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« Magique Système », la terrible enquête sur la traite moderne des footballeurs africains

14/02/2018 à 16:00

Reporter à So Foot depuis plus de 5 ans, Christophe Gleizes connaît très bien l’Afrique pour y avoir longuement voyagé et développé ses réseaux. Il vient d'ailleurs tout juste de co-signer avec son ami Barthélémy Gaillard, lui aussi journaliste, le livre « Magique Système ». Un ouvrage dénonçant "l’esclavage moderne" dont sont victimes chaque année des milliers de footballeurs africains aveuglés par l'idée de rejoindre l'El Dorado européen. Entretien.

Quel a été le point de départ du livre ?

À la veille d’un voyage de 9 mois en Afrique, que j’avais prévu avec mon ami Barthélémy Gaillard, j’ai été contacté par l’association Foot Solidaire. Son président, Jean-Claude Mbvoumin nous a demandé d’enquêter sur la traite des footballeurs africains, un sujet tabou et totalement délaissé par les médias. Cela nous a intéressés, nous avons donc accepté la proposition.

Comment avez-vous mené votre enquête ?

Nous avons parcouru plus de 6 pays : le Sénégal, la Gambie, le Mali, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo. Je suis aussi allé personnellement deux fois en République Démocratique du Congo par la suite. Jean-Claude Mbvoumin, qui est bien implanté sur le continent, nous a ouvert pas mal de portes. On a donc pu rencontrer les acteurs les plus influents du football africain, à l’image de Saer Seck, vice-président de la Fédération sénégalaise de football, Jean-Marc Guillou, fondateur de l’Académie qui porte son nom, ou encore Mathieu Chupin, le président du Dakar Sacré Cœur. On a d’abord voulu trouver les victimes, des enfants de 14-15 ans, pour ensuite remonter les filières du rabatteur au plus haut maillon de la chaîne.

Et quel est le premier maillon de la chaîne ?

Ce sont généralement des personnes missionnées par des agents véreux. Ils arrivent dans un village ou sur le terrain d’une banlieue et vont voir directement les familles. Ils leur expliquent par exemple que leur enfant est le nouveau Cristiano Ronaldo et qu’ils ont les moyens de le faire signer à Manchester United, au Paris Saint-Germain ou encore à Amiens ! Pour se justifier, ils vont présenter de faux papiers officiels du club en question. Eux sont en revanche de vrais escrocs… Ces rabatteurs vont ensuite demander 3000€ à la famille pour que leur enfant puisse passer un test en Europe. Il faut savoir qu’en Afrique cette somme représente des économies énormes : les familles doivent se saigner aux quatre veines pour réunir l’argent. Certaines hypothèquent même leur maison. Il faut alors imaginer la pression qu’il y a sur l’enfant : tout le village ou le quartier compte sur lui. Pour les Africains avoir un footballeur dans sa famille revient à détenir un puits de pétrole…

« Le footballeur africain est aujourd’hui un animal mystique : une fusion entre une poule aux œufs d’or et une vache à lait »

Christophe Gleizes et Barthélémy Gaillard.
Christophe Gleizes et Barthélémy Gaillard.

Pouvez-vous nous donner un exemple tiré du livre ?

On a remonté l’ancienne filière de José Gimenez, un agent basé en Espagne et escroc de belle envergure, qui avait quelques entrées à l’Atéltico Madrid. Il missionnait à l’époque des faits un certain Sidy Sokouna, chauffeur poids lourds en France, ayant la double nationalité franco-malienne. Ce dernier profitait de ses voyages au Mali pour ramener des joueurs à José Gimenez. Les jeunes africains arrivaient à l’époque au Deportivo Leganés, en 3ème division espagnole, et étaient soumis à une série de tests. Les quelques joueurs qui réussissaient l’essai signaient un petit contrat de 600 à 800€, mais José Giminez prenait alors la quasi totalité du salaire. Clandestins et sans ressources, les joueurs ne pouvaient pas se plaindre car de manière générale ils sont très dépendants de leur agent.  Ils étaient parqués à 15-20 dans un logement de 30 mètres carrés et José Gimenez s’engraissait ainsi très facilement.

Et dans quelles situations se retrouvent les joueurs qui ne réussissent pas ces tests ?

On estime que 70% des joueurs africains se retrouvent en situation d’échec en Europe. Ils sont tout simplement livrés à eux-mêmes… Ce sont des clandestins, ils se retrouvent alors à fuir la police et finissent parfois dans des réseaux de criminalité ou de prostitution. Ces jeunes ne peuvent pas rentrer en Afrique car leur famille s’est endettée pour qu’ils puissent venir en Europe. Un sentiment profond de honte les poursuit.

Pourquoi ces escrocs s’intéressent autant aux joueurs africains ?

