Interview

Anthony Trolet (La Rouennaise) : « Luc Sonor nous a dit je n’ai pas su qui était migrant »

18/01/2019 à 16:24

Accueillir des migrants et leur donner le goût du football, pour mieux vivre des moments de partage. Tel est le pari, gagnant, fait par l'Association Rouennaise de Football, un club normand créé il y a 25 ans par Anthony Trolet, toujours en poste. Lancé en 2016, ce défi de recevoir des hommes venus d'Afrique et marqués, physiquement, à vie, par les stigmates de la guerre, rassemble. A l'heure où la question migratoire se pose dans le quotidien des Français, le président a accepté de présenter ce projet qui lui paraît, jour après jour, toujours plus indispensable.

Pourriez-vous nous présenter votre club et son engagement ?

Le club va fêter ses 25 ans en 2019. Je suis le président fondateur du club, je l’ai créé de toute pièce. On fonctionne sans aucune subvention de mairie. Ils nous mettent à disposition le complexe Saint-Exupéry de Rouen. On avait été récompensé sur l’aspect environnemental, avec le tri des déchets, les emballages le mercredi, et la récupération du verre récupéré. On fait des choses proches des gens aussi. Pour ce qui est de l’accueil des migrants, on a été récompensé par Generali, le 18 décembre. On envoie du matériel sportif en bon état en Guinée. On avait été récompensé par le Département, pour le sport citoyen, un peu plus tôt, en 2018 et, en 2017, on avait reçu le Trophée Philippe-Seguin décerné par la FFF. On a deux équipes seniors, pas de jeunes, à cause d’un changement de terrain. On n’avait pas de quoi faire des équipes complètes. C’est la 2e saison que ça nous arrive. On espère reprendre quand on sera installé et reconnu comme club résident du complexe Saint-Exupéry, qu’on partage actuellement avec deux autres structures.

Anthony Trolet, le président.

Avec quel argent parvenez-vous à travailler ?

On fonctionne par des dons et de l’associatif. Une boucherie nous fait un chèque tous les ans, ainsi qu’une autre société. Ensuite, on a l’argent des licences et des dons individuels. Ca représente 5000 euros de budget par an. Ca commence à faire pas mal pour des équipes du matin. Notre force au niveau du club, c’est qu’on est très actif sur les réseaux sociaux. On filme nos matches à domicile. On fait les Trophées de la Rouennaise, on récompense le plus beau but de l’année, le plus beau tacle, le plus bel arrêt. On est attractif, on met en place des rubriques sur le site internet. On organise des voyages comme à Clairefontaine (photo de Une) ou à Marseille. On est un petit club, mais on est très bien structuré. Les dirigeants sont très impliqués, on n’est que des bénévoles, on a 70 licenciés.

Pourquoi avoir voulu accueillir des migrants ?

J’ai toujours eu un côté cheville ouvrière, je viens des quartiers de cité, j’ai vécu avec la mixité sociale. Le foot, c’est une porte d’entrée au vivre-ensemble, qui est important. Beaucoup de personnes qui arrivaient de pays africains, notamment, avaient besoin de s’intégrer. Le football favorise la communication, c’est le sport universel. J’ai soumis l’idée au vote à main levée. Ca a déclenché l’enthousiasme des joueurs et des dirigeants. On s’est rapproché de « France, terre d’asile » pour savoir si certains migrants voulaient jouer au foot. On en a eu quatre. Depuis ces débuts en 2016, on en a 16 migrants qui jouent ou ont joué avec nous. Et, attention, on n’avait pas des Zidane. Ils ne savaient pas jouer et ne connaissaient pas les règles. On leur trouve des emplois, on fait des repas en commun, on teste leur cuisine. Aujourd’hui, on a cinq joueurs sous licence. Les autres n’ont pas leurs papiers, donc ils n’ont pas de licence, mais on a trouvé un arrangement avec Generali pour les assurer et qu’ils puissent faire les entraînements. On attend qu’ils soient régularisés. Ce qui est intéressant, c’est par où ils sont passés pour en arriver là. Des joueurs, en Libye, ont été torturés, fouettés, un s’est fait tirer dessus. Ils souhaitent tous rentrer chez eux.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?

Les premiers, quand ils sont arrivés, en 2016, étaient en tongs et en short. Ca m’avait fait drôle. On leur a donné des équipements sportifs du club, des chaussures. Puis, avec France Terre d’asile, on a trouvé des vêtements. Il y avait aussi les moments, dans les douches, où on était tous nus en train de se laver puis se changer. Eux ne font pas ça, par pudeur. C’est là où on a vu aussi les stigmates. Ca a créé un choc. L’argent qu’ils gagnent grâce à leur travail leur permet de payer la milice qui est dans leur village, pour que leurs proches soient tranquilles. C’est une sorte de racket, surtout au Soudan.

Comment payez-vous l’équipement ?

Avec l’argent des dons, on leur offre un sweat, un survêtement. Après, quand ils travaillent, ils payent leur licence. Ca nous coûte 60 euros par joueur.

Ont-ils raconté leur histoire rapidement ?

