Entretien

Jérôme Roussillon (Wolfsburg) : « Empêcher un but tout fait me met dans un état de transe »

23/08/2019 à 16:51

Dans l’ombre des latéraux gauches internationaux français, Jérôme Roussillon continue de tracer sa route. Après une première saison aboutie en Bundesliga, le joueur de Wolfsburg s’apprête à découvrir la Ligue Europa. En pleine force de l’âge, l’ancien international U20 se veut ambitieux pour ce nouvel exercice… avec l’Euro 2020 dans un coin de la tête. Entretien avec le natif de Sarcelles, un joueur revanchard à la parole rare. Une exclusivité signée Actufoot !

Tout d’abord, vous apparaissez aussi disponible sur le terrain que discret dans les médias. C’est un choix délibéré de votre part ?

La discrétion fait partie de moi, mes proches le savent, mais j’ai pris l’habitude de me faire violence pour répondre aux sollicitations : cela fait partie intégrante du métier de footballeur au même titre que le travail en salle de musculation… Même si pour moi c’est sur le rectangle vert que tout se passe. C’est là que je parviens à m’exprimer le mieux, que je me sens complètement légitime et que je prends le plus de plaisir.

« SI TU N’ES PAS DÉCISIF, TU N’ES PAS UN BON LATÉRAL »

Le 6 août 2018, vous signez à Wolfsburg pour quatre ans. Vous déclariez alors dans le Midi Libre que changer de pays « était un grand défi ». Un an plus tard, et alors que le championnat vient de reprendre (le VfL s’est imposé 2-1 face à Cologne, le 17 aôut dernier), considérez-vous le défi comme réussi ?

Cinq jours après ma signature, on jouait déjà en amical contre Naples (victoire 3-1). Le week-end suivant, c’était Coupe d’Allemagne* : tout s’est enchaîné donc heureusement que ça parlait français dans le vestiaire (Ndr : le capitaine Josuha Guilavogui est international français, le gardien Koen Casteels est Belge). Depuis, je prends des cours d’allemand de façon hebdomadaire et ça va mieux : c’est en allemand que je communiquais avec l’entraîneur en fin de saison**. Quand ça parle football, je comprends. J’espère parfaitement maîtriser la langue de Goethe dans les mois à venir.

Footballistiquement, vous réalisez une saison pleine pour votre découverte de la Bundesliga : 28 matches, trois buts et six passes décisives… Comment expliquer cette adaptation éclair ?

C’est le football qui me convient le mieux : rigueur à l’entrainement, football total le samedi…. C’est très exigeant au quotidien mais tu n’as qu’une seule envie quand sonne l’heure du match : jouer ! Plus qu’en France. Ce jeu sans cesse porté vers l’avant, c’est magnifique ! Ça attaque tout le temps, c’est pour ça que j’ai choisi l’Allemagne. Lors de notre dernier match (une victoire 8-1 face à Ausburg, le 18 mai dernier), notre adversaire est mené jusqu’à 0-6 et pourtant il n’a jamais fermé le jeu. En France, tu fermes la baraque dès que tu es mené 0-2. Quand tu es en Allemagne, tu n’as plus envie de partir.

Lors de votre passage au MHSC (janvier 2015-août 2018), vous estimiez avoir progressé dans vos centres. Êtes-vous devenu un joueur plus complet après cette première saison au sein de l’élite allemande ?

Ici, le latéral attaque comme un milieu. Il part de ses seize mètres pour finir dans la surface adverse, et doit ensuite avoir la lucidité nécessaire pour servir ses attaquants dans les meilleures conditions. On me demande de faire des passes décisives comme on leur demande à eux de marquer. Je l’ai rapidement compris en entendant l’entraîneur me hurler : « Tu fais quoi ? Monte ! Vas-y » (rires). J’ai désormais plus de coffre pour enchaîner ces efforts à haute intensité et ça se répercute sur mes statistiques. Je suis de ces joueurs qui aiment aller au duel, mais si tu te contentes de défendre, même proprement***, on dira que tu n’es pas un bon latéral.

D’ailleurs, vous inscrivez en novembre dernier votre premier but en Bundesliga à la suite d’une projection vers l’avant dont vous avez le secret : un but devant vos supporters qui offre la victoire au VfL face à Leipzig (1-0). Racontez-nous !

À la suite d’un dégagement de qualité de notre gardien, je sprinte pour accompagner l’action. Le ballon me revient finalement dans les pieds. Ce n’est pas le plus compliqué à mettre mais c’est celui qui m’a procuré le plus d’émotions. Parce que c’est un but qui nous donne la victoire dans un match au couteau. Je citerais également une passe décisive réalisée, en toute fin de match, dans le derby face au Hertha Berlin : on l’emporte 1-0 et là encore c’était très fort. En fait, c’est surtout un contexte qui fait la magie d’un but ou d’une passe décisive, ça vaut également pour des actions défensives !

