a envie de sauver cette équipe là, il va tout faire pour. On compte sur lui. C’est un amoureux de Saint-Etienne. Le mot que j’ai dit à Roland Romeyer (président de l’ASSE), c’est qu’il faut qu’ils s’accrochent.

Votre record de buts avec l’ASSE tient encore (212). Est-ce une fierté d’être toujours associé à cette statistique ?

Je crois que j’en ai pour un moment (sourires) même si ce n’est pas rigolo. Il a fallu le record de précocité de Mbappé pour qu’on parle de moi (100 buts inscrits en Ligue 1 à 22 ans, 3 mois, 1 jour contre 23 ans et 5 mois pour Hervé Revelli). Je n’ai plus qu’à attendre le 200eme pour refaire parler de moi. Ce n’est pas une fierté mais je suis content parce que tout le monde m’en parle encore.

On ne s’en rend pas compte quand on marque les buts. C’est une joie personnelle. Quand je vois qu’aujourd’hui des avants-centres marquent 10 buts et sont mis en avant… Par saison, on a calculé que j’arrivais à marquer 17 buts de moyenne. Nous, c’était régulier. Un grand avant-centre, c’est régulier dans une saison même si sur certains matchs on peut passer au travers. Il doit marquer tant de buts par saison si c’est un très grand attaquant.

Hervé Revelli
But de Hervé Revelli contre Dynamo Kiev le 17 mars 1976 – Coupe d’Europe des Clubs Champions. Photo : Icon Sport

Vous êtes également toujours le troisième meilleur buteur du championnat de France (216 buts). Pensez-vous qu’un Kylian Mbappé pourrait vous faire chuter du podium (aujourd’hui 102) ?

Je pense que oui s’il continue comme ça. Toutefois, il commence un peu à traîner la jambe parce qu’il est beaucoup plus surveillé. Au départ, on marque but sur but puis à un moment donné ça devient plus dur. Mbappé, c’est un joueur que tout entraîneur aimerait avoir parce qu’il peut jouer devant à tous les postes. En revanche, il ne pourra pas percer en tant qu’avant-centre. Je veux dire qu’il ne peut pas jouer quinze matchs de suite en tant qu’avant-centre. Il n’est pas à l’aise à ce poste, il est trop coincé. Mbappé, il faut qu’il parte de loin.

Puisqu’on cherche Mbappé, ou à gauche ou à droite, moi je dis : “Essayez Mbappé avec Benzema”. On a un des meilleurs avants-centres européens. Il est français et il fait les beaux jours depuis tant d’années du Real Madrid. Pourquoi pas essayer un jour ? Je pense que c’est la paire qu’il faudrait. Je sais qu’il est en bisbille avec Deschamps, ceci, cela. A un moment donné, il ne faut pas mourir idiot.

Ils pourraient évoluer tous les deux du côté de Madrid…

Associés ensemble, ils démontraient peut-être ce qu’on a manqué en Equipe de France. Kylian Mbappé, je le vois bien au Real Madrid. Ils vont être obligés de recruter et de former une équipe de “galactiques”. Ils ne peuvent pas rester dans l’ombre en Europe. Ce genre de joueurs vous font passer dans le top européen immédiatement. Ca serait formidable de les associer. Si on ne peut pas le faire chez les Bleus, pourquoi pas le faire au Real Madrid. Je voudrais une fois les voir, ça serait étincelant. Mbappé, Benzema et Griezmann à droite ça serait une sacré paire offensive.

« La génération actuelle de l’Equipe de France n’est pas vieille, c’est ça qui est formidable »Hervé Revelli

Comment jugez-vous les forces en présence en équipe de France ?

Je pense qu’il ne faut pas les juger sur les premiers matchs des qualifications à la Coupe du Monde 2022. J’ai joué en Equipe de France et dans ce genre de match, on se dit que ça va être facile, mais ce n’est jamais facile. Ils ont fait le boulot. Par contre, il va y avoir des échéances de haut niveau qui arrivent. Là, je ne me fais pas de soucis car ils sont capables de montrer autre chose.

Vous n’avez pas eu la chance de remporter de compétition avec les Bleus. Pensez-vous que la génération actuelle peut enchaîner les titres sur la scène européenne et internationale ?

Bien sûr, elle l’a démontré. Et en plus, elle n’est pas vieille, c’est ça qui est formidable. Ils ont de l’expérience tout en étant jeunes. Les joueurs seront même un peu plus forts dans les mois à venir. Ils auront acquis une certaine expérience qu’ils n’ont peut-être pas encore maintenant. Gérer ce genre de matchs, par exemple, se les rendre faciles alors qu’ils se les ont rendu difficiles. A part deux joueurs qui ont un âge certain, le reste c’est jeune.

« A mon époque, si vous ne jouiez pas dans votre club, pas d’Equipe de France »Hervé Revelli

Dans le monde actuel, vous auriez certainement eu plus de sélections et marqué plus de buts (30 pour 15 buts).

Les sélections à notre époque, ce n’était pas la même chose. Elles étaient beaucoup plus dures. Par exemple, on parle de Giroud. Moi si je ne marquais pas à l’époque, un match ou deux, j’étais sorti. Il y en avait un autre à ma place. Ca rigolait moins. Le sélectionneur n’était pas tendre. C’est bien que Giroud soit là car ça le met en confiance mais on ne comprend pas bien toujours les choix de Didier Deschamps. Quand on joue en Equipe de France, on doit être efficace. Il en marque peu mais il fait marquer aussi, il est collectif. Est-ce que c’est suffisant à un moment donné ? Je ne sais pas.

Justement, que pensez-vous d’Olivier Giroud (44 buts) qui pourrait battre le record de buts de Thierry Henry en sélection (51) ?

Il marque quand même des buts… Mais en club, il est remplaçant avec Chelsea. A mon époque, si vous ne jouiez pas dans votre club, pas d’Equipe de France. On était obligé de flamber en club pour être en sélection. Olivier Giroud est plus souvent sur le banc que sur le terrain et il est en Equipe de France. Il marque parfois mais il n’est pas transcendant. Comme je le disais plus tôt, un très bon centre avant, il doit marquer tant de buts par saison et s’y tenir.

Quels avants-centres vous impressionnent le plus sur la scène internationale actuellement ?

Je vois certains joueurs qui ont un certain âge et qui commencent un peu à décliner mais qui me plaisent toujours : Messi, Ronaldo, même Benzema. J’ai le regret qu’il ne joue plus en Equipe de France. Le petit jeune de 19ans, Erling Haaland, ça va être l’un des meilleurs avants-centres du monde. Il a tout, c’est un régal de le voir jouer. Il a une puissance terrible. Des vedettes comme Messi ou Ronaldo il y a quelques années, il y en a un qui m’impressionne, c’est lui.

Si vous deviez retenir un seul but de votre carrière, lequel garderiez-vous ?

Les beaux, les moins beaux… Un but c’est toujours fantastique ! Il y en a qui les retiennent facilement car ils n’en marquent pas beaucoup. Il y en a un qui me revient assez souvent. C’est ici, à Geoffroy-Guichard, dans le derby contre Lyon (1 novembre 1974, ndlr) où j’ai joué avec le bras plâtré à la résine. Dix jours avant contre Nice, on m’avait cassé le bras mais je voulais absolument disputer celui-ci contre Lyon. C’est moi qui marque l’unique but de la partie tête plongeante à quarante centimètres du sol. C’est un but qui était important et je m’en rappelle pour ça.

Photo : Jean-Paul Thomas Icon Sport