Interview

Sofiane Feghouli : « On venait juste pour jouer et rêver de devenir professionnels »

30/09/2019 à 18:01

À 29 ans, Sofiane Feghouli semble avoir atteint sa maturité footballistique. Enchaînant titre sur titre depuis son arrivée à Galatasaray, l'ex-milieu offensif du GF38 a décroché le Graal continental l'été dernier avec les Fennecs. Mais, la soif de football et de victoire du joueur formé au Red Star et au Paris FC est sans fin... Avant d'affronter le PSG ce mardi en Ligue des Champions, Feghouli s'est livré à Actufoot sur sa carrière et sa vision du football. Rencontre !

Sofiane, dans quel club avez-vous tapé vos premiers ballons ?

J’ai commencé au Red Star FC à Saint-Ouen, c’est là-bas que j’ai effectué mes premiers pas. J’ai pris ma première licence vers 8-9 ans.

En ayant grandi à Saint-Ouen, débuter au Red Star était une évidence ?

Mon grand frère jouait à l’US Multisections Audonienne, l’autre club de football de Saint-Ouen pour s’amuser… Et il y avait le Red Star : un club professionnel de Ligue 2, respecté en France et avec une vraie histoire. Je tapais le ballon dans mon quartier et avec mon frère on a tenté notre chance au Red Star. J’ai été retenu lors de ma seconde détection, mais je voulais aller à l’USMA. Mon grand frère m’a poussé à rejoindre l’étoile rouge car pour lui j’avais du talent. C’est un club pro alors j’ai écouté ses conseils. Je suis parti là-bas.

« Le Red Star est un club mythique en France, c’est un monument »

En 2003, vous rejoignez le Paris FC. À l’époque quelles étaient les différences entre le PFC et le Red Star en terme d’image et au niveau sportif ?

J’ai joué de 8 à 13 ans au Red Star et je suis ensuite parti une saison et demi au PFC. L’étoile rouge venait de perdre son statut professionnel et ses coachs compétents partaient à droite à gauche. À cette époque, je voulais jouer à la meilleure catégorie possible en région parisienne. En plus, un des entraîneurs que j’avais au Red Star est parti au Paris FC, et il m’a demandé de venir faire un essai. Il m’a appelé pour voir où j’en étais dans ma progression. Après le Red Star n’est pas comparable au PFC, c’est un club mythique en France, c’est un monument. Le Red Star a toujours été très formateur, le PFC aussi mais ce n’est pas pareil. J’ai beaucoup aimé le Paris FC, l’ambiance qui y règne, j’y avais de bons copains. Je n’en garde que de beaux souvenirs, même si cela a été court.

Quel est le meilleur souvenir de vos années en jeunes ?

Je me rappelle surtout des moments passés avec les copains. Quand j’y repense, j’habitais loin des terrains d’entraînement, je passais beaucoup de temps dans les transports. C’était de bonnes galères ! Partir si jeune à Paris depuis la banlieue, arrivé tard chez soi le soir… Mais, j’en garde de bons souvenirs car nous étions heureux d’être ensemble, il n’y avait pas d’ego, de jalousie, nous étions des enfants. Je n’oublierai jamais… On venait juste pour jouer et rêver de devenir des joueurs professionnels un jour. Ce sont des moments qui resteront gravés dans ma mémoire.

Vous connaissez votre première expérience en pro à Grenoble assez jeune… Étiez-vous prêt ?

Après le PFC, j’ai pu intégrer le centre de formation du GF38, où j’ai signé professionnel à 17 ans. J’ai compris que j’étais prêt quand je suis arrivé à Grenoble. J’ai été mature très jeune. Là-bas, je me me suis fixé un objectif : « ok, tu pars de chez toi mais tu ne rentres pas tant que tu n’es pas pro ». J’étais très exigeant avec moi-même pour mon âge. À partir du moment où j’ai pu intégrer un centre de formation, c’était fini la rigolade : assiduité, sérieux et détermination tous les jours ! J’ai eu une progression exceptionnelle et j’étais dans un cadre carré. Ça m’a facilité. En deux ans et demi, je suis passé professionnel. Moi qui suis originaire de Saint-Ouen, je ne pouvais pas sacrifier pour rien des années que je ne pourrai ensuite plus retrouver. Mon objectif n’était pas uniquement personnel. Je voulais aussi réussir pour ma famille. J’avais comme une sorte de poids sur mes épaules, je me suis mis beaucoup de pression.

