Enquête

Centres de formation : les jeunes sont-ils livrés à eux-mêmes ?

21/11/2020 à 12:00

Comment sont accompagnés les joueurs au cours de leur cursus en centre de formation ? Sont-ils réellement livrés à eux-mêmes comme certains le prétendent ? Quid des joueurs non conservés ? Quel impact psychologique l'échec peut-il avoir ? Quelle est l'importance d'un environnement stable dans le développement d'un jeune footballeur en devenir ? Enquête. (Photo : Icon Sport / Philippe Le Brech).

Jeremy Wisten. Tout suiveur averti de l’actualité du football mondial a forcément appris et lu un article de presse sur la tragique disparition du jeune défenseur de Manchester City, annoncée par le club anglais le 25 octobre dernier. Originaire du Malawi et pensionnaire de l’Académie des Skyblues depuis 2016, il rêvait d’évoluer un jour au sein de l’équipe de Pep Guardiola. Non conservé par les Citizens, le footballeur de 16 ans est allé jusqu’à se donner la mort. Une histoire terrible qui a ému le microcosme du foot multipliant les hommages et provoqué une forte agitation sur les réseaux sociaux, comme nous avons pu le constater à la lecture de certains commentaires sur Facebook et Twitter : « A cet âge là, on leur vend tellement de rêves », « les jeunes joueurs sont traités comme des numéros, du bétail. » Mais qui sont les marchands de rêve ? Les clubs et donc les centres de formation qui accueillent ces jeunes ? L’entourage ? Les agents ? Des réactions parfois acerbes nous ont donné l’idée de nous pencher sur le processus d’accompagnement de nos académies en France. Cela en nous appuyant sur l’expertise d’une psychologue du sport ayant eu notamment à gérer des cas de dépression chez de jeunes footballeurs en devenir, en situation d’échec.

Beaucoup de prétendants, peu d’élus… La nécessité d’avoir une assise psychologique stable pour surmonter l’échec

En France, les 36 clubs professionnels dotés d’un centre de formation agréé par la FFF en 2020 ont eu l’obligation de communiquer, avant le 30 avril dernier, aux joueurs arrivant en fin de convention/contrat l’information selon laquelle ils n’allaient pas être conservés. Des effets d’annonces qui peuvent légitimement provoquer un traumatisme chez un jeune footballeur aspirant à faire carrière, et à qui l’on vient tout juste de « voler son rêve ». Les formateurs, eux, s’évertuent à rappeler au quotidien à quel point les places sont chères pour gravir les étapes jusqu’au sésame du premier contrat pro. « Vers Noël, il y a déjà une tendance pour savoir si le joueur en question peut continuer avec nous ou pas. On peut l’alerter à travers nos entretiens individuels fréquents : « Attention, tu es loin des objectifs fixés ». Aussi, on donne les stats dès le départ. En moyenne, c’est 3% de réussite pour un joueur en formation. On leur répète que tout le monde n’y arrivera pas », explique Noureddine El-Ouardani, qui a œuvré plusieurs saisons au sein de la pouponnière du Tours FC, fermée en 2019 à cause de la relégation administrative du club au niveau amateur.

« Je n’ai jamais connu de cas aussi grave (que celui de Jeremy Wisten) mais on sait que cela peut être vécu comme un traumatisme pour les jeunes quand leur formation vient à s’arrêter. Parce que devenir pro est un rêve tout au long de leur cursus. Nous, on leur explique qu’il y aura très peu d’élus et que la réussite, ce n’est pas seulement de devenir joueur professionnel. Mais toutes ces années passées ensemble à construire un bagage sportif et d’homme. Un entretien de fin de saison peut être redouté s’il n’y a pas eu assez de communication. On insiste également beaucoup sur l’auto-évaluation. Comme ça, le joueur est presque prêt à entendre ce qu’on va lui dire. L’idée est qu’il ait de l’objectivité sur lui-même. Après, les clubs mettent beaucoup de choses en place pour accompagner les jeunes mais il y a quelque chose d’essentiel, c’est l’environnement du garçon », témoigne l’ex-directeur du centre de formation de Bastia, Manu Giudicelli, à qui « ce sujet parle vraiment », pour avoir été recalé du monde professionnel lorsqu’il avait 20 ans.

