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Fati Mehigueni (AEF) : « Dans le football, les éducateurs amateurs ne sont pas protégés »

21/04/2020 à 11:58

Directeur technique du FC Massy 91, Fati Mehigueni est également le président de l'Amical des Éducateurs d'Ile-de-France et de l'Essonne. Alors qu'un cycle vraisemblablement compliqué s'amorce pour le foot amateur, du fait de la crise liée au Covid-19, le technicien francilien tire la sonnette d'alarme : les éducateurs amateurs sont en danger !

Fati, pouvez-vous d’abord nous rappeler le rôle de l’Amicale des éducateurs de Football ?

L’association a été fondée en 1947 par la Direction Technique Nationale. On a une structure nationale, qui siège à la Fédération Française de Football, puis l’association se décline aux niveaux régional et départemental. L’idée est de rassembler et de créer un réseau de convivialité entre les éducateurs. En Ile-de-France, la Ligue nous subventionne, on se rassemble huit à neuf fois dans l’année pour échanger, organiser des matches, des visites de centre de formation, etc. On est également sollicité par les clubs pour leur trouver des éducateurs, ou l’inverse.

Quel est l’état d’esprit des éducateurs en cette période sans football ?

La situation est inédite : les éducateurs sont privés de leur passion et se posent de nombreuses questions. Beaucoup d’entre eux sont dans une grande inquiétude !

« La crise dans le monde amateur existe depuis un bon moment »

Et quelles sont les principales inquiétudes ?

Pour la plupart des éducateurs, ils se posent la question de leur avenir au sein de leur club. Au vu de la situation que nous traversons, les premières inquiétudes sont pécuniaires : seront-ils défrayés et/ou indemnisés ? Si pour la majorité d’entre eux il s’agit d’une activité complémentaire, pour d’autres elle est leur principale source de revenus. Mais, les inquiétudes se portent aussi sur la saison prochaine car le foot amateur risque de manquer de moyens. Les clubs se retrouveront pour la majorité avec des restrictions budgétaires, ce qui impactera l’ensemble de la structure.

Pourquoi ?

Les clubs associatifs fonctionnent en grande majorité par le bénévolat, les moyens et les ressources sont limités. Chaque président de club s’inquiète des répercutions de cette crise, les inquiétudes se portent sur la saison prochaine, l’engagement des réflexions à poursuivre et les effets qui en résultent (perte de partenaires privés, remboursement d’une partie de licence…). Cela va induire un manque de ressources qui entraînera des restrictions sur l’ensemble de la chaîne d’un club : suppression d’équipes et réduction du nombre d’éducateurs. Sans aide, les clubs se retrouveront dans une situation compliquée et ils ne seront pas en mesure de pouvoir budgétiser leur saison.

Les éducateurs sont-ils en danger ?

Bien entendu, soyons réaliste et pragmatique, dans le football amateur, les éducateurs ne sont pas protégés et c’est une vraie problématique ! C’est une réflexion que j’ai déjà eu avec des élus de la Ligue de Paris et des Districts, il doit y avoir un moratoire sur cette question ou chacun devrait y être associer : la FFF, les Ligues, Districts et clubs.

Sommes-nous à l’aube d’une crise pour le foot amateur ?

Nous sommes à un tournant, mais la crise dans le monde amateur existe depuis un bon moment. Faut-il rappeler les incidents que les clubs ont du subir : agressions d’arbitres, les bagarres générales, les envahissements de terrain… Si la FFF comprend qu’il faut remettre le club amateur au centre du projet sportif et éducatif alors OUI je pense que nous pourrons être optimistes pour notre avenir. En revanche, si ce n’est pas le cas, il va y avoir de grosses difficultés… Mais ça, je pense que la Ligue de Paris, mon principal interlocuteur, l’a compris et c’est déjà une bonne chose.

« On va appauvrir la qualité du football en France »

éducteur

Selon vous, que devraient mettre en oeuvre les instances ?

Pour protéger les éducateurs il faut consolider, accompagner et développer les clubs amateurs. Des mesures simples peuvent être prises, j’ai à ce sujet trois propositions qui me paraissent pertinentes.
Premièrement, il faudrait que tous les frais d’arbitrage soient pris en charge par la Fédération. Aujourd’hui, la part de l’arbitrage dans le budget des clubs est importante. Dans un deuxième temps, il faudrait que la FFF puisse attribuer une plus grande part de son budget au matériel pédagogique destiné aux clubs. À ce jour, les Ligues et Districts le font, mais le problème c’est que la redistribution est faite en fonction de certains critères dont la plupart des clubs ne sont pas éligibles ou peu, et ces derniers sanctionnent quelque peu une grande partie des clubs. Selon mon humble avis, il faut mettre en avant une règle et une équité pour tous : un enfant , un ballon ! On devrait attribuer le matériel en fonction du nombre de licenciés. Enfin, il faudrait améliorer les aides pour les transports. Oui, il y a déjà certaines aides, mais qui restent ponctuelles encore une fois ! En Ile-de-France, certains éducateurs se retrouvent en difficultés pour déplacer leur jeunes joueurs, le manque de dirigeants, de bénévoles dans le football amateur est une réalité et les éducateurs sont les premiers concernés.

Quels seraient les bénéfices ?

Tout cela permettrait aux clubs d’octroyer des fonds à la formation, au recrutement d’éducateurs et à la pérennisation de son encadrement. Dans chaque branche, la qualité de l’enseignant fait la qualité de l’enseignement et de son fonctionnement. Si on paye mal les éducateurs, si on les néglige et on les met en difficulté, on va appauvrir l’enseignant, l’enseignement et la qualité du football en France.
Si les éducateurs n’ont pas la reconnaissance et l’aide attendues, alors c’est tout un système qui s’ébranle et ne soyons pas étonné de l’appauvrissement de l’enseignement sportif et éducatif envers les jeunes.

« Je vois la souffrance de certains éducateurs au quotidien »

Le football français doit-il encore améliorer la qualité de son enseignement ?

Oui, j’aimerais que les instances permettent aux clubs un accès plus grand aux formations supérieures. Aujourd’hui, un cadenas est apposé et empêche de nombreux éducateurs compétents de pouvoir accéder aux formations supérieures. Il faut que la Fédération ouvre ses portes ! Elle sera gagnante : plus les éducateurs seront formés, meilleure sera la qualité de notre enseignement. L’esprit sera aussi apaisé autour des terrains…

Quels sont les freins à ce jour ?

Passer ses diplômes coûte très cher ! Le BEF c’est 3000 € et le DES c’est presque 10 000 €. Les éducateurs et les clubs n’ont pas les moyens, et très peu d’aides sont allouées. Le temps est aussi un frein : pour passer ces formations, il faut le faire sur ses congés. Enfin, au niveau fédéral il y très peu de place… De mémoire, la saison passée seulement un éducateur francilien a été envoyé en formation fédérale. Ce n’est pas possible !

Comment les éducateurs vivent cette situation ?

Je vois la souffrance de certains éducateurs au quotidien… Ils multiplient les tâches : s’occupent des déplacements, font la touche lors des matches, mais aussi doivent gérer les tensions sur le terrain et en dehors. Tout cela, pour certains, avec une indemnisation minime ! Il faut qu’on les valorise et qu’on les indemnise à leur juste valeur. J’ai vu de très bons éducateurs abandonner car pas assez soutenus, pas assez aidés et pas assez accompagnés. Il y a des solutions, mais c’est le moment de les prendre. Elles doivent être dans le sens de l’intérêt général et avec au centre du projet nos enfants !

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