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces jeunes représentent un nouvel or noir. Bon marché et facilement influençable, le footballeur africain est aujourd’hui un animal mystique : une fusion entre une poule aux œufs d’or et une vache à lait. Il est exfiltré de son continent pour être soumis à valorisation dans l’hypercentre mondialisé que sont les championnats européens, vers lesquels tous les regards convergent et les carrières aspirent. Les agents ne sont jamais perdants. Il leur suffit de ramener 5 joueurs africains pour se faire environ 15000€. Si aucun des joueurs ne parvient à passer pro, l’agent n’a qu’à disparaître dans la nature. Si le joueur devient une pépite, il peut alors se faire des millions très rapidement…

« En Afrique, chaque joueur a sa chance de partir, qu’il soit bon ou mauvais il trouvera toujours un agent mal intentionné »

Combien sont-ils chaque année à quitter l’Afrique pour gagner l’Europe ?

On estime que 6000 mineurs partent tous les ans dans ces conditions. Parmi les 15 pays les plus exportateurs de footballeurs au monde, on retrouve 5 pays africains : le Sénégal, le Cameroun, le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire. Ils sont 28 pays africains dans le top 100 ! Ces chiffres sont énormes car ces pays n’ont pas du tout les mêmes infrastructures sportives et écoles de football que par chez nous. En Afrique, chaque joueur a sa chance de partir, qu’il soit bon ou mauvais il trouvera toujours un agent mal intentionné. Le football est un moyen d’immigration pour ces jeunes. Il est plus facile de passer par-là que de traverser la Méditerranée en bateau…

Si autant de joueurs africains quittent leur pays, qu’en est-il du niveau des championnats locaux ?

À titre indicatif, les 1000 meilleurs joueurs ivoiriens ne jouent pas en Côte d’Ivoire. Les clubs locaux ont donc toutes les peines du monde à offrir du spectacle. Les joueurs du championnat sont mauvais, les terrains sont aussi très mauvais.

Comment remédier à cet exode ?

Les championnats locaux doivent absolument se développer pour être plus attractifs. Il faudrait que les clubs africains arrivent, comme en Amérique Latine, à conserver leurs joueurs au moins 2 ans de plus. Neymar n’a pas rejoint l’Europe à 16 ans, il est resté quelques années à Santos avant d’atterrir au Barça (Ndlr : il a signé à 21 ans). C’est parce que les joueurs sud-américains peuvent gagner 5000 à 6000 €. Dès lors, c’est beaucoup plus facile d’être patient car la famille n’a pas faim.

« Le trafic d’âge est une pratique totalement instituée en Afrique, plus de 90 % des joueurs trichent »

Et quels sont les freins au développement du football africain ?

La plupart des écuries européennes ne payent pas les indemnités de formation qu’elles doivent aux clubs africains, celles-ci s’élèvent à environ 90 000€ par année de formation. Ces indemnités sont essentielles pour le développement du football africain. Or, les clubs européens encouragent les jeunes à mentir sur leur âge afin de les faire disparaître des fichiers des fédérations locales. Pour ce faire, le joueur n’a qu’à se rendre à la mairie et signifier qu’il a perdu ses papiers. Lors de la création de ses nouveaux papiers, en modifiant une lettre de son nom ou un chiffre de sa date de naissance il devient un autre joueur ! Il est alors introuvable par son club formateur. Au cours de notre voyage, nous avons croisé une bonne cinquantaine de dirigeants ayant perdu des joueurs. Ils ne savent pas où ils sont et ne reçoivent donc jamais d’indemnité de formation.

De gros clubs européens sont-ils incriminés ?

Oui, il y a par exemple Anderlecht qui met tout en œuvre pour ne pas payer les indemnités de formation qu’il doit au club des Aigles Verts (Congo), dans le cadre du transfert de Junior Kabananga. La formation belge ne doit que 100 000€ et pourtant une bataille juridique est engagée depuis 7 ans maintenant. Anderlecht a été jusqu’à créer un faux contrat professionnel (voir tweet ci-dessous) afin de contester le statut amateur du joueur lorsqu’il jouait à Kinshasa. L’affaire est toujours en cours. Je vous invite à lire l’histoire dans le livre.

Le trafic d’âge chez les footballeurs africains est-il une pratique si courante qu’on le dit ?

C’est une pratique totalement instituée : au moins 90 % des joueurs africains trichent sur leur âge. Dans environ 80 % du temps, ils se rajeunissent car les clubs européens cherchent des joueurs toujours plus jeunes et une fois passé la vingtaine un footballeur n’a plus aucune chance d’être repéré. Les joueurs de 23 ans baissent leur âge de plusieurs années. Quand ils se retrouvent à jouer avec des gamins de 16 ans, c’est tout de suite beaucoup plus facile pour eux d’être repérés. D’autres à l’inverse se vieillissent au moment de leur signature en faveur d’un club européen afin de contourner les règles de la FIFA, qui interdissent le recrutement des mineurs. Ils trichent parce que tout le monde triche, mais il ne faut pas se voiler la face, les joueurs et les Africains en général ont aussi une responsabilité forte dans tout ce trafic.

 

« Magique système », de  Christophe Gleizes et Barthélémy Gaillard, Editions Marabout. Livre paru le 31 janvier 2018. 

Propos recueillis par Julien Guibet.

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