EntretienFootball Africain

Simon Arnaudet (Challenge Football Center) : « Le développement du foot africain passe par la formation »

21/06/2018 à 16:00

À seulement 28 ans, Simon Arnaudet a été nommé directeur d'une nouvelle académie de football au Sénégal : Challenge Football Center. Ce passionné de ballon rond, qui a toujours cultivé une fibre pour l'humanitaire et le social, nous plonge dans les coulisses de son nouveau défi et nous offre son regard aiguisé sur le foot africain. Entretien.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

J’ai un profil assez atypique pour le milieu du football. Je me suis d’abord lancé dans l’humanitaire de développement pendant 6 ans, avec notamment la création d’une ONG qui avait pour but le développement de l’éducation en Afrique subsaharienne. Je me suis ensuite réorienté vers le football. Cela n’a pas été chose facile de passer d’un milieu à un autre, ça a pris du temps, mais quand on a la passion on y arrive toujours…

Pourquoi vous êtes-vous redirigé vers le football ?

Ma vocation est simple : la réduction des inégalités entre les hommes, à mon humble échelle bien entendu. Il faut qu’il y ait une certaine vertu sociale, de rapprochement entre les humains, dans ce que j’entreprends. Dans ce que je faisais auparavant, il me manquait quelque chose, ma passion : le football. Aussi, j’ai peur de ne jamais voir de mon vivant un pays africain en tête du classement des puissances économiques mondiales. En revanche, je suis intimement persuadé qu’avant de disparaître un pays africain remportera la Coupe du Monde de football. Je pourrais alors me dire que j’aurais apporté ma petite pierre à cet édifice et un peu comme Thierry Roland, je pourrais « mourir tranquille ».

Le football et le social, deux domaines très complémentaires…

On le voit aujourd’hui il n’y a pas une autre activité dans le monde qui rassemble autant de personnes que le football. Quand on sait qu’il y a 1,5 milliard de pratiquants réguliers c’est impressionnant !

« L’entraîneur général de l’Académie est un ancien coach de l’AC Boulogne-Billancourt »

L’équipe à la mi-temps du match contre la sélection sénégalaise de football U17 (score finale : 0-0).

Parlez-nous de votre nouveau défi…

On m’a confié la coordination générale d’une nouvelle académie lancée il y a 6 mois au Sénégal : Challenge Football Center. Elle se situe au lac Rose, à une cinquantaine de kilomètres de Dakar. Ma mission est de faire en sorte que tout se passe bien sur le rectangle vert. Je m’occupe de tout ce qui entoure l’académie : la communication, les ressources humaines, la logistique, le marketing, le sponsoring, etc.

Et comment avance le projet ? Où en est-il aujourd’hui ?

Je tiens à passer un grand merci à Actufoot car c’est grâce à vous que nous avons trouvé l’entraîneur général de l’Académie. C’est un ancien coach de l’AC Boulogne-Billancourt : Mickael Teixeira . Deux promotions ont été recrutées préalablement à mon arrivée. Une première en U15 et une seconde en U17, pour un total de 31 joueurs. Les infrastructures sont en cours de finalisation et la rentrée se fera en octobre prochain, date à laquelle nous intégrerons les lieux avec un lancement en grande pompe.

Quelles sont les ambitions de Challenge Football Center ?

C’est une académie comme on en connaît beaucoup en Afrique au niveau footballistique à l’instar de l’ASEC Mimosas de Jean-Marc Guillou, qui est l’une des premières à avoir fait son nom en Côte d’Ivoire. Il y aussi l’Institut Diambars (Idrissa Gueye , Pape Souaré), Génération Foot (Ismaïla Sarr , Sadio Mané) ou encore le Dakar Sacré-cœur, toutes 3 au Sénégal. On veut rattraper à moyen terme le niveau de ces grandes académies sur le plan foot tout en apportant une plus grande vertu sociale.

« L’académie va faire en sorte que chaque réussite individuelle profite au collectif »

Le logo de l’académie Challenge Football Center.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre axe de différenciation ?

