Interview

Philippe Tournon : « J’ai le sentiment d’avoir été un privilégié »

30/03/2021 à 18:23

Après avoir passé 50 ans à suivre l’Équipe de France en tant que journaliste, attaché de presse et responsable du service presse de la fédération, Philippe Tournon témoigne pour Actufoot, à l’occasion de la sortie récente de son livre « La Vie en bleu », de son admiration pour Didier Deschamps et de ses innombrables souvenirs au plus près de la sélection tricolore. Surnommé « le grincheux » par les joueurs, l'homme aux mille secrets et anecdotes donne aussi son avis sur quelques sujets d'actualité. Entretien.

« La Vie en bleu » aux éditions Albin Michel est parue le 6 janvier dernier. Qu’en est-il de son succès environ deux mois après sa sortie ?

Je ne sais pas où on en est mais je sais qu’Albin Michel, l’éditeur, est satisfait. Ils ont déjà procédé à une réimpression mais je ne sais pas si on a vendu cinq, dix mille exemplaires ou plus. Ca ne m’obsède pas d’ailleurs, je vous le dis franchement. J’ai eu l’éditeur dans les premières semaines de sortie qui ont bénéficié d’une très bonne couverture médias. C’est un bouquin qui a bien démarré !

Vous n’aviez « jamais voulu raconter » et puis vous vous êtes décidé. Quel a été votre déclic ?

Le déclic c’est principalement la confiance que j’avais en Lise Boëll, qui a la charge de tout ce qui concerne les romans chez Albin Michel. On a déjà travaillé ensemble il y a une vingtaine d’années, j’avais fait les textes de plusieurs albums sur « Les Yeux dans les Bleus » qui avaient suivi le film de Stéphane Meunier. Donc il y avait un contrat de confiance et elle a su trouver les bons arguments pour me convaincre. Elle a été claire même si ce n’était pas ma tasse de thé de balancer. Et puis, je n’allais pas profiter que je ne sois plus dans le circuit pour régler des comptes que je n’ai pas réglés d’ailleurs (rires), car je n’ai eu de gros litiges avec personne. Lise a respecté mon souhait de ne pas cracher dans la soupe alors que j’avais les moyens d’égratigner quelques réputations. Mais je ne voulais pas le faire. Elle m’a dit : « Dans ce siècle de football que tu as couvert en tant que journaliste et attaché de presse, il y a forcément des anecdotes susceptibles d’intéresser un large public. » Ca s’est fait comme ça, elle m’a fait craquer on va dire.

Il a fallu faire une rétrospective colossale ? Comment rassembler autant de moments, de souvenirs, d’anecdotes ?

J’ai fait appel à ma mémoire, à mon vieux camarade Patrick Lemoine aussi, comme je le mentionne dans les remerciements de mon livre. J’en ai eu besoin pour être sûr de ne pas oublier d’évènements majeurs et ressusciter en moi des souvenirs. Je lui avais demandé de me faire balayer ces 50 ans de football avec des points très brefs. Il n’a pas développé telle Coupe du Monde ou tel événement mais des souvenirs particuliers comme la première Coupe du monde diffusée en couleurs. J’avais aussi des carnets de notes plus ou moins étoffés. En 1986, j’écrivais beaucoup, je faisais des journaux de bords tous les soirs avant de me coucher. Je n’ai pas encore trop de dégâts au niveau des neurones donc ça revenait aussi au fur et à mesure que je faisais appel à ma mémoire sur des grands évènements, des phases finales ou des faits hors-terrains. J’ai aussi repensé à mon passage à l’Equipe, l’époque de Tapie, l’UNFP… Les anecdotes sont remontées à la surface assez facilement.

Qui l’a lu et quels retours avez-vous eu des principaux intéressés ?