« J’AI PERDU 2 ANS ALORS QUE LES CARRIÈRES DE MES COÉQUIPIERS DÉCOLLAIENT  »

Moment de complicité entre le natif de Sarcelles et le latéral Brésilien William, son pendant sur le flanc droit de la défense.

C’est-à-dire ?

La saison précédente, c’est dans un duel défensif que j’ai pris le plus de plaisir : après quelques secondes de jeu, Brandt (Leverkusen) se retrouve seul face à notre gardien. J’effectue alors un retour en trombe et parviens du bout du pied à lui enlever le ballon avant qu’il ne tire. Empêcher un but « tout fait » me met dans un état de transe… c’est pour des actions de ce type que j’adore défendre. D’ailleurs, ça me rappelle Marquinhos face au Barça ****. C’est une action défensive qui vaut un but ! Selon moi, le latéral complet défend comme Evra version United et attaque comme Marcelo.

Des actions d’autant plus décisives que vous décrocherez sur le fil votre qualification pour la prochaine Ligue Europa (1 point d’avance sur Francfort, 7ème). Dans la foulée, vous prolongez l’aventure avec les « Loups » jusqu’en 2023. On imagine que les deux sont liés…

En avril dernier, j’avais déclaré dans Kicker (journal allemand) qu’il y’avait de bonnes chances que je reste si l’on se qualifiait en Ligue Europa. J’attendais cette compétition pour continuer ma progression : prolonger a donc été naturel. Lorsque je signe à Montpellier, le club est en course avec Saint-Etienne pour une qualification en Ligue Europa. Finalement, les Verts empochent le précieux sésame repoussant mes débuts en Coupe d’Europe. Aujourd’hui, je me sens plus mature pour disputer cette grande compétition que tout le monde suit avec intérêt, moi le premier. L’affiche de la finale 2019 (victoire 4-1 de Chelsea aux dépens d’Arsenal) démontre son attractivité.

En 2013, vous êtes privé de la Coupe du monde U20, la faute à une blessure. C’est donc devant votre poste de télévision que vous avez assisté au sacre de vos coéquipiers. Un cas similaire à celui de Laurent Koscielny, cinq ans plus tard avec les A. Comment se remet-on d’un tel traumatisme ?

Déclarer forfait pour cette Coupe du Monde U20 reste ma plus grande frustration. Je m’étais présenté à Clairefontaine en serrant les dents, mais l’examen avait révélé une fracture du péroné. Ça m’a coupé dans mon élan : j’ai perdu deux ans alors que les carrières de mes coéquipiers décollaient tour à tour. En tant que champion du monde, tu gagnes forcément en visibilité et les propositions s’enchaînent. J’appartenais pleinement à ce groupe donc c’est comme si j’avais gagné et que je n’en récoltais aucun laurier : tu es content pour tes coéquipiers mais tu gardes un goût amer en bouche.

Pogba, Thauvin, Umtiti, Aérola : tous faisaient partie de cette génération dorée. Cinq ans plus tard, ils confirmeront en devenant champions du monde 2018 avec la « grande » équipe de France. Sans ces blessures, peut-être que Jérôme Roussilon serait lui aussi double champion du monde… C’est ce qu’on se dit ?

Ce dont je suis certain c’est d’avoir loupé le premier…. Les deux titres se sont enchaînés pour les joueurs cités donc pourquoi cela aurait été différent me concernant ? Oui, j’aurais pu être double champion du monde. En tout cas, ce n’est pas interdit de le penser. Mais, je préfère regarder devant et me dire que ces blessures m’ont forgé. L’été 2013, je ne sortais plus de chez moi… J’étais au fond du trou ! C’est le propre d’un « blessure longue durée » : tu dois lutter deux fois plus pour revenir, mais tu deviens deux fois plus fort si tu y parviens. Je pense être deux fois plus fort aujourd’hui.

« BENJAMIN PAVARD M’A DONNÉ DES IDÉES »

Hernandez, Kurzawa, Benjamin et Ferland Mendy : tous évoluent dans des équipes qui ont disputé la Ligue des champions la saison dernière. Tous se confrontent donc à ce qui se fait de mieux sur la scène européenne. Est-ce que votre présence dans le groupe France tient à cela ?