« Passer de la France à l’Espagne a été un choc »

En 2010, vous prenez la direction de l’Espagne pour rejoindre Valence. Comment s’est passée l’adaptation ?

Cela a été sincèrement un choc. C’était un niveau d’élite. La qualité était plus élevée, le rythme plus intense. L’attente était aussi plus importante. Je passais de Grenoble, qui n’était pas habitué à jouer en première division, à un club qualifié en Ligue de Champions et qui voulait se battre pour le titre en Liga. C’était quelque chose de très différent avec des joueurs internationaux. Il fallait tout de suite que je montre de quoi j’étais capable parce que dans les grands clubs vous n’avez pas le temps. Il faut tout de suite répondre présent. À l’époque, on disait sur les jeunes qu’ils partaient à l’étranger et se brûlaient les ailes. Que ces jeunes devraient plutôt rester en France et prendre le temps de progresser. Mais moi, je n’avais pas le temps, mes objectifs étaient très élevés. Quand je suis arrivé à Valence, je savais que ce football était fait pour moi. Si j’étais resté en France, j’aurais perdu mon temps, je n’aurais pas eu la même carrière.

En 2016, c’est un nouveau championnat que vous découvrez : la Premier League avec West Ham. Racontez-nous…

En Angleterre, le football est totalement différent. Malheureusement, j’ai eu pas mal de pépins physiques et des problèmes personnels. Au final, je n’ai pas pu exprimer mon jeu et montrer ce dont j’étais capable. À la mi-saison, j’ai eu des opportunités pour rebondir, mais le club n’a pas voulu me laisser partir. J’ai dû attendre la fin de la saison pour rejoindre Galatasaray. J’ai échangé avec eux, j’ai aimé leur projet et l’envie de gagner des titres, chose que je n’avais pas encore fait jusque-là. Alors j’ai accepté tout simplement.

Et justement à Galatasaray vous avez enfin pu soulever des trophées…

On a remporté deux titres de champions consécutifs et la saison dernière on a tout gagné : championnat, coupe et supercoupe. Avec l’expérience accumulée, je pense que je peux jouer dans tous les championnats aujourd’hui. J’ai eu différents coachs dans différents pays. Lorsque vous êtes un joueur de haut niveau, vous êtes capable de vous adapter, jouer à plusieurs postes et dans plusieurs pays.

« Beaucoup de joueurs venus en Turquie n’ont pas supporté la pression »

Dans quel club avez-vous connu la plus grosse ferveur ?

À Galatasaray sans hésiter ! Quand vous arrivez, on vous aime, on vous donne de l’amour. On vous supporte, on vous encourage. Et quand vous êtes sur le terrain, vous leur rendez, c’est juste magnifique ! Je souhaite à tous les joueurs de football de vivre ça un jour.

La pression n’était-elle pas trop forte ?

Je connais beaucoup de joueurs qui sont venus en Turquie et qui ne l’ont pas supporté. Ce n’est pas donné à tout le monde de jouer devant 50 000 spectateurs et d’être courageux. Ce n’est pas une Ligue facile, croyez-moi. J’étais prêt pour cette pression, je n’avais pas de problème avec ça. Moi je voulais kiffer, gagner des titres, jouer devant des spectateurs et créer ma propre histoire dans ce club. Jusqu’à présent, je suis très satisfait et j’espère continuer.

Que pensez-vous de votre groupe en Ligue des Champions, dans lequel figure notamment le PSG et le Real Madrid ?

Il est très relevé avec deux favoris pour remporter le titre et une équipe de Bruges difficile à manœuvrer. En étant dans le 3ème chapeau, on savait que ça allait être difficile. Après c’est la Ligue des Champions, on a des fans exceptionnels et à domicile on peut battre n’importe qui. Nous ne sommes pas favoris, mais on va essayer de poser des problèmes au Real Madrid, au PSG et à Bruges. On va tout faire pour nos fans. On a fait un bon recrutement cet été. On espère trouver des automatismes rapidement pour gagner des matches.

Quelle est l’ambition du club cette saison ?

