Portrait Joueur

Boubacar Kébé, des cris de singe aux acclamations d’un stade de 100 000 personnes

11/04/2019 à 17:20

Boubacar Kébé est de ces joueurs aux carrières atypiques, de ces hommes qui ont connu 1000 vies la trentaine à peine passée. Mis au placard à Libourne après avoir été victime d'insultes racistes lors d’un match de Ligue 2, il a évité de peu une amputation à force de sorties répétées en boîte de nuit à Strasbourg. Après s’est frotté aux Ligues des Champions asiatique et africaine, l’attaquant formé aux Girondins de Bordeaux a signé son retour en amateur cette saison pour coacher en U9 et U15. Pourtant, Alou Diarra son « coéquipier » au BEF en est convaincu, à 31 ans Boubacar peut encore rendre des services en National 1 au minimum…

Né au Burkina Faso, Boubacar Djeddy Kébé est arrivé en France à l’âge de 8 ans. Pour lui, le football en club commence à l’US Torcy, l’un des viviers amateurs les plus productifs de la région parisienne aujourd’hui. « J’ai été engrainé par les potes du quartier, lance l’intéressé. Je n’étais pas au niveau, alors j’ai dû travailler individuellement pour jouer avec eux. Je bossais dans mon coin après l’école, tout seul contre le mur. Ça me faisait mal au cœur d’être en équipe 2 ou 3. La notion de travail je l’ai acquise ainsi. » Et bien lui en a pris…

Le « mutant » de Blackburn

À 13 ans, Boubacar s’engage en faveur du club anglais de Blackburn, comme 4 autres joueurs torcéens, mais n’étant pas naturalisé français il ne peut y signer qu’un pré-contrat. « J’étais en pension alternative, c’est-à-dire que j’y allais à chaque vacance scolaire et reprise estivale, et je jouais toujours en compétition à Torcy », explique-t-il. Une période où le jeune homme progresse énormément, au point de se faire appeler le « mutant » par ses amis franciliens. Mais, las des allers-retours outre-Manche, il cède aux sirènes des Girondins de Bordeaux dont il rejoint le centre de formation en U16, malgré l’intérêt du Paris Saint-Germain et de l’AJ Auxerre.

À Bordeaux, Bouba fait son trou jusqu’en CFA. Il devient un élément important de la réserve, mais ne fait aucune apparition avec les pros. Tout de même, il décroche un prêt en Ligue 2 chez un voisin, le FC Libourne-Saint-Seurin, lors de l’exercice 2006-2007. « J’ai appris beaucoup là-bas. La Ligue 2 n’était pas la même qu’aujourd’hui, les relégués de Ligue 1 conservaient leur équipe, les effectifs étaient donc plus solides. » Si la première année à Libourne se passe bien avec un maintien à la clef pour l’équipe et un transfert définitif pour le joueur, la seconde ne se passe pas comme prévu…

« Kébé on n’est pas raciste, la preuve on t’encule »

Le 14 septembre 2007, en marge de la 7ème journée de championnat, Boubacar Kébé est victime sur le terrain de cris de singes et d’insultes racistes de la part de supporters corses présent dans la tribune visiteurs. « J’ai répondu par un doigt d’honneur », relate le natif de Ouagadougou. Ce n’est pas un exemple à suivre, mais j’étais jeune… C’était ma façon à moi de me défendre. Je ne me suis jamais laissé faire. » L’arbitre décide alors de l’expulser, et alors que le tableau d’affichage affichait 2-2 son équipe s’incline 4-2. Le lendemain les médias s’emparent de l’affaire. Un mois et beaucoup de remue-ménage plus tard, la commission de discipline de la LFP décide de retirer 1 point au club corse, une première dans l’histoire du foot français.