Mon choix de rejoindre le championnat allemand a été dicté par ce constat. En août, puis en septembre 2017, j’avais été élu « meilleur joueur » du MHSC. Ce n’était pas suffisant pour recevoir une pré-convocation. Quelques mois plus tard, Benjamin Pavard était appelé pour la première fois dans le groupe France : ça m’a donné des idées*****. J’ai alors pensé que la Bundesliga pourrait m’ouvrir des portes sur le plan international. Je trouve ma première saison aboutie. J’espère que la suivante sera encore meilleure. Parce que si tu fais une bonne saison en Europa League, tu as des chances d’être appelé pour le prochain Euro…

Revenons à la genèse de votre histoire avec le ballon rond. Comment est née votre passion pour le football ?

Elle m’a été transmise par ma famille : mes parents, ma sœur, tout le monde jouait au football chez moi. C’est donc naturellement que j’ai commencé à jouer au quartier avec mes amis (Ndlr : au quartier des « chardo » à Sarcelles). On se retrouvait pour jouer dès que l’on rentrait de l’école. C’était tout le temps.

À quel âge vous êtes-vous imaginé devenir footballeur professionnel ?

Mes premiers souvenirs de « footeux » sont à Saint-Denis : mes parents y jouaient et c’est au Saint-Denis Union Sports que j’ai signé ma première licence. J’y ai conservé beaucoup d’amis. Mais c’est à l’âge de douze ans que l’idée de devenir professionnel a commencé à germer dans ma tête : quand je suis entré à Clairefontaine. À mes yeux intégrer l’INF c’était marcher sur les pas de grands joueurs comme Thierry Henry ou Nicolas Anelka. C’était le parcours du combattant, il fallait passer de nombreuses phases de sélections pour être choisis parmi les 32 élus : c’était le Graal !

Justement, l’INF sera votre terrain de jeu de 2006 à 2009 soit de 12 à 15 ans. Qu’est-ce qu’il vous reste de ces années ?

Prendre l’information avant de recevoir le ballon, regarder plus loin… Je le dois à Jean-Claude Lafargue, mon coach de l’époque. Les six derniers mois, j’ai enrichi ma palette de footballeur en jouant défenseur central. En U16, j’ai évolué avec de futurs internationaux : Alphonse Aréola et Raphaël Guerreiro. C’est toujours un plaisir de se croiser sur les terrains******. C’est émouvant de se rendre compte du chemin parcouru : « Guerrei » a disputé une Coupe du monde avec le Portugal, Alphonse l’a gagné avec la France… Leur ascension est magnifique et ça donne forcément des idées !

« J’AVAIS 16 ANS ET TOUT ME SOURIAIT »

Moment de communion entre la Butte Paillade et les coéquipiers de Jérôme Roussillon.

La saison suivante le rêve continu puisque vous prenez la direction d’une autre école reconnue : le centre de formation sochalien. Le club avait connu son âge d’or dans les années 2000. Est-ce que cela a influencé votre décision d’aller dans le Doubs ?

Quand tu quittes l’INF, il s’agit de choisir un club en fonction du niveau de son équipe professionnelle mais également de son rapport aux jeunes : combien de jeunes sont présents dans l’effectif professionnel et combien ont éclos ces dernières années. De nombreux clubs avaient manifesté leur intérêt mais je privilégiais des clubs formateurs : Rennes et Sochaux sont les deux clubs que j’ai visités…j’ai eu un coup de cœur pour son château donc j’ai choisi le FCSM. Je m’éloignais de ma famille mais c’était le prix à payer pour continuer ma progression.

Un choix que vous n’aurez pas le temps de regretter : champion de France U17 dès votre première saison, avec la bagatelle de 33 buts inscrits, vous êtes naturellement surclassé et disputez la finale de Gambardella face à Metz. Vos premières grandes émotions en tant que footballeur…

Cette saison-là tout me souriait ! J’avais signais au club comme latéral mais lors du deuxième match j’avais dû dépanner au poste de milieu gauche. Ça se passe bien, j’inscrits un doublé. Le match suivant je rejoue milieu et claque cette fois un triplé. Je ne suis plus redescendu de la saison : j’enchaînais but sur but et j’étais le plus heureux. Résultat, je suis convoqué avec la CFA pour disputer le dernier match de la saison soit celui de la survie pour mon premier banc avec la réserve. L’entraîneur me fait entrer à quinze minutes de la fin, et sur mon premier ballon je marque le but de la victoire (2-1). À ce moment-là, tu te sens puissant…c’est la meilleure sensation que j’ai eue en tant que joueur.

