Dossier

Les terrains synthétiques vont-ils faire disparaître les pelouses en herbe ?

14/12/2018 à 16:55

« Pelouse naturelle ou gazon synthétique ? » Coachs et joueurs sont unanimes. Dans des conditions de jeu optimales, il n'y a pas de débat : l'herbe est la surface reine. Cependant, la question se complique réellement dès l'entrée en jeu d'éléments qui ont de quoi faire sourciller les acteurs du foot amateur. En effet, les conditions météorologiques, les moyens financiers et/ou humains poussent les clubs à se doter de plus en plus de terrains synthétiques à en oublier presque l'odeur de l'herbe. Actufoot fait le point sur les avantages et inconvénients de ces deux surfaces de jeu.

« Rien ne remplace l’odeur du gazon, de la terre sur les crampons vissés dans les vestiaires. C’est toute une atmosphère ! » clame Mohamed Smida, l’actuel coach des seniors R2 du FC Ozoir (Seine-et-Marne) et ancien joueur de niveau régional. Même son de cloche du côté de l’US Fontenay (Val-de-Marne) et de l’entraîneur de l’équipe fanion (R2), Sonile Moriot, qui a lui aussi joué jusqu’en DH. « Le football, ça se passe sur de la pelouse. Si au haut niveau tout le monde joue sur de la pelouse, c’est bien qu’il y a une raison. Aujourd’hui, je pense qu’avoir une pelouse est vraiment un plus. »

Avoir un terrain naturel est-il devenu un luxe ?

« Un plus » qui est devenu un luxe pour beaucoup de clubs amateurs. Le coach fontenaysien le sait très bien, lui qui a été pendant plusieurs années agent de maîtrise et responsable des terrains d’entraînement du Paris FC (Ligue 2). Maintenir en bon état un terrain en herbe a un certain coût. « La clef pour avoir une pelouse de qualité c’est tout le travail d’avant-saison. Dès la fin du championnat il faut préparer le terrain pour la saison suivante. Les opérations mécaniques, la semence, les apports en engrais, l’arrosage, reboucher les trous, le décompactage en cours de saison : tout cela a un coût évidemment, surtout en comparaison au synthé qui ne demande pas tout ça… »

Il faut dire que, si un terrain synthétique coûte cher à l’achat, entre 300 et 500 000 €, le prix est très vite amorti, car il n’a besoin d’aucun entretien ou presque, pour une durée de vie qui avoisine les 15 ans. Ainsi, de plus en plus de mairies se détachent de l’entretien des stades gazonnés, d’autant plus qu’elles ont de moins en moins de véritables spécialistes des terrains sportifs. Sonile Moriot, qui est aujourd’hui chef d’équipe au service des sports de la mairie de Fontenay, a la chance de s’occuper lui-même des installations de son club. Le FC Ozoir peut également compter sur l’appui de sa municipalité. « Nous avons la chance d’avoir une Mairie qui contribue pleinement à la qualité de nos terrains, reconnaît le coach Smida. À mon arrivée, il y a 4 ans, j’ai convenu avec le club qu’il n’y aurait qu’un seul match par week-end sur le terrain d’honneur. C’est le prix à payer pour garantir sa qualité. Il y a 20 ans, l’équipe nationale du Brésil s’entraînait sur nos installations en marge du Mondial 98, ce n’est pas pour rien. »

Le terrain en herbe, du rêve au cauchemar

Sonile Moriot (à droite) aux côtés de son adjoint Maroine Elouarimi au Stade Le Tiec de Fontenay. 

S’il est difficile de maintenir la qualité d’un terrain en herbe sans l’appui de sa municipalité, la mission devient impossible lorsque le club ne bénéfice pas d’un synthétique comme repli. C’est ce que déplore Abdel Yahyaouy, entraîneur de la réserve de l’UMS Montélimar (Drôme) en Départemental 1. « Notre terrain de match, c’est le terrain d’entraînement de la première (R1), des petits le mercredi après-midi, des U19 et des seniors 3. Un terrain qui devient donc vite fatigué, sans parler du rugby qui évolue aussi dessus ! Pour l’instant, il n’est pas encore trop dégueulasse (sic), mais il va se détériorer au fur et à mesure qu’on va rentrer dans l’hiver. »

« Certains ne s’entraînaient plus chez nous »

L’équipe B de l’UMS a déjà loupé 3 matches de championnat par arrêtés municipaux cette saison. « Les terrains sont actuellement impraticables et gorgés d’eau. Si tu joues sur un terrain comme ça, tu l’esquintes encore plus ! », prévient le coach Yahyaouy. La ville de Montélimar reste tout de même un cas isolé, car la plupart des clubs de la Ligue AURA possèdent un synthétique en cas d’intempéries. C’est d’ailleurs le gros point fort du synthé : faire face à plusieurs aléas climatiques et éviter les reports de matches ou d’entraînements. « Quand les intempéries arrivent, tu as la possibilité de continuer à jouer normalement », se réjouit l’entraîneur francilien Mohamed Smida. « Un synthétique cela change la vie, enchérit Jordan Pinay, éducateur en jeunes à l’US Feurs. À l’époque de la pelouse naturelle certains ne s’entraînaient plus chez nous. Les conditions étaient déplorables, la pelouse abîmée… »

Mais si le synthé supporte la pluie, le gel ou la neige à forte dose le rendent impraticable. Ainsi, les instances de la région Auvergne-Rhône-Alpes ont été obligées d’imposer de longues trêves hivernales : presque 1 mois en R1 (du 23 décembre au 19 janvier), plus de 2 mois en R2-R3 (du 23 décembre au 2 mars) et la plus étendue reste celle du District de Savoie où on ne joue pas en match officiel du 9 décembre au 24 mars.