Nous allons accorder beaucoup d’importance au retour que peut apporter le succès d’un footballeur envers ses origines. Cela fait parfois mal au cœur de voir certains joueurs, pas forcément africains, qui ont réussi financièrement mais qui ont peu ou pas apporté à leur quartier, leur famille. La simple rétribution est difficile à préparer seul. Nous, on va le faire afin que chaque réussite individuelle profite au collectif. C’est très important pour nous.

D’un point de vue plus global, quels sont selon vous les axes de développement qui s’offrent au foot africain ?

Les perspectives de développement se résument à travers mon engagement aujourd’hui : la formation. L’avenir du football africain passe d’abord par les catégories jeunes. Mis à part en U17, où dans certains pays on distingue des championnats organisés comme au Sénégal, il y a peu d’encadrement. Plus il y aura d’académies professionnelles et sérieuses, meilleure sera la qualité globale du foot africain. Quand on sait que l’ASEC a formé environ les 3/4 de l’équipe nationale de Côte d’Ivoire en 10 ans, c’est impressionnant. La formation est donc la première étape…

Et quelle est la seconde ?

Il faut que les championnats nationaux gagnent en qualité et tendent vers plus de professionnalisme. Tous ceux qui n’ont pas la chance de jouer en Europe se retrouvent dans les championnats locaux, comme la 1ère division sénégalaise qui n’a pas la place qu’elle mérite. C’est un championnat en plein développement. Aujourd’hui Canal+ possède les droits TV du championnat ivoirien, qui est donc diffusé en Afrique. Ça c’est un énorme avancement et c’est ce genre d’action qui va assurer la pérennité du football africain.

« Le trafic d’âge est une problématique inhérente au football africain »

Photo d’équipe avant un match amical contre l’Olympique de N’gor U17.

Qu’en est-il des joueurs en situation d’échec au niveau football, qui ne réussissent ni en Europe, ni en Afrique ?

Notre objectif est de faire en sorte qu’ils aient un avenir avec une bonne situation de vie. C’est pour cela qu’en plus de l’enseignement footballistique, nous leur apportons un enseignement scolaire afin de leur garantir un métier. Notre académie est sous un format sport-étude avec une école intégrée dans nos locaux. Aujourd’hui dans nos promotions certains joueurs de 14-16 ans ont un niveau CM2. On va leur offrir une remise à niveau afin d’aller chercher le brevet et ensuite une formation professionnelle. D’autres ont un niveau seconde et vont se présenter au bac. Notre objectif à terme est d’avoir 100 % de réussite au baccalauréat.

Vous n’avez pas la crainte que certains joueurs trafiquent leur âge pour intégrer l’académie ?

C’est une problématique inhérente au football africain. Deux amis à moi, Barthélémy Gaillard et Christophe Gleizes , ont d’ailleurs écrit un ouvrage d’investigation criant de vérité et de sincérité à ce sujet : « Magique Système » (Voir notre article : « Magique Système », la terrible enquête sur la traite moderne des footballeurs africains). La première chose à dire c’est que l’on n’est personne pour juger. N’importe quelle personne à la place d’un jeune africain de 20-21 ans qui voit un recruteur lui demander de baisser son âge de quelques années pour partir en Europe le ferait. Moi le premier… Il faut savoir qu’un joueur africain qui part en Europe c’est potentiellement des dizaines de personnes, de sa famille et de son entourage, qui vont profiter de la réussite financière du joueur.

Comment allez-vous contrer cette dérive ?

Notre recrutement se fait en 2 phases. D’abord par des détections et du bouche-à-oreille. On a un très bon réseau grâce à notre staff technique exceptionnel, composé de personnes ayant une très bonne connaissance du football sénégalais. Ensuite, on essaie de se renseigner aussi en « off » pour connaître le véritable âge des jeunes. C’est essentiel autant d’un point de vue légal, que sur le plan de la formation. Un jeune de 14 ans n’aura pas la même formation qu’un autre de 19 ans. Un joueur de 19 ans fait de la musculation par exemple, alors que ce n’est pas le cas à 14 ans. Les entraînements ne seront donc pas adaptés, s’il y a une erreur sur son âge, et on ne pourra pas lui permettre d’atteindre son potentiel maximum.

Propos recueillis par Julien Guibet.

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