Expat'Interview

Rudy Camacho (Impact Montréal) : « Thierry Henry a de supers idées, il faut lui laisser du temps »

26/03/2020 à 19:47

Rudy Camacho (29 ans) fait partie de la catégorie des footballeurs professionnels arrivés sur le tard. Poussé vers la sortie à l'AS Nancy-Lorraine, le défenseur central a dû retourner batailler en CFA puis en National pour finalement lancer sa carrière pro en Belgique à 25 ans. Depuis mars 2018, le natif de l'Arbresle (Rhône) a posé ses valises à Montréal où un certain Thierry Henry vient de prendre les commandes. Entretien.

Alors que vous reveniez de blessure, la MLS est à l’arrêt et le Canada (603 contaminations recensées à Montréal) en plein confinement. Comment vivez-vous cette crise sanitaire ?

Chez nous, la situation est un petit peu moins grave qu’en France. Ici, ils prennent des mesures similaires à celles décidées en Europe mais les gens sont beaucoup plus disciplinés. Ils n’ont pas besoin d’interdiction et sont confinés chez eux. Il n’y a personne dans la rue.

Parlons de votre parcours. Vous avez grandi dans le 5e arrondissement de Lyon. Quels souvenirs avez-vous de vos débuts dans le foot ?

Je suis né à l’Arbresle mais je n’y suis pas resté longtemps. D’ailleurs, je n’en ai même pas de souvenirs. J’ai vécu dans le 5e arrondissement et commencé le foot au Lyon Ouest Sporting Club à 9 ans. Le Cascol (club formateur réputé dans la région lyonnaise ndlr) est venu me chercher puis j’ai intégré le centre de préformation de Vichy pendant deux ans. J’y ai connu quelques blessures et à cette époque là, je n’étais pas en avance physiquement par rapport aux autres. J’en suis sorti sans club professionnel et j’ai refais une année au Cascol Oullins où mon agent, Farid Adjaoud, coachait à l’époque. Il me cherchait en même temps des opportunités et c’est comme ça que je suis allé à Nancy.

« J’avais pris un gros coup derrière la tête à mon départ de Nancy »

Vous passez cinq saisons en Lorraine sans signer de contrat pro. Pourquoi ?

Je signe en tant qu’amateur la première année et je renouvelle mon contrat chaque saison jusqu’à mes vingt ans. J’y termine avec deux années pleines dans le groupe professionnel, avec des bancs en championnat. A la fin, Jean Fernandez décide de ne pas me faire signer pro.

Puis retour aux sources dans le monde amateur à Lyon-Duchère en CFA.

Avant ça, je fais des essais à Boulogne en Ligue 2 mais je me blesse pour trois mois. A ce moment-là, je sors de centre de formation, je n’ai pas trop d’expérience donc c’est difficile de trouver un club professionnel. J’ai retrouvé le monde amateur et essayé de me relancer dans ma région natale mais ça a été difficile mentalement puisque je sortais de deux saisons chez les pros. J’avais pris un gros coup derrière la tête à mon départ de Nancy. Je reste deux ans à La Duchère avec une bonne deuxième saison lors de laquelle je mets six ou sept buts. Des équipes de National ont pensé à moi mais ce qu’elles me proposaient n’était pas très intéressant. Sedan, qui joue en CFA, est venu avec un gros projet et un bon contrat donc j’ai décidé d’y aller.

De retour dans le monde amateur, Rudy Camacho a bataillé deux saisons en CFA avec Lyon-Duchère

« Je savais que j’allais y arriver parce que j’étais déterminé »

Il y a cette saison historique avec 105 points obtenus en CFA avec Sedan en 2014-2015. Vous êtes même renommés le « PSG du CFA ».

Effectivement, on fait une grosse saison et on obtient ce record de points (la victoire était à quatre points). Derrière, en National, je ne sais pas ce qui s’est passé. Le club a eu moins d’argent que ce qu’il avait en CFA donc on n’a pas pu garder l’équipe de la montée. Moi, j’étais sous contrat et dans le confort donc je suis resté. L’équipe fait une année moyenne en National mais à titre individuel, je réalise une bonne saison. Le club belge de Waasland-Beveren (D1) qui était venu me voir jouer m’a proposé mon premier contrat pro à 25 ans.