J’ai encore faim de titres. Galatasaray est un club qui veut gagner tout le temps, à chaque match. Pour la Ligue des Champions, on va essayer de se qualifier pour les 1/8èmes de finale, même si on sait que nous ne sommes pas les favoris. Ça va être extrêmement difficile, mais on sera très motivé et on ne peut pas prédire que le PSG et le Real vont passer haut la main. On va essayer de leur causer des problèmes un maximum.

Lors du dernier mercato, un champion du monde vous a rejoint : Steven Nzonzi. Que va-t-il vous apporter ?

Steven est un très bon mec. Très humble, travailleur, un bon co-équipier. Il parle plusieurs langues, il n’a aucun problème pour s’adapter. Au FC Séville, il a prouvé qu’il était un joueur de très haut niveau, il a beaucoup d’expérience. Il a été dans les 23 champions du monde avec l’équipe de France. Pour moi, c’est un renfort majeur. Il nous apporte beaucoup de qualités au milieu de terrain. Je suis très content de l’avoir.

Quel est votre plus beau souvenir en coupe d’Europe ?

Le match de de Ligue des Champions où nous sommes réduits à 10 avec Valence contre le Bayern Munich (1-1), lors de la 5ème journée des phases de poule en 2012-2013. Ce jour-là, j’avais fait un grand match et j’avais également marqué. J’avais montré mon niveau, j’étais très fier de moi et pour ma famille.

« Jouer pour le peuple »

Vous êtes champion d’Afrique 2019 avec l’Algérie. Pouvez-vous nous faire revivre cette victoire et cette liesse avec le peuple algérien ?

C’était quelque chose d’incroyable ! La dernière victoire en coupe d’Afrique était à domicile avec 8 équipes en 1990. À cette époque, certains pays craignaient cette compétition, des joueurs avaient même fait l’impasse car il y avait beaucoup de problèmes à cette époque en Algérie. Les Fennecs avaient gagné le titre et avait mérité sa victoire. Mais depuis, c’était le néant. Il y a toujours eu beaucoup de pression sur cette sélection algérienne, beaucoup d’attente du peuple. Enfin, en 2019, nous l’avons remporté avec un très gros staff technique, des joueurs déterminés, une équipe de qualité. Le sélectionneur Djamel Belmadi a su fédérer l’ensemble des joueurs. Dès sa prise de fonctions, il a clairement annoncé que son objectif était de gagner la CAN, et en 10 mois l’objectif a été accompli. Il faut féliciter le staff et les joueurs. On savait avant la compétition l’importance de la sélection, les erreurs qu’il ne fallait pas reproduire. À l’avant-dernière CAN, l’équipe avait été catastrophique. En 2019, nous avons réalisé une compétition remarquable. Nous avions pour objectif de jouer pour le peuple. Le peuple nous l’a très bien rendu sur le sol algérien à notre retour après la compétition.

L’Algérie était-elle vraiment l’équipe la plus forte sur cette compétition ?

L’Algérie était l’équipe la plus solide tout simplement. En Afrique, il faut être solide. Il faisait très chaud en Egypte… On termine meilleure attaque et meilleure défense : les statistiques prouvent que nous méritons cette victoire. On a gagné deux fois contre le Sénégal, on a joué la Côte-d’Ivoire, la Guinée qui était notre bête noire, le Nigéria : un mondialiste. À un moment donné, je pense que c’est plus que mérité.

Quels sont les points forts de cette équipe algérienne ?

Son état d’esprit. À la perte du ballon, tout le monde se battait pour le récupérer. Après, notre point fort c’est notre coach. Sans lui, rien n’aurait pu être possible.

On parle d’un match amical contre la France. Qu’en pensez-vous ?

Sportivement, c’est une bonne idée contre les champions du monde. Ça serait une confrontation de très haut niveau. Après, sincèrement, je préférerais des équipes sud-américaines. C’est un football qui nous ressemble et que j’aime beaucoup. Je suis plus partant pour une confrontation de ce type-là. Après, la fédération ou le staff décideront de l’adversaire. Quand on porte le maillot de l’Algérie, on donne le maximum.

Djamel Belmadi, qu’a-t-il apporté à cette sélection ?

