InterviewNational 3

Philippe Lemaitre (Drancy) : « Les générations 2001/02 vont être très handicapées »

25/03/2021 à 11:56

Notre rubrique un jour-un club se poursuit avec Philippe Lemaitre, l’expérimenté coach de la Jeanne d’Arc de Drancy, installée dans le milieu du classement de National 3 au moment de l’arrêt des championnats. Il nous fait part de sa vision éclairée sur le football amateur et de la particularité du foot francilien notamment.

Philippe Lemaitre, l’annonce de cette saison blanche est-elle un crève-cœur ?`

Nous avions déjà été une victime collatérale de l’arrêt du championnat l’année dernière à 9 journées de la fin. D’accord, c’est vrai que si l’on était à cette place là, c’est qu’on n’avait pas fait ce qu’il fallait mais je pense vraiment qu’on avait les moyens de se maintenir, mais bon il faut accepter. Et là, même chose cette saison après 6 matchs alors qu’on avait fait un bon début de championnat avec un groupe renouvelé à pratiquement 80%. Mais au-delà de parler de critères sportifs, de remontée, ce qui m’ennuie, c’est la situation de mes joueurs car ça va faire deux ans qu’ils n’ont pas joué au foot et ça commence à faire long. Je ne voudrais pas que leur motivation soit prise en défaut et à l’heure actuelle je ne suis même pas sûre que l’on pourra reprendre au mois d’août.

Justement, plusieurs entraîneurs s’inquiètent de ce manque de compétition et de l’impact que cela aura sur la carrière des joueurs, en particulier les plus jeunes.

Je suis bien placé pour vous en parler car mon groupe a 21-22 ans de moyenne d’âge, avec l’apport de beaucoup de garçons venant des 19 Nationaux. Je suis inquiet et je pense que les générations 2001-02 vont être très handicapées à l’avenir. Cela va être difficile pour eux de franchir un palier supplémentaire en raison de cette absence de compétition. Les gamins vont manquer de rythme, et même pour les essais dans un club pro, cela va être un handicap. Ils ne vont pas être mis en valeur.

« Le National 1, trop compliqué, pour des clubs de la région parisienne »Philippe Lemaitre

Ou se situe la place d’un club comme Drancy aujourd’hui ?

Drancy est un club formateur qui a ses équipes U17 et U19 au plus haut niveau national et il faut s’appuyer là dessus, bien travailler pour avoir comme cette année 5-6 joueurs qui soient issus du cru dans le groupe senior. On a un tel vivier en Seine Saint-Denis, il faut avoir cette petite fibre locale et faire jouer les jeunes. On a la chance d’être un club bien géré par un président qui a pas mal de belles années d’expérience. Selon moi, la Jeanne d’Arc se situe au niveau National 2. Le National 1, je pense que c’est trop compliqué, au niveau infrastructures mais aussi financièrement, pour des clubs de la région parisienne. Pour l’avoir vécu avec Villemomble, on n’est pas préparé à ça. C’est plus facile pour des clubs de province d’arriver à ce niveau là car nous on est trop nombreux dans notre région.

Y a-t-il une vraie différence selon vous entre le foot en Ile de France et ailleurs en France ?

Quand je vais dans mon recyclage de BEF à Clairefontaine et qu’on parle avec mes confrères de toute la France qui sont présents, je leur dis toujours, et ça les fait sourire, que ma première préoccupation c’est d’avoir des joueurs à l’entraînement le soir. Je suis content quand ils sont tous là. En région parisienne on a un tas d’éléments qui peuvent arriver dans une journée qui fait que votre joueur peut déraper. Quand un joueur n’est pas là, je m’inquiète. Je m’intéresse plus à l’homme qu’au joueur de foot en priorité. Quand l’homme est bien dans sa tête, sur le terrain il fera son maximum.

Mais la différence entre les clubs de province et nous, n’est pas que sociale bien entendu. Financièrement parlant aussi, il y a des disparités. Nous, on vit grâce aux subventions des collectivités, qui maintenant vont avoir d’autres priorités. Ce qui selon moi est une erreur car le football est une part sociétale importante. Pour nous c’est catastrophique car 70% du budget vient de là. En province c’est l’inverse car c’est le club d’une ville de 30 000 habitants, d’une agglomération entière, qui bénéficie donc par conséquent d’un gros contexte économique et de moins de concurrence.

« Remettre la National 3 au niveau national »Philippe Lemaitre

Y a-t-il une solution pour réduire cette différence ?

Je milite pour remettre la National 3 au niveau national (actuellement gérée par les Ligues, ndlr). Nous on se connaît tous par cœur dans la région, et c’est toujours plus sympa de jouer contre des clubs du Nord et de Normandie. C’est aussi plus intéressant pour les sponsors qui nous accompagnent également.

Gardez-vous un œil sur les autres entraîneurs de la région ?

On a des bons coachs en région parisienne et ils le démontrent chaque week-end. J’aime beaucoup Emmanuel Dorado de Sainte-Geneviève, et Rachid Youssef d’Aubervilliers. Ce sont des garçons qui mériteraient à un moment donné d’aller au-dessus. Que ce soit par leur club qui monte ou par un nouveau défi dans une division supérieure.

Et le coach Philippe Lemaitre, comment peut-on le définir ?

J’ai l’étiquette du gars qui fait jouer des jeunes, donc pour des clubs qui sont souvent en difficultés financières et qui viennent de descendre, ça ne me dérange pas, mais peut être que j’aurais bien aimé voir un jour un président avec des moyens financiers supérieurs, venir me chercher pour faire jouer des gars qui s’entraînent le matin. Souvent, nous sommes assimilés à une catégorie et c’est difficile de sortir de cette position. Le style de jeu vous le faites en fonction des joueurs que vous avez. De mon côté, si j’arrive à faire passer des caps à des joueurs, à les faire progresser et que comme l’année dernière un ou deux gars réussissent à remettre le wagon en club pro, ça me va complètement.

Je vous laisse le mot de la fin coach…

Je souhaite qu’on reprenne la compétition mais dans de bonnes conditions. Il faut qu’on puisse tous s’entrainer le soir de nouveau, avoir tous les mêmes éléments entre les mains. Est ce que ca passera par un passeport vaccinal sur la licence ? Le football reste pour nous, entraîneurs, une passion et on se pose tous beaucoup de questions. Il faut aller piocher au fond de soi pour garder une motivation, ça peut être un souci pour l’avenir. Donc, si la FFF peut donner un coup de main la dessus, ce serait le bienvenu, car le monde amateur va prendre une claque au niveau de la perte de licenciés.

Propos recueillis par Reynald Trunsard

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