Un terrain synthétique pour booster le nombre de licenciés

L’installation d’un terrain synthétique dans un club amateur peut également être une source de nouveaux licenciés. « Dès que tu as un nouveau terrain, ça fait parler, explique Mohamed Smida. Les parents et les enfants des alentours sont vite informés. Je le vois à Ozoir. À mon arrivée il y a 4 ans, le club avait environ 270 licenciés. L’installation du synthétique 15 mois plus tard a fait quasiment doubler ce chiffre et aujourd’hui on surfe sur les 700. Après, il y aussi les bons résultats de l’équipe de France et du PSG qui aident, mais l’arrivée du synthétique reste un facteur non négligeable. »

Autant d’avantages qui font que le synthétique a aujourd’hui creusé son sillon aux quatre coins de la France. L’entraîneur ozoirien le constate, « sur une saison en championnat régional, on joue 75% du temps sur synthétique ». Une tendance confirmée par Sonile Moriot. « Depuis le début de saison, sur 9 matches disputés à l’extérieur nous n’avons joué que 2 fois sur de l’herbe. »

Le synthé dernière génération, un « pare-blessures » ?

Le terrain synthétique dernière génération en liège de l’US Feurs.

Très répandu, le terrain artificiel n’en reste pas moins pour les coachs et joueurs qu’une solution de repli pratique. La surface n’étant pas la même, le jeu produit et les appuis sont différents. « Oui, c’est une bonne surface dans le sens où tu n’as pas de mauvais rebond et pas d’appréhension à avoir sur ton contrôle, précise Sonile Moriot. Mais sur pelouse, un appui qui n’est pas très bon sera amorti par l’herbe alors que sur du synthé la moquette ne tournera pas ! » Le coach de l’US Fontenay l’assure, il n’a jamais vu autant de pubalgies et de problèmes aux adducteurs que sur cette surface. Même constat du côté du technicien du FC Ozoir. « Le synthé pose de gros problèmes au niveau des articulations. Le dos, le genou et les chevilles : ce sont souvent les mêmes pépins pour tout le monde. »

Les croisés et une hernie discale sur un synthé

L’un des joueurs cadres de l’équipe seine-et-marnaise, Youssef Moughfire peut d’ailleurs le confirmer (Voir notre article : Youssef Moughfire, le livreur de pizza devenu footballeur pro grâce à Eric Cantona). Ce milieu de terrain de 42 ans, encore en activité, maudit cette surface qui lui a causé une hernie discale et une rupture des ligaments croisés du genou. Alors plus que jamais pour lui « le football se joue sur l’herbe, pas sur synthé ! »

Une problématique à laquelle l’US Feurs estime avoir trouvé une solution en se dotant, en plus de sa pelouse naturelle, d’un synthétique dernière génération en liège. Il faut dire que le club de la Loire possède un complexe sportif récent, considéré comme le troisième du département derrière Saint-Etienne (L1) et Andrézieux (N2). Plusieurs clubs de l’agglomération stéphanoise bénéficient d’ailleurs de cette nouvelle génération de pelouse qui représente tout de même un coût, un « vrai luxe » estime l’éducateur de Feurs. Utilisée des U9 aux seniors, tout le monde s’entraîne dessus. « Le jeu est meilleur et on a cette volonté de faire jouer toutes nos équipes de jeunes dessus car on a le sentiment qu’on peut y améliorer leur qualité technique. Il a une résistance plus souple et on se rapproche vraiment d’une pelouse, alors que le synthé avec les billes noires donne davantage l’impression d’un tapis, pour parler vulgairement. »

Les terrains hybrides pour bientôt ?

La pelouse hybride du stade du Moustoir à Lorient.

En Ligue 1, le FC Lorient a joué pendant plus de 6 ans sur du synthétique au stade du Moustoir avant de passer à l’hybride à l’été 2016. Sonile Moriot, qui est aussi le demi-frère de Noé Pamarot, l’ancien joueur de l’OGC Nice, connaît bien le club lorientais pour avoir été  en relation avec lui lorsqu’il était conseiller sportif. « Ils sont connus pour leur football technique, de déplacement, avec beaucoup de mouvements dans le jeu. Ils pensaient s’y retrouver avec le synthétique, mais ils se sont surtout vite retrouvés avec une infirmerie blindée ! »

L’AS Nancy et Châteauroux se sont également essayés au synthé, mais après plusieurs saisons ont finalement pris un autre cap lorsque la Ligue de Football Professionnel a interdit les surfaces de jeu synthétiques en 2017. Si la Berrichonne est repassée sur du 100% herbe, les Lorrains ont suivi le chemin des Merlus. Une pelouse mi-naturelle, mi-artificielle : il serait donc là le compromis idéal ? Pour les clubs pros sans doute, mais cela ne risque pas d’arriver en amateur, « bien trop cher pour les petits comme nous » souligne le coach Moriot. À titre indicatif, le montant du passage à l’hybride à Lorient s’est élevé à 1,2 M€ et à plus de 2 M€ du côté de Nancy. De plus, l’entretien d’un terrain hybride est similaire à celui d’une pelouse en herbe…

Par Julien Guibet et Thomas Gucciardi.

Crédits Photos : Actufoot / US Feurs / FC Lorient