« Il y a eu une surmédiatisation de cette affaire, commente Kébé. Cela n’a pas été facile à gérer pour un gamin de 20 ans, et surtout j’ai été mis à l’écart… » Près de 5 mois de placard en réserve pour le jeune attaquant qui n’a donc pas joué le retour en février 2008, au cours duquel ont été déployés deux banderoles pour un message : « Kébé on n’est pas raciste, la preuve on t’encule ». Mais, de toute cette affaire, le premier concerné n’en est sorti que plus fort. « Le racisme ? C’est un combat de tous les jours, il faut le crier beaucoup plus haut. Ma vie sportive est un test permanent. Je n’échoue jamais, j’apprends à chaque fois… »

« Devant tout le monde, le coach a dit qu’il ne voulait pas de moi »

Si à l’issue de la saison Libourne descend en National, Boubacar lui ne quitte pas la Ligue 2 en rejoignant les Crocos nîmois, mais il n’y reste que 6 mois malgré de très belles statistiques : 7 buts et 5 passes décisives en 17 matches. « Je suis arrivé, j’ai cartonné. Nîmes m’avait fait signer un contrat d’un an sans option. Ils ont préféré patienter avant de m’en proposer un autre et Strasbourg (Ndlr: qui évoluait au même niveau) a sauté sur l’occasion. Je ne pouvais pas laisser passer une opportunité d’évoluer sportivement et financièrement. »

Mais une fois arrivé en Alsace, tout ne se passe pas comme prévu, une nouvelle fois. Boubacar a été voulu par la direction, pas par l’entraîneur…. « J’étais tout euphorique d’être à Strasbourg, mais devant tout le monde, le coach a dit qu’il ne voulait pas de moi… C’est difficile pour un jeune joueur d’entendre ça, et je n’avais pas encore l’esprit combattant d’aujourd’hui, alors j’ai lâché !  Le début d’un engrenage qui aurait pu lui coûter cher, les sorties en boîte de nuit lui provoquent plusieurs blessures sur le terrain, lui qui n’avait jamais connu l’infirmerie auparavant. « J’ai enchaîné 5-6 opérations graves : rupture du tendon rotulien, staphylocoque doré, infection, etc… Au point que j’ai failli être amputé ! »

« J’ai joué des derbys devant 100 000 personnes ! »

Celui qui a connu plusieurs sélections en jeunes avec le Mali et le Bukina Faso reste tout de même 3 ans à Strasbourg, sans s’y imposer. Et alors que le RCSA se voit relégué administrativement en CFA, Bouba parvient à rebondir de nouveau, cette fois-ci du côté de Cherbourg en National. Après une bonne saison 2011-2012, ponctuée par 9 buts en 32 matches, il s’envole pour l’Iran au Damash Gilan FC, puis à Esteghlal, club avec lequel il a disputé la Ligue des Champions asiatique. « Là-bas, on retrouve tous les internationaux qui jouent la Coupe du Monde. Le niveau en Iran ? Je dirais que c’est le bas de tableau de Ligue 1, il y a des joueurs techniques. Le football existe ailleurs qu’en France ! J’ai joué des derbys devant 100 000 personnes. C’était extraordinaire ! »

Véritable globe-trotter, Boubacar Kébé est ensuite parti au Soudan à Al-Hilal, où il a joué la Ligue des Champions africaine, avant d’aller en Arabie Saoudite à Al-Raed. « J’ai pu réaliser le rêve de toute personne de confession musulmane : aller à la Mecque, et même plusieurs fois », se réjouit l’intéressé. Tout ça avant de finir par l’Angola au Progresso da Lunda Sul. Un sacré carnet de voyage !

« Je me fais chambrer par Kaba Diawara et Alou Diarra »

Après plusieurs mois sans jouer, l’ex-pro a rechaussé les crampons l’été dernier d’abord avec l’Entente Sannois Saint-Gratien (National 1) avant de poser ses valises à Saint-Leu (R1). Mais, mobilisé par de nombreuses activités, il a préféré se focaliser cette saison sur la validation de son BEF et les deux équipes U15 et U9 qu’il dirige à Saint-Leu. « J’ai préféré faire une parenthèse, je ne pouvais pas assumer, mais je pense reprendre le foot car au BEF je me fais chambrer par Kaba Diawara et Alou Diarra. D’après eux, je peux encore jouer facile en tant que complément en Ligue 2 ou en National… »

Un retour vers le haut niveau qui pourrait se faire d’autant plus naturellement que selon Boubacar Kébé, la frontière entre le monde amateur et professionnel s’est resserrée, surtout en Ile-de-France. « Pour moi, il n’y a plus trop d’écart dans la qualité pure, balle au pied. La différence se fait sur l’état d’esprit, la simplicité, sur l’intelligence de jeu et le côté tueur. Il y a des joueurs bourrés de talent à Saint-Leu, certains peuvent jouer en Ligue 2 ou en National, tout est une question d’opportunité… »

Par Farid Rouas et Julien Guibet.