Vous y croyiez encore à cette opportunité tardive ?

Même sur le tard, je savais que j’allais y arriver parce que j’étais déterminé. Je savais aussi que j’avais les qualités pour y parvenir. J’ai eu un manque de chance à 20 ans. A ce moment là, je n’étais peut-être pas encore assez étoffé physiquement pour percer. J’ai attendu et continué à bosser. On s’était dit avec mon agent que j’allais y arriver à 24 ou 25 ans et c’est ce qui s’est passé.

« L’Impact Montréal m’a offert un beau contrat et sachant d’où je viens, je ne pouvais pas trop attendre même si l’Europe était ma priorité »

C’était quoi le projet à Waasland-Beveren ?

Ils ont eu un bon discours et voulaient faire de moi le patron de la défense. Je suis nommé vice-capitaine donc je vois qu’ils comptent sur moi. Je fais deux bonnes saisons en Belgique et de là, Montréal m’appelle en mars 2018 à un moment où j’ai beaucoup de contacts.

C’est le genre d’opportunités difficiles à refuser ?

Le mercato commence plus tôt en MLS et l’Impact était vraiment dans le besoin. Ils m’ont offert un beau contrat et sachant d’où je viens, je ne pouvais pas non plus trop attendre même si l’Europe était ma priorité. Il y avait un staff que je connaissais de nom (Rémi Garde, Joel Bats…), une belle ville, la MLS à découvrir et un beau challenge. Je ne regrette pas. J’avais le contrat sous les yeux et le reste (il a évoqué des contacts en Espagne et aux Pays-Bas), ce n’était pas du concret.

« Je déjouais complètement, je n’étais pas moi-même »

Vous ne cachiez pas votre déception dans la presse par rapport à vos performances lors la première saison avec l’Impact. Comment les expliquez-vous ?

Quand je suis arrivé à Montréal, j’ai eu une grosse poussée de Psoriasis (maladie de la peau). J’ai commencé à prendre un traitement qui m’a complètement coupé les jambes et affaibli physiquement. J’ai vu que ça ne marchait pas, que je ne me sentais vraiment pas bien et mes performances ne ressemblaient plus du tout à celles en Belgique. Je connais mon corps et ce n’était pas normal, j’étais frustré, énervé parce que je suis quelqu’un d’exigeant. J’ai arrêté environ deux mois pendant lesquels j’ai commencé à remonter la pente. J’ai ensuite commencé à enchaîner les matches à l’été 2018 dans une période où l’équipe allait bien, mais j’ai replongé en prenant un autre traitement. Ils m’ont cassé physiquement et j’ai fait plus d’une saison et demie très moyenne, voire nulle. Je déjouais complètement, je n’étais pas moi-même.

Rudy Camacho au duel avec l’ « infernal » Wayne Rooney en 2018. Un des premiers gros tests du Lyonnais

La roue a fini par tourner ?

J’ai fait une bonne fin de saison lors du dernier exercice et retrouvé ma place de titulaire. J’avais arrêté les traitements début juin donc jusqu’à novembre je faisais de bonnes performances. Cette année, ça partait bien puisque j’ai joué tous les matches de préparation en tant que titulaire avec Thierry Henry. J’ai senti une confiance réelle avec le staff et ça m’a fait du bien. Finalement, je me suis blessé lors du premier match de Ligue des Champions au Costa Rica au bout de vingt minutes. Avec l’épidémie, ça me coupe un peu dans mon élan.

« Des vacanciers à Cuba m’ont appris la venue de Thierry Henry »

On a eu le sentiment, à la lecture des propos de Thierry Henry après votre blessure*, que celle-ci constituait un coup dur pour lui.

J’ai ressenti la même chose. J’ai fait une bonne préparation et je pense que je colle assez au style de jeu qu’il veut mettre en place. Il utilise beaucoup mes qualités, ça m’intéresse et ça l’intéresse aussi. C’était la saison pour mettre tout le monde d’accord mais avec les événements que nous vivons tous actuellement, on va attendre un peu.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris sa nomination ?