J’ai eu Luis Fernandez qui a gentiment contesté certaines choses par rapport à la Coupe du Monde 86 et manque de pot, c’est là où j’avais le plus d’éléments (rires). Ce sont des futilités mais je raconte qu’à une époque, pendant les matchs de préparation, il avait fait une petite bouderie et alerté les médias qu’il « rentrait à la maison » parce qu’il n’avait pas été content d’être sur le banc. J’avais noté au jour le jour donc sur le coup, il était malvenu de dire que je me trompais. Il m’a dit : « Tu laisses penser que je n’aime pas l’équipe de France. » A la fin, il a concédé que j’avais peut-être raison et qu’il n’en avait plus le souvenir. Luis est la seule personne qui s’est manifestée. D’autres m’ont apporté des précisions comme sur l’affaire des quotas. Le DTN adjoint de l’époque, Luc Rabas, m’a précisé que Laurent Blanc n’était pas à la première réunion où il en avait été question mais qu’il était à une deuxième réunion qui avait eu lieu à Paris. Aimé Jacquet m’a fait un retour très sympa auquel j’ai été sensible. Il m’a dit « Tu m’as fait revivre tout le football que j’aime, toutes ces périodes que j’ai traversées, que j’avais oubliées et que j’ai retrouvées grâce à toi. C’était beaucoup de belles sensations.»

Aime Jacquet et Philippe Tournon au championnat d’Europe 1996 pendant une conférence de presse donnée à Leeds. (Photo by Alain Gadoffre / Onze / Icon Sport).

« Avec Domenech, rien ne peut surprendre à partir du moment où sa tasse de thé, sa passion première, c’est de n’être jamais là où on l’attend »

En 2004, dès que Raymond Domenech décide de se séparer de vous…

(Il coupe). Il s’est séparé de tout le monde, je le dis bien dans le bouquin. Quand on est membre du staff de l’équipe de France, ce n’est pas une situation acquise pour l’éternité. Je dis par là que le sélectionneur est comme un Premier Ministre qui compose son gouvernement. Le sélectionneur compose son staff et quand Domenech est arrivé, c’est vrai que c’était encore la lancée de l’équipe championne du monde 98 et championne d’Europe 2000. C’était son choix et je ne lui en ai nullement tenu rigueur, il a estimé qu’il fallait donner un petit coup pied dans tout ça. Il a fait le grand ménage et il est reparti avec les hommes qui le suivaient en Espoirs depuis une dizaine d’années. C’est parfaitement logique.

Avez-vous été surpris de le voir devenir entraîneur du FC Nantes en décembre 2020 ?

(Il rigole). Avec Domenech, rien ne peut surprendre à partir du moment où sa tasse de thé, sa passion première, c’est de n’être jamais là où on l’attend. A 70 ans, il reprend du service à Nantes alors qu’il avait combattu pour une limite d’âge en Ligue 1 en tant que président de l’UNECATEF. C’était une énième preuve de ce qu’est Raymond (rires). Le personnage difficile à cadrer, à situer. Ca reste complètement fidèle à lui-même.

Avez-vous hésité à revenir lorsque Laurent Blanc en a fait la demande en 2010 ?

Pas du tout, parce que j’avais bien meublé entre temps. Quand Domenech est arrivé, je suis resté encore deux ans à la direction du service de presse de la Fédération avant de prendre ma retraite en juillet 2006. Après, j’ai monté pour le dixième anniversaire de champion du monde en 2008 un musée itinérant que j’ai baladé dans 10 ou 12 villes en France. J’étais disponible, en forme. Mon épouse travaillait toujours, et, me concernant, ce n’était pas un boulot à plein temps, donc par rapport à ma santé et ma conception de la retraite que je ne voyais pas comme un effacement total de toute activité, ça m’a permis de rester dans le bain. Je n’ai pas hésité longtemps mais j’ai fait celui qui avait besoin de réfléchir un petit peu. Il fallait que j’en parle à mon épouse, que je pose bien les bases de ce retour mais ça n’a pas fait l’objet d’un très long débat.

Quels premiers qualificatifs vous viennent à l’esprit au moment d’évoquer Didier Deschamps ?

