Interview - Droits Télés

Pierre Rondeau : « On est vraiment dans la merde »

14/01/2021 à 18:30

Le spécialiste des questions économiques dans le sport a fait le point pour Actufoot sur la situation du football français, au bord du gouffre. (Photo : DR)

Après la bombe lâchée par Maxime Saada le patron de Canal+, qui a annoncé mardi rendre son lot à là Ligue, à quelle(s) décision(s) peut-on s’attendre de la part de la LFP, réunie par ailleurs cet après-midi ?

On parle quand même d’une information donnée par Canal mardi, on est jeudi. 48 heures pour prendre une décision lourde de conséquences me semble compliqué mais il faut en prendre une. Je n’aimerais pas être à la place des dirigeants. Le choix m’a l’air très compliqué et très dangereux. C’est soit vous refusez le nouvel appel d’offres au risque de n’avoir aucun diffuseur d’ici la fin de saison, soit vous avez une chaîne qui diffuse gratuitement, en l’occurrence Téléfoot, soit vous acceptez l’appel d’offre qui prendra du temps. Ça prend 6 mois, en moyenne.

L’idée du Pay Per View a commencé à germer du côté de Canal…

Laisser Canal gérer le Pay Per View qu’ils proposent… Ce serait très hasardeux sur les dotations financières, les revenus, les rentrées des droits TV. Arnaud Simon, en tant que spécialiste des droits télés et ancien dirigeant d’Eurosport, conseillait à la Ligue de refuser la proposition de Canal + de mettre en place l’application Pay Per View parce que, pour lui, ce serait nous faire entrer dans la bergerie et donner le droit de gérer tout ce nouveau marché potentiel. Puis de s’accaparer l’intégralité des abonnés fans de foot pour pouvoir se retrouver dans une position dominante à l’avenir, si jamais on venait à développer ce cas d’application. Tant l’option A que l’option B, le choix me semble cornélien.

C’est la solution la moins mauvaise, pas la meilleure…

J’ai beau chercher même avec la moins mauvaise, dans tous les cas, il y aura des conséquences négatives. Je pense véritablement qu’ils ne peuvent pas refuser. Concrètement, si beIN récupère les droits après la renonciation de Canal +, beIN a parfaitement le droit, pour distorsion de concurrence, de renégocier un appel d’offre. Le lot 3 n’a plus la même valeur que tous les autres lots qui eux seront renégociés avec la nouvelle mise en vente. Ce n’est pas possible d’avoir un lot 3 vendu en 2018 à 330 millions d’euros et d’avoir tous les autres matchs revendus en février 2021 à la valeur du marché de 2021. Il y a une distorsion de concurrence, donc il y a nécessairement et juridiquement légitimité à demander un nouvel appel d’offres. De ce point de vue là, il va y avoir une bataille juridique, je pense, pour savoir quelle est la meilleure option à prendre, en tout cas la plus juste et la plus légale.

« S’il y a appel d’offres, c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres »Pierre Rondeau

L’appel d’offres est nécessaire ?

Juridiquement parlant, il est nécessaire voire obligatoire. S’il y a appel d’offres, c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres, en tout cas c’est le loup qui rentre dans la bergerie. C’est Canal qui peut s’accaparer de tout de par sa proposition de Pay Per View. Ou alors il y a l’option de la Ligue qui se charge, d’elle-même, de la diffusion des matchs. Mais ça aussi, ça demande un coût, de l’organisation. Est-ce que la LFP a ces compétences ? Est-ce que, sur internet, il y aura les capacités nécessaires pour diffuser à l’ensemble des téléspectateurs ? Il y a beaucoup beaucoup de variables qui me font dire que je ne peux pas croire qu’on puisse prendre une décision aussi importante et aussi majeure en seulement 2 heures grâce à une réunion sur Zoom.

La Ligue 1 est clairement moins valorisée après toutes ces péripéties. À combien est-ce qu’on peut la chiffrer, aujourd’hui ?

C’est assez compliqué de répondre à cette question parce qu’on ne connaît pas tous les tenants et les aboutissants. Ce qui est sûr, c’est qu’on sait qu’entre 650 et 750 millions d’euros elle est rentable. Elle l’était jusqu’ ici. Il n’y avait pas de seuil de rentabilité atteint, en l’occurrence pour beIN. En tout cas, les droits et les lots 2016-2020 avaient assuré une stabilisation, une sérénité. Canal et beIN s’étaient mis d’accord sur 748 millions d’euros. Il y avait une forme de stabilité sur ces 4 années de contrat. À l’époque, ça paraissait juste. Maintenant, vous rajoutez à ça le cas de figure de la crise économique, vous êtes mécaniquement en droit de demander une dévaluation du prix. Même à 650 voire 600 ça pourrait se défendre mais ça me semblerait extrêmement risqué. Même en deçà de 600 millions. Il y a une fourchette large entre 500 et 650 millions d’euros.