L’équipe d’Algérie, c’est l’équipe du peuple. Historiquement, l’équipe du FLN était composée de joueurs qui jouaient en France et qui sont partis clandestinement pour aller jouer pour leur équipe nationale. Le coach nous a raconté cette histoire. Certains joueurs n’en avaient jamais entendu parler. Aussi bizarre que ce soit… Le coach a insisté sur le poids du maillot. Ensuite, il a donné la chance à tout le monde donc la concurrence était saine. Djamel Belmadi n’a pas arrêté de nous rappeler notre objectif : gagner cette CAN, alors inconsciemment tu te prépares pour aller loin dans la compétition. Par le passé, nous étions plutôt prudents dans les déclarations, la presse était presque virulente. Le coach a protégé ses joueurs face à la presse et a attaqué cette presse dans l’intérêt de la sélection et du pays. Avec la qualité des joueurs en place, le travail a payé. Il n’y a pas de secret, si tu n’as pas des joueurs et un coach de qualité, et si tout le monde ne tire pas dans le même sens, c’est compliqué de viser le titre. Si je dois retenir quelque chose  c’est « du cœur et des jambes », l’expression du sélectionneur. Et c’est ce qui s’est passé… L’équipe a couru plus que les autres, a jouée avec le cœur. Je pense que les gens l’ont ressenti de l’extérieur. C’est tout ça qui fait que nous avons été champions.

« Le seul leader c’est le coach »

On parle de vous comme un joueur influent, un cadre. Est-ce le cas ?

C’est vrai que je suis l’un des plus anciens, ça me donne peut-être du crédit auprès des joueurs. J’ai acquis une expérience au fil des années. Je dis ce que je pense pour le bien de l’équipe. Surtout, j’essaie de montrer l’exemple sur le terrain avec ou sans ballon. Après, le terme « leader » je n’aime pas trop. Le seul leader, c’est le coach. On fait ce qu’il nous demande de faire.

Avez-vous suivi les CAN des quartiers l’été dernier ?

J’en ai entendu parler car il y en avait une Saint-Ouen. Des amis m’ont envoyé des vidéos. Ça peut rassembler toutes les communautés, mais pas uniquement les africains : il y avait aussi les Antilles, le reste du monde… C’est bien, le football rassemble, toutes les couleurs, toutes les origines. On se mélange tous. C’est une très bonne initiative, j’ai beaucoup aimé et j’espère que cela va devenir un rendez-vous récurrent.

Gardez-vous un contact avec la région parisienne ? Pourriez-vous y finir votre carrière ?

Oui oui, j’ai de la famille là-bas. Mon grand frère Nabil est éducateur au Red Star et mon petit neveu Sami Kheroua joue en U15, donc je suis informé de l’actualité du club fréquemment. C’est vrai que le Red Star a une place à part dans mon cœur. C’est le club de ma ville, le club où j’ai grandi. Mais, je ne sais pas si je reviendrais en région parisienne. Aujourd’hui, j’ai une famille, je ne suis plus tout seul. On verra. Je ne me suis pas encore posé la question.

« Je ne connais pas de footballeur qui se donne une date »

Vous voyez-vous encore longtemps dans le football ?

Le football est ma passion, pourquoi l’arrêter ? À part si c’est un problème pour ma famille. Lorsque je joue tous les 3 jours, où avec la sélection, ma famille me manque, ça me pèse par moments. Je ne peux pas me dire que je vais arrêter dans 3-4 ans. C’est mon corps qui décidera et peut-être à ce moment j’envisagerais de raccrocher, et encore… Sincèrement, je ne connais pas de footballeur qui se donne une date.

Envisagez-vous de rester dans le monde du football après votre carrière de joueur ?

Déjà, je n’apprécie pas le monde professionnel, c’est spécial. Pourquoi pas aider les jeunes, transmettre ma passion. Mais, avec la pression des matches, je n’arrive pas à me projeter pour l’instant.

Quel est votre regard sur le football amateur ?

Ce qui me frappe dans le football amateur c’est que les éducateurs sont de couleurs, mais on ne les retrouve pas dans le monde professionnel, ça m’interpelle. Je n’ai pas la raison et le pourquoi du comment. Sinon, pour moi le football amateur c’est l’essence même du football. Sans le foot amateur, il n’y aurait pas de monde professionnel. C’est là qu’on nous inculque des valeurs : le respect, le vivre ensemble ou encore la solidarité. Dans le football amateur, avec rien on est heureux ! On vient avec ses crampons, ses copains, il n’y a pas de primes, pas d’objectifs… On se fait plaisir, on donne tout et on rentre à la maison.

Propos recueillis par Farid Rouas.