Je dirais qu’il est hors-norme, que ce soit dans son approche du métier, dans sa gestion de groupe, ses connaissances sur et dehors du terrain qui sont tout aussi importantes aujourd’hui. C’est un manager de très haut niveau, il a des aptitudes et je parlerais même de dons au-dessus de la moyenne. C’est un monstre de pragmatisme, de détermination, d’ambitions au sens positif du terme. Comme disent certains professionnels de la com’ aujourd’hui, il coche toutes les cases.

Didier Deschamps et Philippe Tournon lors de France-Croatie le 15 juillet 2018 pour la finale du Mondial en Russie. (Photo by Anthony Dibon/Icon Sport)

« Il est professionnel de A à Z, et s’il y avait une lettre après Z, il y serait aussi. C’est un super professionnel. »

Les questions sur Karim Benzema l’ont-ils quand même crispé, agacé ?

Oui, il ne laisse rien transparaître, ça fait partie de ses qualités et de ses atouts. Il ne faut pas imaginer qu’il n’a pas ses états d’âmes et ses petits conflits intérieurs mais il a cette capacité de ne pas se laisser déborder par ce qui n’est pas essentiel. Il n’y a qu’à voir ses conférences de presse, la manière dont il est capable de ne pas répondre aux questions en gardant le sourire. Les journalistes essayent de passer par plusieurs chemins détournés pour lui tirer les verts du nez sur tel ou tel sujet mais il ne bronche pas. On ne le piège pas, il garde son sourire, il fait de la langue de bois quand il le faut et ça passe très bien. Bien sûr qu’il a ses moments compliqués mais on ne les voit pas. Il n’y a que lui, peut-être son entourage familial et Guy Stéphan, avec qui il forme un tandem d’exception, qui s’en aperçoivent. On dirait qu’il est insensible à tout mais non, il avance. Il est professionnel de A à Z, et s’il y avait une lettre après Z, il y serait aussi. C’est un super professionnel.

Est-il en capacité de lui pardonner ou le point de non-retour a été atteint ?

Ça ne passe pas en termes de pardon. Dans l’esprit de Didier, les choses ont été trop loin. Il y a eu une ligne verte, rouge ou bleu, je ne sais pas comment vous voulez l’appeler, qui a été franchie. Le mec s’est mis hors-jeu donc connaissant Didier, ça m’étonnerait. Adrien (Rabiot), ce n’était pas de la même nature, Karim ça dépassait les limites. Même si ce n’est pas lui qui est allé mettre les tags racistes sur la maison de Didier Deschamps à Concarneau, on a senti que c’était le truc de trop. Je pense que c’est rédhibitoire mais je n’affirme pas. C’est seulement mon intime conviction.

Avez-vous déjà demandé aux médias d’éviter certains sujets ?

Non, car je pense que la demande ne serait pas respectée. De plus, les journalistes n’aiment pas ça et ils ont raison. Simplement, il m’est arrivé deux ou trois fois en 30 ans, à la demande du sélectionneur de l’époque, et ça a été le cas de Didier pour Karim, de faire attention. On avait convenu qu’il répondrait à une question et qu’après, je m’interposais pour faire passer à la suivante. Et c’est arrivé aussi à la Coupe du Monde en Russie quand Griezmann est venu me dire qu’il ferait une déclaration en français et en espagnol pour parler des rumeurs qui l’annonçaient partant de l’Atletico Madrid. Il m’a demandé de dire : « Il ne répondra pas à votre question » si la question se posait. Il y a peut-être un troisième cas qui m’échappe où l’intervenant ne souhaitait pas s’éterniser. J’ai mis les journalistes au courant qu’il n’y aurait qu’une seule et unique réponse à la question. C’est les seules fois où c’est arrivé.

« Le joueur soupçonne toujours qu’un journaliste sorte une grenade qu’il peut dégoupiller à tout moment »

Quel regard portez-vous sur l’évolution des rapports joueurs-médias ?