Non, il a fallu du temps, au moins 6 mois, pour comprendre leur parcours. Au début, ils étaient réservés. Un joueur, originaire du Soudan, Abdulrahman Adam Altaher, a trouvé un emploi, et, aujourd’hui, il parle Français couramment. Il fait le lien avec les autres. Ils se sentent Français. Quand les Bleus ont gagné la coupe du monde, ils disaient « on a gagné ». Ils sont autant Français que moi. On a fait l’Aïd El Fitr, après le ramadan, ils nous ont invité à manger le repas avec eux. Je fais du foot pour ces échanges-là. C’est beau ces résultats. Maintenant, ils jouent, ils participent à la buvette, ils font partie prenante du club. La FFF est venue récemment, avec Luc Sonor. Il m’a dit « je n’ai pas su qui était migrant et qui était de là, j’ai vu 30 joueurs de foot. C’est ce qui était beau ».

Abdulrahman Adam Altaher (2e en partant de la gauche), avec les dirigeants de La Rouennaise Football, et Bernard Diomède, dans les locaux de la FFF.

Le club vous a suivi directement ?

Il a approuvé à 100 %. Il n’y a pas eu de crainte. J’avais peur, avec les attentats, puisque c’était en 2016, que certains puissent refuser. On a fait ça à main levée. Tout le monde, joueurs et comité directeur, a dit oui.

Cette décision a-t-elle eu un impact sur le fait que vous ne puissiez pas faire d’équipe jeunes ?

Non, il n’y en a pas. Le problème, c’est le complexe, car il y a une concurrence assez importante. Pour ce qui est du choix, ça a été de la bienveillance. Beaucoup de clubs copient sur nous. Au niveau national, notre secrétaire général, Pierre-Yves Orlianges, oeuvre avec la Fédération sur l’intégration des migrants. Il travaillait chez M6, il a amené son sens de la communication. C’est pour ça que ça marche au sein du club.

Avec votre regard extérieur, trouvez-vous que les clubs en font assez pour les migrants ?

Non, les clubs ne font pas suffisamment. Il n’y en a pas assez qui accueillent. Il faut trouver la source, si c’est un manque éducateurs ou de place, par exemple, mais il en faut d’autres qui fassent aussi. Des clubs qui ont des salariés ou des emplois civiques pourraient mener des actions, comme on les mènent nous qui avons seulement des bénévoles. Ca commence à prendre forme, mais il y a du travail à faire.

Comment l’expliquez-vous ? Est-ce de la peur ?

Je ne sais pas s’il y a une peur. Il faut voir les sensibilités, les priorités. Ca dépend de la zone géographique, il peut y avoir la peur de l’autre ou le manque de temps. Nous, on le fait, car on est engagé, on aime mener des projets citoyens, mais, pour d’autres, ce n’est pas leur ADN, ils se concentrent sur le foot. Je voulais qu’on fasse les deux.

Comprenez-vous ces refus ?

Qu’est ce que nous, Français, on ferait, si on était dans leur situation ? Ils n’ont rien, ils connaissent la guerre. On irait où la vie nous semble meilleure, et où on pourrait avoir un peu. Si je n’avais pas d’argent, j’irais travailler pour presque rien pour nourrir ma famille. L’immigration a toujours été une force pour la France. On a été un carrefour. Il ne faut pas oublier qui on est, un peu Espagnols, Italiens, Sarrasins. Si notre pays est aussi beau, c’est parce qu’on a cette diversité culturelle. La migration peut nous renforcer. Et on n’est que des hommes, il faut de la compassion. Après, je comprends les gens qui disent qu’il ne faut pas accueillir toute la misère du monde. Mais si personne ne fait rien… En plus, nous, on ne le fait pas que pour les migrants. Un dirigeant a une forme de handicap, le foot est ouvert à tout le monde, quelle que soit la différence. On a deux médecins, des ex-détenus, des intérimaires, un avocat. On a une vraie mixité. Sur un terrain, ça ne se voit pas, ils sont tous en short et en chaussettes. Même à la buvette, il y a des positions sociales différentes, mais je fais en sorte que ça ne se ressente pas. C’est pour ça qu’on tient depuis 25 ans sans subvention.

Que diriez-vous aux clubs pour les inciter à accueillir des migrants ?

Qu’ils n’hésitent pas, qu’ils s’engagent dans cette démarche, parce qu’ils sortiront grandis. Pour l’image de leur club, il y aura un effet positif, que ce soit au niveau des partenaires, des familles. Le foot, c’est vivre ensemble, accepter les autres, la différence. Il faut se réunir autour d’un projet et éviter tout acte de racisme.

Qu’est-ce que représente les prix reçus, comme le Trophée Generali Sports et citoyenneté, le 18 décembre ?

J’ai une gêne. On n’a pas fait ça pour obtenir des prix. On nous a dit qu’il existe un appel à projet, on a postulé car on pouvait être accompagné en terme d’équipement sportif ou une aide financière pour pérenniser le projet. Les récompenses nous aident à améliorer le quotidien de nos licenciés et payer les dotations des migrants. Ca met en lumière notre club, ça valorise le travail de mes joueurs et mes dirigeants depuis trois ans. Si on n’avait pas eu de prix, on n’aurait pas eu de terrain, car on devait arrêter. Ca améliore la visibilité de notre club et ça nous donne une légitimité, une considération.

Propos recueillis par Tom Mollaret

Crédit photos : Association Rouennaise de Football