S’enchaîneront la signature de votre premier contrat pro en septembre 2012, des débuts en fanfare puis des blessures à répétition et un rebond en Ligue 2 avec votre club formateur. C’est en janvier 2015 que votre carrière connaît un véritable coup d’accélérateur : vous signez pour 4 ans et demi au MHSC. Expliquez-nous…

Cela faisait deux mois que ma cuisse me faisait des misères. C’est donc en étant blessé que je signe, ce qui était une belle marque de confiance de la part du MHSC. Je retrouvais à Montpellier ce côté familial que j’avais connu à Sochaux : on m’avait beaucoup parlé de cet aspect, je peux le confirmer aujourd’hui. J’ai conservé de nombreux amis au club notamment des membres du personnel. Je ne manque aucune rencontre de l’équipe et je suis passé leur rendre visite lors de mes vacances. Je me suis rappelé de mes débuts avec le MHSC face au PSG de Maxwell (0-1) : le Barça, l’Inter, cette patte gauche…ça imposait le respect !

« DIRE À MES FILS : PAPA EST INTERNATIONAL FRANÇAIS »

Vous évoquez le PSG… En tant que Sarcellois, était-ce un rêve de gosse de porter ce maillot ?

J’ai toujours été fervent supporter du club de la capitale. Entre 8 et 12 ans, j’ai fait de nombreux tournois ou détections avec le PSG donc c’est un maillot que j’ai déjà eu la chance de porter. Et comme beaucoup de jeunes d’ici, ça me donnait plein d’envie, plein de rêves. Aujourd’hui, c’est une des rares équipes de Ligue 1 dont je ne loupe aucun match : j’ai été déçu de leur fin de saison mais je pense que l’approche de la Copa America et le fait d’être champions si tôt dans la saison les a desservi. Par ailleurs, je suis admiratif d’un joueur comme Cavani, que je trouve irréprochable.

Ces derniers temps, le PSG semble indissociable du FC Barcelone…  Vous me voyez venir ? Quid de l’intérêt catalan vous concernant durant ce mercato estival ?

C’est toujours flatteur : le Barça évolue dans une défense à quatre, mais comme ils ont souvent la possession du ballon, le rôle du latéral est très offensif, ce qui correspond à mes capacités. Au même titre que la Premier League, la Liga est un championnat attractif à mes yeux. J’ai encore de nombreuses saisons devant moi donc j’aviserais si l’occasion se présente. Actuellement, je m’éclate en Allemagne. Parfois, tu as des coups de mou parce que la Bundesliga c’est dur, tu cours beaucoup et tu es souvent fatigué. Mais, le plaisir finit toujours par l’emporter !

Le 6 janvier prochain vous fêterez vos 27 ans. Que peut-on vous souhaiter pour les saisons à venir ?

Je suis sur le point de découvrir la Ligue Europa, forcément j’espère connaître un jour la prestigieuse Ligue des Champions. La cerise sur le gâteau serait de devenir international : je serais fier de défendre les couleurs de mon pays, encore davantage lors d’une compétition internationale, ça serait l’accomplissement d’une carrière. Ça risque de faire un peu tard pour la prochaine Coupe du Monde 2022 (Ndlr : il aura alors 29 ans), mais c’est jouable pour l’Euro 2020. Quand mes fils seront en âge de communiquer, et de comprendre ce qu’il se passe, j’espère pouvoir leur dire : « papa est international français ».

Propos recueillis par Johan CAILLEUX.

Crédits Photos : @VfL_Wolfsburg / @MontpellierHSC

* Pour son premier tour de Coupe d’Allemagne, Wolfsburg s’impose sur le score de 1 but à 0 face à Elversberg.

** En fin de contrat à l’issue de la saison, Bruno Labbadia (ancien international allemand) n’a pas prolongé l’aventure en tant qu’entraîneur du VfL Wolfsburg (Bundesliga). L’Autrichien Oliver Glasner lui succède sur le banc des Loups.

*** Le natif de Sarcelles n’a pas reçu le moindre carton rouge la saison dernière. Seulement quatre avertissements, le tout en 31 matches.

**** Le PSG s’impose 3-2 face au FC Barcelone, le 30 septembre 2014. Marquinhos est alors l’auteur d’une action défensive de grande classe renommée « le sauvetage de Marqui’», déclenchant un vent de folie dans les tribunes du Parc des Princes.

***** En novembre 2017, Benjamin Pavard est appelé pour la première fois par Didier Deschamps. Il évolue alors à Stuttgart, futur septième du championnat, et honorera sa première cape contre le Pays-de-Galles (victoire 2-0, le 11 novembre).

****** Le Guadeloupéen a affronté Alphonse Aréola (PSG) lorsqu’il évoluait au MHSC puis s’est confronté par deux fois à Guerreiro la saison dernière lors d’affrontements entre Wolfsburg et Dortmund.

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