« On peut parler de traumatisme, de processus de résilience (d’acceptation) très difficile à mettre en place pour des jeunes qui n’ont pas une assise psychologique stable »Aurélie Houot, psychologue du sport

Aurélie Houot, psychologue du sport, a aidé plusieurs jeunes sportifs de haut niveau à se relever d’une dépression. Elle explique avec précision pourquoi certains y étaient presque prédestinés : « Il existe deux types de motivations. Celle qui est intrinsèque et qui concerne des jeunes ayant eu une enfance stable, harmonieuse et un environnement « secure ». Ils ont commencé le foot par plaisir et à l’adolescence, ce plaisir ludique va se transformer en quête de dépassement et d’accomplissement de soi. Pour ceux qui y arrivent, en règle générale, il n’y a pas trop de difficultés car ils ont confiance en leurs qualités, bien qu’ils peuvent aussi traverser des moments de remise en question voire dépressifs. Mais eux vont s’en sortir », indique-t-elle, avant de livrer son analyse personnelle du cas Jeremy Wisten. Le jeune dont vous me parlez fait typiquement partie des gamins qui ont une motivation extrinsèque. Ce sont des jeunes qui peuvent avoir eu une enfance difficile, dans des pays pauvres, qui ont pu subir une exclusion sociale. Ils ne recherchent pas l’accomplissement par eux-mêmes, mais le regard extérieur. C’est une quête d’amour. Peut-être qu’il (Jérémy Wisten) devait réussir dans le foot pour sa famille. Une fois qu’on lui enlève l’objet vital qu’est le foot, il perd son identité. Il n’y a plus rien pour le raccrocher à la vie, surtout si sa famille est loin où ne peut pas trop l’épauler. On peut parler de traumatisme, de processus de résilience très difficile à mettre en place pour des jeunes qui n’ont pas une assise psychologique stable. Son monde s’est fait à travers le foot, le regard des autres et les renforcements sociaux.  Il y a un sentiment de honte, d’humiliation face à l’échec. »

Les préparer à l’échec, oui mais comment ?

La statistique aussi effrayante que réaliste donnée précédemment par Nourredine El Ouardani est destinée aussi bien à motiver qu’à préparer mentalement ses jeunes à la possibilité d’échouer. Manu Giudicelli, qui entraîne actuellement la N3 des Girondins de Bordeaux explique que « les clubs se doivent de les préparer à cette éventualité d’échouer. » Il ajoute : « Mais l’environnement doit accompagner le joueur pour que ce ne soit pas vécu comme un drame. C’est une globalité. A l’inverse, il faut qu’il se serve de cet échec pour rebondir dans des niveaux inférieurs comme de nombreux joueurs l’ont fait ou bien par exemple sur une carrière d’entraîneur. » Notre experte en psychologie du sport va dans le sens du formateur bordelais mais estime que les clubs devraient en faire encore plus : « Il faut préparer à l’échec, c’est indispensable. Mais ce que je reproche un petit peu aux clubs, c’est que ce n’est pas toujours fait de façon individuelle. Il faut prendre le problème de fond. Un club devrait connaître chaque jeune, son vécu, lui faire passer des tests psychologiques pour détecter les facteurs de risques et ses motivations. Si le club repère une motivation extrinsèque, il va y avoir des choses à faire auprès du jeune pour prévenir son cas. Et ce n’est pas fait dans les clubs. Il y a des beaux discours, mais le gamin vit dans un rêve ! Ca rentre par une oreille et ça ressort de l’autre. Il doit s’imaginer l’échec mais pour faire le processus inverse et trouver des ressources, se rappeler qu’il a une famille, qu’il peut faire autre chose de sa vie. L’échec n’est plus une finition mais une possibilité. Lorsqu’il repère un jeune en difficulté sur l’aspect mental, le coach doit le guider vers des choses basiques comme le plaisir et le contrôle émotionnel. C’est plus facile d’accepter l’échec par la suite. »

« Ceux qui n’allaient plus être au club l’année prochaine étaient déjà tous au courant » Kévin Dellinger, ex-OL

