Interview

Frédéric Da Rocha : « Ce qui a changé ? Beaucoup de jeunes s’égarent, à cause de l’argent notamment »

03/01/2020 à 11:44

Frederic Da Rocha, 45 ans, a mis fin à sa carrière il y a dix ans. Un parcours marqué par un passage de 20 ans au FC Nantes avant d’évoluer sous les couleurs de Boulogne une dernière saison. Aujourd'hui, coach des U18 de l'USJA Carquefou, l'ancien numéro 8 des Canaris prend, petit a petit, ses marques en tant qu'entraîneur. Rencontre.

Frédéric, rétrospectivement, si vous deviez vous pencher sur votre carrière quels constats tiriez-vous ?

J’ai surtout eu la chance de ne pas avoir connu de graves blessures, même si une ou deux m’ont arrêté trois, quatre mois. J’ai pu faire des saisons pleines mais je ne regrette nullement d’être resté toute une carrière au FC Nantes, y compris au centre de formation ! J’ai passé ma dernière année à Boulogne, où j’ai accompagné Laurent Guyot. J’ai rangé les crampons parce qu’il faut savoir s’arrêter, même si je continue dans le cadre de mes loisirs, juste pour le plaisir ! Si je suis resté aussi longtemps au FC Nantes, c’est parce que j’aimais ce club. Lors d’un match, je me suis rendu compte qu’il n’y avait plus aucun joueur de ma génération, issus du centre de formation. C’était le constat que j’ai fait à ce moment-là mais maintenant que j’ai quitté le club, les choses suivent leur cours sans que je sois impliqué. Le club passe sûrement un cap, c’est aussi ce qui m’a poussé à me diriger vers Boulogne, même si j’aurais pu finir ma carrière à Nantes ! Quand on arrive à 33-34 ans, on entend souvent les gens dire « il faut qu’il s’accroche » mais au plus profond de moi, je suis convaincu que ce sont les jeunes du centre qui doivent nous pousser vers la sortie et reprendre le flambeau !

Vous avez dû traverser des moments marquants en 20 ans de carrière ?

Le centre de formation, c’est la base. C’est là où on apprend à se connaître, on devient vraiment une famille ! Le club nous prend en charge et contribue à la bonne marche des choses. Même s’il y a du changement tous les ans, entre ceux qui sont évincés et ceux qui décrochent une bonne opportunité, cette étape reste un passage incontournable dans la vie d’un footballeur. Pendant cette période, j’ai également eu la chance de rencontrer deux grands entraîneurs Reynald Denoueix et Jean-Claude Suaudeau, dont je suis encore très proche aujourd’hui ! Par ailleurs, nous avons également vécu de très beaux moments en Coupe, l’adrénaline des montées jusqu’en finale, la victoire en championnat juste après… Lorsqu’on a évité la descente il y a quelques années, on avait l’impression d’avoir gagné le titre tellement il y avait de la joie et de l’émotion ! Pour résumer, les choses se sont enchaînées tout naturellement ! A mon arrivée au FC Nantes en provenance de Bordeaux, l’histoire du club… Henri Michel, Bernard Blanchet… la philosophie que José Arribas a mise en place, la génération Nicolas Ouédec… et moi j’arrive à ce moment-là ! On a ensuite basculé avec la génération Denoueix mais quelque chose s’est cassé par la suite ! On ne peut pas vivre constamment dans le passé mais il faut savoir s’en inspirer et chercher à progresser !

Depuis la fin de votre carrière, quels ont été vos projets, vos motivations ?

J’ai avec ma femme une boutique de prêt à porter. J’ai également pu passer mes diplômes d’entraîneur. J’ai obtenu le BEF, puis le DES, ce qui me permet d’être éducateur jusqu’au niveau National 2. Le football amateur exige beaucoup de temps, les moyens sont limités, on s’entraîne trois soirs par semaine tout en étant bénévole alors que de nombreuses personnes peuvent penser que Carquefou me rémunère ! J’ai connu le monde professionnel et amateur maintenant depuis sept ans, mes enfants ont joué au club et c’est par passion que j’entraîne tous les jours !

Entraîner au FC Nantes, c’est quelque chose que vous avez dans un coin de votre tête ?

À l’époque quand je suis parti, je n’ai eu aucune proposition des dirigeants en place alors qu’ils savaient que je m’en allais. Cependant, je n’ai pas de regrets à ce niveau, c’est une page qui se tourne mais je trouve ça aussi dommage… Je n’ai plus forcément d’implication dans les décisions, discussions autour du club mais le FC Nantes, c’était ce qui se faisait de mieux à l’époque en la matière !