Ça évolue comme tout car rien n’est figé. Je le dis dans le bouquin, l’évolution de la communication et de la manière de travailler n’ont pas arrangé les choses. Les joueurs et la plupart des sélectionneurs suspectent toujours les journalistes de leur faire dire des choses qu’ils n’ont pas envie de dire ou d’aborder des sujets dont ils n’ont pas envie de parler. Et comme tout le monde n’a pas la faculté de répondre à côté ou d’éviter avec le sourire la question, il y a une espèce de méfiance qui s’est instaurée et qui a grandi au fil des années. Elle n’a pas disparu et ne disparaitra jamais. Un journaliste a cette capacité de questionner sur les choses qui peuvent déranger mais je sais, pour l’avoir été, qu’ils ne disent pas non plus tout ce qu’ils savent. Le joueur soupçonne toujours qu’un journaliste sorte une grenade qu’il peut dégoupiller à tout moment.

Comment vivent-ils les fameuses notes données par les journalistes ?

Quand j’étais journaliste à l’Equipe, j’ai toujours refusé qu’on mette des notes aux joueurs car ça me semble trop restrictif. Lorsque le journaliste met sa note, il le fait à chaud, sans savoir ce qu’il s’est passé dans le vestiaire avant le match, à la mi-temps. Il ne sait pas les consignes qui ont été données à tel joueur et on lui demande de mettre une note parce qu’une prestation lui semble avoir été en deçà de ce qu’il attendait lui. Ce n’est qu’un petit exemple mais il y a des centaines de choses comme ça qui renforcent cette suspicion dont on parlait plus haut, même si globalement les relations se passent bien. En plus, maintenant, pratiquement tous les joueurs ont des relais de confiance dans les médias. Quand ils veulent faire passer un message ou une déclaration, ils savent qui appeler.

Votre aventure auprès des Bleus s’arrête en apothéose avec le sacre en Russie. Pouviez-vous rêver d’une meilleure fin ?

La réponse est dans la question, c’est énorme. J’arrive en 83 et l’Equipe de France gagne en 84 alors qu’elle n’avait rien gagné jusque là en 80 ans. Je décide de m’arrêter en 2018 et nous devenons champions du monde. Je ne dis pas que c’est grâce à moi, il ne faut pas déconner (rires), mais c’est une belle coïncidence. J’ai eu la chance d’être dans le staff à chaque fois que la France a été titrée. Pour le gamin qui rêvait d’être journaliste à 14 ans, c’est magique d’avoir vécu tout ça. Chirac qui me donne l’Ordre du mérite en 98, Macron la Légion d’honneur en 2018. Comme le disent les gamins, c’est un rêve éveillé. Aujourd’hui, je n’ai plus l’âge de rêver mais quand je me retourne sur mon parcours, j’ai le sentiment d’avoir été un privilégié.

Antoine Griezmann rend hommage à Philippe Tournon lors de la dernière conférence de l’attaché de presse des Bleus le 13 juillet 2018 lors de la Coupe du monde en Russie. (Photo by Anthony Dibon/Icon Sport)

Y’-a-t-il une petite anecdote que vous avez oublié de raconter dans votre ouvrage ?

C’est la question piège par excellence. Figurez-vous qu’il m’arrive, certaines fois, en discutant avec des membres de ma famille ou des amis, qu’ils me disent que je n’ai pas parlé de telle ou telle chose, alors que j’ai pourtant des trucs sympas à raconter sur le sujet. Là, vous me posez la question et ça provoque en moi comme une sorte de blocage (sourire). Pour être honnête, il n’y a rien qui me vient à l’esprit. Si vous me rappelez dans deux jours, j’aurais sûrement retrouvé dix anecdotes que j’ai pu oublier ou pas eu la place de raconter et développer comme je l’aurais voulu.

Propos recueillis par Enzo Briand avec Thomas Gucciardi