J’ai appris son arrivée à l’Impact quand j’étais en vacances à Cuba. Il y avait beaucoup de Montréalais, et je ne l’avais même pas encore vu sur internet lorsque des vacanciers m’ont interpellé pour me l’apprendre. On connait tous Thierry Henry mais on s’habitue vite lorsqu’on le côtoie au quotidien. C’est sûr qu’on continue à regarder ses vidéos en se disant qu’il est nôtre entraîneur. C’est sympa de travailler avec lui.

« Thierry Henry ? Il faut lui laisser du temps et de la réflexion »

Quels principes de jeu essaye-t-il de transmettre ?

Il a de très bonnes idées mais ce n’est pas facile à mettre en place. Il faut beaucoup de qualité chez les joueurs et on n’avait pas le même style avec le coach précédent. Il faut mettre dans la tête des joueurs le fait de repartir de derrière, d’avoir un jeu de position dans lequel il ne faut pas trop dézoner. En fait, il demande beaucoup de mouvements coordonnés. Si quelqu’un bouge, c’est pour que le partenaire ait plus d’espaces. Evidemment, l’idéal dans ce style de jeu est d’avoir la possession pour mettre une grosse pression sur l’adversaire. Ses idées sont supers mais il lui faut du temps et de la réflexion pour les installer.

Du temps, c’est ce dont il lui a manqué lors de première expérience de numéro 1 à Monaco où la pression de résultats était forte. Y’en a-t-il une à l’Impact ?

Ça m’a fait bizarre quand je suis arrivé en MLS parce qu’on a le sentiment de vite passer au match suivant après une défaite. On a l’impression que ce n’est pas si grave, qu’il faut simplement faire mieux au match suivant. Il n’y a pas de montées et de descentes, les clubs ne sont pas l’urgence de prendre des points pour le maintien et ça doit jouer sur le championnat. Il y a aussi une grosse différence entre les matches à domicile et à l’extérieur où les équipes sont moins confiantes. Logiquement, tu devrais garder la même ligne de conduite. Après, est-ce que les voyages jouent vraiment sur les matches ? Peut-être un petit peu. Le coach, comme nous les joueurs, a une pression, mais c’est celle de bien faire.

« En MLS, ça fait plus l’impasse à l’extérieur »

Et au niveau des supporters ? Comment vivent-t-ils le foot ?

Si tu perds un match à l’extérieur c’est moins grave qu’à domicile (sourire). En Europe, tu as ta philosophie de jeu et que tu sois à domicile ou pas, tu essayes d’avoir des résultats. En MLS, ça fait plus l’impasse à l’extérieur, c’est à domicile qu’il faut prendre les points. C’est ce que je ressens. Les supporters sont critiques comme partout mais c’est quand même plus cool qu’en Europe.

La MLS, c’est au-dessus de la Jupiler League ?

Je pense même si le top 6 belge est intéressant. Il y a de meilleurs joueurs en MLS. Surtout nous, en tant que défenseurs, on se tape que des grands joueurs devant. Chaque club a droit à trois joueurs désignés et ce sont souvent les attaquants. On se retrouve à affronter des joueurs comme Giovinco, Ibrahimovic ou Carlos Vela. Ce sont de bons challenges pour nous.

A 29 ans et alors que votre contrat se termine fin décembre, comment imaginez-vous la suite ?

J’y pense forcément. Il me reste des matches à jouer ici et mon but est de faire une grosse saison avant de discuter avec le club à mi-championnat. On verra à ce moment-là ce qu’il se passe pour la suite…

Thierry Henry au moment d'évoquer la blessure de Rudy Camacho le 22 février dernier
Thierry Henry Impact Montreal« Ce sont des choses que l’on va devoir gérer. Ce n’est pas la première fois que ça arrive, je pense, pour une équipe qu’un joueur soit absent. Maintenant, ce n’est pas aussi grave que ce qui était prévu. J’espère qu’il va pouvoir revenir le plus vite possible ».