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Rachid Youcef (Aubervilliers) : « Entraîneur, pas le même métier en région parisienne »

29/03/2021 à 10:35

On poursuit aujourd’hui notre rubrique un jour-un club avec un entraîneur prometteur de la région parisienne, Rachid Youcef. Le coach d’Aubervilliers, nous livre son regard sur la particularité du football francilien et sur l’importance du caractère social de celui-ci.

Rachid Youcef, beaucoup d’entraîneurs nous parlent des changements dans le foot francilien, quel est votre avis là-dessus ?

A l’image du football national, les passerelles se font plus rapidement. Cela va extrêmement vite par rapport à quinze ans où les paliers étaient plus complexes à franchir qu’aujourd’hui. Le plus bel exemple c’est Mustapha Sangaré, passé de la district à la L2 (Amiens), après une seule saison en N3 avec le Racing. L’explication première pour moi est à chercher du côté de l’aspect financier. Les clubs pro ont de plus en plus de mal pour recruter des joueurs confirmés donc ils misent sur la formation et le vivier parisien, mais cela peut être dangereux car ces joueurs ont besoin de temps pour acquérir le niveau.

A notre niveau donc, notre principal problème, c’est de garder ces joueurs. Cela devient très compliqué de travailler deux saisons de suite avec les mêmes, car un garçon qui va marquer 7-8 buts va être sollicité tout de suite en N1, N2, voire même au-dessus comme Sangaré. A Aubervilliers, on n’a pas la puissance financière qu’il faut, donc dès qu’on a un joueur qui fait une saison pleine, nous savons qu’on ne pourra pas le garder.

Cela doit quand même être plaisant de voir des jeunes de chez vous atteindre le haut niveau, non ?

Il y a beaucoup de fierté bien entendu. Je peux citer dernièrement Haris Belkebla, le fils de mon adjoint, qui est aujourd’hui capitaine à Brest. Loïck Landre, défenseur central à Nîmes qui fait une très belle carrière professionnelle, ou encore le jeune Levi Ntumba, deuxième gardien à Dijon, qui à l’avenir devant lui. Mais plus généralement, au-delà de ces réussites, on est fier du travail qu’on fait dans l’ensemble. Avec peu de moyens et en repartant de zéro tous les ans, on réussit à aller chercher des jeunes en dessous, que ce soit chez nous ou dans les divisions inférieures et on leur donne confiance, on leur permet de progresser. Jusqu’à présent, ça donne de bons résultats.

Et personnellement, vous imaginez-vous un destin au-dessus ?

Forcément je reste quand même ambitieux sur mon cas personnel, tout en étant respectueux de mon club bien entendu. C’est lui qui m’a donné la chance à ce niveau là , c’est ma ville, j’y suis très bien. Mais c’est vrai que dans un coin de la tête, on se pose la question à un moment donné pourquoi pas au-dessus ? Et c’est d’ailleurs pour ça que j’ai passé et obtenu mon Diplôme d’Etat Supérieur en fin de saison dernière, en passant toute l’année à Clairefontaine.

Est-ce un plus d’entraîner en région parisienne dans ce cas là ?

J’ai beaucoup échangé à Clairefontaine avec les autres coachs de toute la France et le constat que j’en sors c’est que l’on ne fait vraiment pas le même métier en région parisienne que des coachs de Provence ou même d’un niveau supérieur. Pour entraîner ici, il faut avoir une bonne connaissance du secteur et du public sinon on se prend les pieds dans le tapis et l’on se trompe d’objectifs. Vous savez, nous avons affaire à un environnement très délicat, un public très particulier. A Aubervilliers, au-delà du football, j’essaye déjà de connaître au mieux possible l’humain, créer des liens affectif qui après se retranscrivent dans le sportif. Nous avons des problèmes d’absentéisme et de discipline. On se retrouve face à des gars qui sont pour certains chez leur parents ou qui n’ont pas de travail et pour qui le sport est une bouffée d’oxygène.

Contrairement aux autres coachs, on éduque encore, même à ces âges-là. Il y a beaucoup d’attention envers certains profils de garçons, ceux en échec scolaire qui sont à deux doigts de tomber dans la délinquance. Il faut qu’on arrive à les tenir avec le sport, à avoir des rêves un peu supérieurs afin de s’en sortir par le football. Un garçon comme Philippe Lemaitre (coach de Drancy, ndlr), que j’ai connu en tant que joueur, est très bien placé pour en parler, Il connaît la région, le niveau, le public. Nous sommes une catégorie d’entraîneur qui ont des doubles ou triple casquette et qui doivent gérer des tas de choses. J’ai l’impression que parfois mon rôle d’entraîneur passe en deuxième ou troisième position.

Justement, ces deux années tronquées vont-elles laisser des traces à ce niveau là ?

C’est vraiment catastrophique en effet. Et je pense que cela va l’être même dans les clubs de haut niveau. J’ai dans mon cercle d’amis proches, des garçons qui sont éducateurs dans des centres de formation professionnel. C’est dramatique ce qui s’y passe. Les clubs vont devoir prendre des décisions et épurer un peu leurs effectifs. On a énormément de garçons qui vont se retrouver perdus et beaucoup vont prendre un vrai coup derrière la tête mentalement. Chez nous c’est pareil, de 16 à 24 ans, on a des garçons qui ont encore pleins de rêves, et tout ça est un vrai frein à leur progression. Pour certains ça va être dramatique de leur relever la tête.

A Aubervilliers, notre marque de fabrique est de récupérer beaucoup de joueurs à qui l’on donne une deuxième chance. Des échecs de centre de formation ou bien de niveau supérieur, en N2 ou N1 pour qui cela n’a pas fonctionné. On récupère des gars qui ont le moral dans les chaussettes, et on arrive à leur redonner confiance afin de rebondir. C’est une génération qui va beaucoup souffrir de cette saison mais cela va au-delà du sport. On a tous l’impression qu’on a perdu une année de notre vie.

Je vous laisse le mot de la fin Rachid Youcef

J’aimerais adresser un message de soutien à toutes ces familles endeuillées, blessées et souhaiter un bon rétablissement aux gens qui sont en difficulté en ce moment. Contrairement à pas mal de personnes qui sont dans le haut de tableau, moi j’ai tout de suite relativisé et fait la part des choses parce que même si le foot c’est bien, la santé et les valeurs des gens restent prioritaires. Courage à tous !

Propos recueillis par Reynald Trunsard

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