« Je l’ai bien vécu parce que j’y étais préparé. Footballeur est un métier difficile et surtout plein de rebondissements. J’ai appris par le coach (Gueida Fofana) six mois avant que je n’allais pas être conservé. Il a été honnête avec nous. Ceux qui n’allaient plus être au club l’année prochaine étaient déjà tous au courant et lui, faisait en sorte de nous préparer à partir »  nous racontait Kévin Dellinger (20 ans), non gardé par l’OL l’été dernier à l’issue de son contrat stagiaire. Quelques semaines plus tard, il s’est engagé à Saint-Priest (N2) puis en Régional 3. Un contrecoup parfois difficile à encaisser quand la bulle du centre de formation a été percée. « L’annonce, pour eux, c’est la fin d’un rêve. Mais il n’y a rien de rédhibitoire. On peut réussir ailleurs. Comprenez que c’est difficile pour nous aussi parce qu’il y a un sentiment d’échec sur le recrutement. On a misé sur le joueur et lui annoncer six ou sept mois plus tard qu’il n’est pas conservé, c’est compliqué. Cela arrive aussi parce qu’on n’a pas su développer son potentiel ou parce qu’on a pu se tromper », reconnait humblement Nourredine El Ouardani.

Kader Bamba (Nantes) sensibilisé par le sujet

Récemment, Kader Bamba, touché par le suicide de Jeremy Wisten, délivrait un message d’espoir aux jeunes sportifs de haut niveau en situation d’échec. Comme eux, il avait été recalé d’un centre de formation (celui du TFC, Ndlr) et avait dû batailler dans les tréfonds du foot amateur pour se donner une seconde chance à Nantes. « Je n’ai pas pu rester insensible à cette tragédie. Ce drame montre les problèmes auxquels peuvent être confrontés les jeunes sportifs en centre de formation. Combien de jeunes sont laissés sur le côté sans signer pro. Combien se retrouvent à 18 ans sans qualifications, avec le sentiment d’être abandonné ? Et surtout, combien sont accompagnés pour faire face à cela ? », avait-il lâché, avant de les encourager à se battre comme lui l’avait fait. « Je suis conscient que ce n’est pas le cas pour tout le monde et que beaucoup n’auront pas la trajectoire que j’ai eue. Donc les gars, un conseil, ne vous arrêtez pas à ça, croyez en vous, en vos rêves et en vos capacités. Le foot doit rester une passion et non une impasse. »

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Quid des joueurs non conservés ?

Comme Kévin Dellinger, qui faisait partie de la trentaine de joueurs non conservés par l’Olympique Lyonnais la saison dernière, des centaines d’éléments se retrouvent chaque année sur le carreau, en quête d’une nouvelle place en centre. Les clubs, qui ont décidé de poursuivre leur route sans eux, ont par ailleurs, selon le cahier des charges fédéral en vigueur pour les centres agréés, le devoir de se communiquer les listes des joueurs priés de s’en aller en fin de saison, comme l’explique El Ouardani. De petites fiches qui contiennent les informations principales sur le profil du joueur tels que son âge, son poste et les coordonnées téléphoniques parentales. « Une sorte d’accompagnement post formation qui nous a permis de récupérer des joueurs à Tours », loue notamment l’éducateur. Assez tôt, lorsqu’on s’aperçoit qu’un garçon ne va pas répondre à nos attentes, on se rapproche de l’environnement familial ou des agents pour commencer à le réorienter », évoque de son côté Giudicelli, qui développe : « Il y a un accompagnement qui se fait avant qu’un jeune rentre en centre, pendant, et dans la mesure du possible, on aide à trouver un nouveau projet pour la plupart des joueurs qui ne restent pas. Le relationnel se fait beaucoup entre les directeurs de centre, les coaches. On a déjà réussi à réorienter des joueurs sur de la N1/N2. Derrière ce sont des garçons avec qui on reste en contact. Le lien n’est plus le même qu’avant mais il existe. Certains prennent aussi d’autres orientations. On essaie toujours de se renseigner sur la trajectoire des jeunes qu’on a eu. Parfois, on pense qu’il faut qu’ils passent par un club intermédiaire. On entend les critiques mais on n’utilise pas les gamins, ce ne sont pas des numéros. C’est ce que je défends partout où je passe. »