« Ma famille m’a toujours dit de relever les manches et de redoubler d’efforts car le talent ne suffit pas »

Quelle est la clé de votre réussite en tant qu’entraîneur ?

Je n’ai pas de méthode particulière, l’essentiel c’est de pouvoir communiquer et échanger avec son entourage ! J’ai appris des choses en tant que professionnel, il faut les transmettre dans le football amateur, ce n’est pas le même public ni les mêmes exigences même si la qualité est au rendez-vous ! Après ce qui compte, c’est le travail de terrain, jour après jour, ce que j’ai appris en formation mais aussi en tant que joueur. Mon objectif, c’est de leur apprendre les bases du jeu, transmettre une certaine façon de jouer, que chaque gamin qui passe par mes séances d’entraînements sache jouer au foot : contrôle, passe, déplacement les uns par rapport aux autres. De par les contraintes qui peuvent exister, il faut trouver un équilibre entre exigence et réalité du terrain ! C’est en forgeant qu’on devient forgeron et je pense qu’on se construit en tant qu’entraîneur au quotidien sur le terrain. La licence qu’on possède constitue le sésame de la profession.

Quel regard avez-vous sur votre jeune carrière de coach ?

Je suis content de mon parcours : U10 U11, U15, U18… des joueurs que j’ai aidé à grandir et que je retrouve pour certains aujourd’hui. J’expérimente, j’essaye, je vais peut-être encore me tromper mais on s’améliore tout le temps ! Des fois ça marche, des fois non mais j’essaie de faire en sorte que ça avance. Il ne suffit pas de dire les choses : l’essentiel est dans l’action. C’est peut-être ma nature, mon éducation, les valeurs qui m’ont été transmises ; dans les moments difficiles d’une carrière de footeux, ma famille m’a toujours dit de relever les manches et de redoubler d’efforts car le talent ne suffit pas. Mais du talent, il en faut aussi car sinon on n’accède pas au statut pro’ !

Les émotions en tant que joueur pro et éducateur sont-elles similaires ?

Les sensations sont complètement différentes. On vit des moments de grande intensité en tant qu’entraîneur qui peuvent même être plus fort que ceux passés en tant que joueur professionnel. On est aux côtés de ces joueurs, on les accompagne et on vit les choses pleinement avec eux ! Par exemple, en Coupe des Pays de Loire, on a joué avec des U17 et U16 et on avait l’impression que ces gosses-là vivaient la Coupe du Monde. La finale du tournoi international de Rezé également, ce sont des moments magiques, très particuliers : des gamins et des souvenirs que j’ai eu en U10 et U11, des tournois, des matchs, des émotions… De voir leur progression, c’est un réel plaisir mais également un casse-tête, car dans le monde amateur, on doit composer avec les ambitions de certains parents autour du terrain !

Vous vivez notamment une belle épopée en Gambardella…

Malheureusement, le prochain tour se jouera à l’extérieur. Le règlement est difficilement assimilable mais il faut faire avec ! Que ce soit chez eux ou chez nous, cette rencontre sera une fête pour le club, la différence hiérarchique de niveau n’est pas prépondérante sur un match à élimination directe. Notre ambition, c’est d’essayer de passer. Les joueurs ont fait le travail face à Vannes, une équipe supérieure à nous sur le papier et il faudra faire attention et ne pas négliger notre prochain adversaire en Coupe.

Quelle est votre vision du football actuelle ?

Le monde professionnel est aujourd’hui axé sur les performances physiques. On voit de vrais athlètes mais là où je trouve que les choses ont énormément changé, c’est concernant les jeunes car beaucoup s’égarent, à cause de l’argent notamment ! Je pense que le manque de retour sur investissement pour les centres est dommageable. Les joueurs devraient pouvoir s’épanouir et apporter au sein de leur club initial, prendre le temps de s’aguerrir avant de pouvoir s’envoler pour des contrats plus lucratifs. Il me semble que tout a changé à partir de la loi Bausmann. À notre époque, l’argent commençait à sortir un petit peu, mais par rapport à aujourd’hui, on marche sur la tête ! C’est une autre approche même si quelques clubs comme Lyon arrive encore à le faire ! Ils sortent des joueurs du centre de formation, qui sont restés fidèles au club pendant des années : Lacazette, Tolisso, Gonalons… mais la tendance générale est au business et la performance obligatoire !

Crédit photo : Nantesmaville