« Si on ne fait rien d’ici quelques semaines on aura des faillites »Pierre Rondeau

La faillite de certains clubs est-elle inévitable ?

Elle est mise en avant. Si on ne fait rien d’ici quelques semaines on aura des faillites. Seulement, parce que le facteur faillite est mis en avant et est une certitude, les clubs, les dirigeants vont très rapidement désirer changer et désirer acter une révolution du football et, en tout cas, trouver des solutions très rapidement parce que la faillite du club est une réalité. Mardi lors de la réunion entre l’UNFP et les clubs, les représentants des clubs ont mis en avant le risque de faillite et le peu de choses qui étaient faites. Véritablement c’est un risque, c’est sûr.

Les joueurs, qui sont eux-mêmes les acteurs principaux de ces championnats vont devoir consentir de grosses baisses de salaires. Inéluctable pour que les choses changent ?

Ça paraît inéluctable mais, encore une fois je le répète, ils ne sont pas responsables. Donc c’est normal qu’on aboutisse à des discussions individuelles entre les clubs et qu’il n’y ait pas d’accord collectif. Ça paraît assez grotesque d’imposer un accord collectif et un taux fixe de réduction tant il y a des différences faramineuses entre les joueurs et des taux économiques qui ne sont pas les mêmes. On ne peut pas mettre sur le même pied d’égalité Neymar qui gagne 3,06 millions d’euros par mois et l’ailier remplaçant d’un club de Ligue 1 lambda. Ce ne sont pas du tout les mêmes rémunérations. Donc la baisse est à mon sens nécessaire voire indispensable mais elle doit se faire en bonne intelligence, au cas par cas, avec l’accord des joueurs. Il ne doit pas y avoir un accord de branche. La branche footballistique n’existe pas par définition et je trouverais ça injuste de sanctionner les joueurs qui ne sont en rien responsables de la crise.

« C’est quand même malheureux pour le football amateur »Pierre Rondeau

Il y a eu beaucoup de spéculations autour du « Spotify » du foot. Aujourd’hui, sommes-nous prêts à aller vers ce format ?

Le problème c’est la vitesse des choses. Mettre en place un « Spotify » du foot, qui serait une bonne chose, ne peut pas être fait en deux heures de réunion sur Zoom et 48 heures après l’interview de Maxime Saada. Si on veut mettre en place le « Spotify » du foot, il faut discuter avec l’ensemble des acteurs, il faut prendre des décisions longues et durables, il faut faire des comissions, des appels d’offres, structurer le marché, l’organisation, la structure… C’est très compliqué. Ce n’est pas d’un claquement de doigts que ce « Spotify » du football se fera. Je le répète, on est à 48 heures de l’annonce de Maxime Saada, faire une réunion sur Zoom entre les dirigeants, ce n’est pas possible. Ça me semble extrêmement hasardeux et dangereux de prendre une telle décision aussi rapidement et avec une telle pression.

À combien mesurez-vous le déficit des clubs en cette mi-saison ?

Il a été jugé par la DNCG sur toute l’année 2020 et il est estimé à 600 millions d’euros. La France, qui est quand même un cas à part en Europe, est victime de la crise économique, vous rajoutez à ça l’épisode Mediapro et maintenant l’épisode Canal +. On est au-dessus du lot par rapport aux autres. Les Espagnols et les Italiens souffrent aussi de la crise économique mais n’ont pas le précédent Mediapro. On est vraiment dans la merde.

Est-ce que le football amateur peut craindre de s’asseoir sur les 40 millions d’euros qui lui étaient promis dans l’assiette des droits télés ?

C’est quand même malheureux pour le football amateur que l’année du déplafonnement, demandé depuis 4 ans par les élus et les dirigeants, soit voté cette année au même moment que les droits TV s’écroulent. C’est inquiétant pour eux. Je vais vous citer plus près que le foot amateur, le foot féminin. Le foot féminin qui était bénéficiaire de 2% de redistribution des droits TV du foot masculin. Les clubs ont annoncé qu’ils n’ont pas toujours vu ce plus financier. Il y a déjà des choses faites à l’encontre des acteurs secondaires, le foot féminin et le foot amateur, ça aura des répercussions difficiles pour tout le monde.

Propos recueillis par Thomas Gucciardi avec Emmanuelle Devriese