L’importance du « triple projet » : football, scolarité, éducatif

Former des futurs footballeurs de haut niveau n’est pas la seule vocation des académies professionnelles de football qui elles, ont conscience du faible pourcentage de réussite en formation. C’est pourquoi il leur est impératif d’insister sur l’importance de la scolarité et des aspects éducatifs, ce qu’elles font d’après l’entraîneur de Tours. « A partir du moment où l’on acte qu’il y a seulement 3% des jeunes qui réussissent en formation, les 97% restants doivent posséder à leur départ un bagage footballisitique pour évoluer dans des divisions inférieures comme le National, National 2, National 3 mais aussi un bagage intellectuel pour continuer ou reprendre les études. Cela nous est arrivé de ne pas conserver des joueurs parce que ça ne fonctionnait pas à l’école. C’était aussi un signal. On estimait que ça pouvait des problèmes au club mais surtout au joueur. Parce que si sa formation s’arrête dans ce contexte, c’est là qu’il peut effectivement se retrouver livré à lui-même. »

Car tous les pensionnaires de centre n’ont pas le talent inestimable, la maturité déconcertante et les têtes bien faites de Kylian Mbappé et Eduardo Camavinga pour gravir les échelons et battre des records impressionnants vieux de la seconde guerre mondiale. Mais un jeune joueur « lambda » de 16 ou 17 ans en centre de formation, alors qu’il vit un rêve éveillé, est-il forcément en capacité d’avoir le recul nécessaire pour ne pas tout miser sur le foot ? « Beaucoup ont envie de rentrer au centre quand ils sont chez les parents. Mais quand ils sont là, ils s’aperçoivent de la difficulté, de la charge de travail et de la concurrence. On peut déjà sentir à ce moment-là si le joueur est prêt mentalement à faire des sacrifices », juge le formateur tourangeau. La « course aux pépites », la médiatisation de plus en plus poussée sur les jeunes et les gros contrats signés par certains d’entre eux ne plaident pas en faveur de la scolarité. « Il faut qu’il y ait un double projet. Quand je demande à mes patients d’imaginer l’échec dans le foot, c’est pour qu’ils puissent s’ouvrir à un autre projet. Si ce n’est pas fait, c’est évident qu’ils ne vont pas s’investir dans la scolarité. Travailler sur deux projets est indispensable mais ça doit venir du plus profond d’eux-mêmes », analyse Aurélie Houot.

Un contexte social à relancer, à repenser ?

Au centre de formation, les jeunes apprentis vivent dans une bulle géante. Beaucoup mangent, dorment et vivent uniquement pour le football, dans un confort exceptionnel, au côté de coéquipiers et concurrents possédant le même objectif ultime. Un quotidien déconnecté de la réalité qui peut s’avérer nuisible d’après notre experte en psychologie du sport. « Les jeunes vivent dans un microcosme en centre de formation. Les amis sont les coéquipiers, les parents sont substitués par les entraîneurs, le staff. Il faut relancer l’aspect social. Je me bats aussi avec les parents qui doivent laisser plus de temps et d’espace à leurs enfants pour les laisser explorer d’autres options. Ils ont une telle pression pour réintégrer directement un cursus, un club. Ils n’ont pas le temps de vivre leur deuil lorsqu’il y a échec. »

Si l’exigence au sein d’un centre de formation et l’éloignement familial auxquels les jeunes peuvent être confrontés leur permettent aussi d’en sortir, pour certains, plus matures et rigoureux qu’un enfant qui n’a connu que le cursus scolaire classique, un fossé social se creuse aussi avec l’extérieur selon Nourredine El Ouardani. « Les clubs plus huppés (ceux qui possèdent un centre de formation classifié en Catégorie 1) ont les cours sur place et je trouve, et c’est que personnel,  que ce fonctionnement peut être néfaste car un gamin passe son temps avec les mêmes personnes. Il manque ce contact social avec d’autres enfants, la possibilité de découvrir d’autres centres d’intérêts. Nos jeunes, à Tours, allaient au lycée avec les enfants lambdas. On avait un système de navettes qui les récupéraient vers 15h dans les différents lycées. On était plutôt content de ce système et si j’étais aux affaires, c’est quelque chose que j’obligerait jusqu’à la terminale. » Un mode de fonctionnement qui n’a pas empêché le Tours FC de performer à la formation en termes de résultats. Le titre de champion de France U19 en 2014 et la finale de Coupe Gambardella en 2018 peuvent en témoigner…


Thomas Gucciardi