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Argent, fixes, primes et dérives : la face cachée du football amateur

26/04/2019 à 17:03

Ils sont joueurs de R1 ou de N3 et vivent du football. Ils sont entraîneurs ou présidents en niveau Ligue ou District et proposent beaucoup d'argent pour appâter les meilleurs éléments. Contrairement aux idées reçues, les clubs amateurs ne sont pas si pauvres que ça. Ils réussissent même pour certains d'entre eux à trouver des sommes folles pour recruter et "chiper" des joueurs au nez et à la barbe des clubs ennemis ou voisins. Et pour cela, tous les coups sont permis, un peu à la manière des pros. Sujets tabous et peu abordés, l'argent, les fixes et les primes dans les bas niveaux du football choquent. Actufoot a décidé de mettre un coup de pied dans la fourmilière. Enquête sur la face cachée du football amateur.

État des lieux : salaire fixes, types de primes… le foot amateur pas si pauvre !

120, 150 ou 200 euros de prime de victoire, prime de présence, à la signature, salaire fixe… Très loin des standards du monde professionnel (Ligue 1, Ligue 2), semi-professionnel (N1), voire (N2) où beaucoup de joueurs ne vivent que de par leur pratique sportive en club, le « vrai » foot amateur, du N3 au District, voit lui aussi circuler depuis des années des sommes généralement bien gardées secrètes. Et le constat, appuyé par des chiffres, est sans appel : être un joueur amateur de bon niveau permet d’améliorer considérablement ses fins de mois plus que « de les arrondir », si les résultats suivent. A l’instar des pros, certains font même du foot amateur leur métier . « On est à 160 euros la victoire, 60 euros le match nul.  Je ne suis pas sûr qu’à ce niveau, tu retrouves des primes comme ça. Même dans un bon club de N3, je crois qu’elles sont moins fortes que nous (120 euros). C’était mon choix de proposer des grosses primes cette saison. On passe de « mercenaires » à des mecs payés à la carotte. Sur la durée, ça fait quand même faire des économies au club » nous confie l’entraîneur d’une équipe régionale française. En région parisienne, un club de R1 délivre en moyenne des primes de victoires situées entre 100 et 120 euros, 50 pour le match nul. Les fixes, eux, varient entre 100 et 350 euros, bien loin des montants en Rhône-Alpes, par exemple, qui peuvent atteindre les 1000 euros dans les « gros clubs de R1 » notamment d’après nos retours. « Cela dépend du vécu du joueur » explique l’entraîneur d’une formation de l’élite régionale en Ile-de-France, avant de poursuivre. « Aujourd’hui les joueurs consomment le football. La différence avec avant, c’est que n’importe quel joueur n’hésite pas à demander un fixe. Pour eux, l’investissement mérite salaire sans même se demander s’il le mérite ou s’ils ont le niveau pour y prétendre. C’est la place du foot dans la vie qui a changé. Pour beaucoup, c’est un loisir complémentaire plus qu’une passion ».

Vivre du foot amateur, oui, c’est possible !

Si les primes et fixes permettent assurément de « mettre du beurre dans les épinards », certains montants grimpent parfois si haut qu’un joueur amateur parvient à vivre de son unique pratique du foot. Un joueur offensif, qui a bourlingué entre la R1, la N3 et la N2 en Rhône-Alpes, a accepté de dévoiler les sommes qu’il a pu touchées au cours de son parcours : « Lorsque je suis arrivé dans mon premier club, car je n’étais pas d’ici, on m’a proposé 500 euros de fixe, avec des primes de victoire de 185 euros à l’extérieur et 165 euros à domicile. Le club suivant m’a fait un contrat d’éducateur à 1000 euros net par mois. Ils ont voulu m’augmenter à un moment, jusqu’à 1300 euros lorsque des clubs se sont intéressés à moi. Ils m’ont aussi proposé un travail, mais ça n’avait pas pu se faire à l’époque finalement, malheureusement ». A l’image des joueurs de foot les mieux payés au monde, majoritairement des éléments à vocation offensive, les joueurs amateurs capables de faire gagner leur équipe ont aussi un statut prisé et une considération financière privilégiée. « Certains ont des statuts, donc tu sais que c’est minimum 500 euros. Un attaquant de R1, par exemple, c’est 500 euros. Quand t’es un joueur du vestiaire, évidemment, tu sais pas si c’est 400 ou 600, mais tu sais que c’est dans ces eaux-là » nous détaille encore un entraîneur. Outre les primes de victoire et fixes de base, peuvent s’ajouter d’autres « clauses », comme des primes de buts, de présence ou à la signature ! Fait qui nous a été rapporté, un joueur de Régional 1 a par exemple réussi à négocier une prime à la signature de 1000 euros à son arrivée, pour finalement mettre les voiles en cours de saison. Ubuesque. Dans un autre club de même niveau en France, « un président fortuné lâchait 2500 euros par mois pour un numéro 9 ! C’est complètement fou » s’effare un ancien dirigeant. Nordine Assami (31 ans), défenseur de l’AS Géménos (National 3) a accepté de partager sa riche expérience du circuit amateur à visage découvert : « Les primes, c’est aléatoire. Ça dépend du fonctionnement, du club dans lequel on est. Certains payent la prime à la fin du mois, d’autres sous forme de semestres, lors des vacances de décembre et à la fin de saison. J’ai aussi connu des clubs qui payaient en fin de saison, comme un 13e mois. Cela peut être intéressant si on joue l’accession, car des gens en ont besoin pour vivre, et pour d’autres, c’est un complément. Dans les contrats, les primes particulières vont surtout aux buteurs, en fonction du nombre marqué ou de s’il termine en tête du classement des buteurs. Les primes pour le nombre de buts encaissés ? A ma connaissance cela n’existe pas. Le défenseur passé par Consolat Marseille notamment, précise : « Cet argent n’apporte aucune sécurité financière. Quand on joue en R1 ou en R2, on ne peut pas en vivre décemment. C’est différent de la N2 où tu peux vivre du foot avec un contrat fédéral à l’image d’un travail à plein temps ». Un dirigeant de club contredit pourtant cette idée : « Chez nous, les joueurs en R1 ne font pratiquement tous que du foot. Le club trouve des voitures, paie des loyers et lâche des bons fixes. Ils vivent comme des rois ».

« Parfois t’es mieux payé à jouer plus bas qu’en R1 »

Lorsqu’on parle de « fixes », de primes et consorts en foot amateur, les premières divisions qui viennent à l’esprit sont généralement la N3, la R1, R2… Au niveau District aussi, des clubs sont amenés à rémunérer les joueurs. « Parfois t’es mieux payé à jouer plus bas qu’en R1. C’est justement avec l’argent qu’ils attirent des mecs qui devraient jouer plus haut. Il y a un manque d’ambition, on se dit pourquoi jouer plus haut en touchant un peu moins ? Mais c’est ce que tu vas retrouver en Ligue 1 avec certains qui vont préférer aller jouer au Qatar ou en Chine. J’ai connu certains clubs qui payaient des gars jusqu’à 1500 euros pour jouer en D2. C’était il y a quelques années, mais vous imaginez, ils venaient de N2 ! » témoigne un coach du District des Bouches-du-Rhône, et ancien joueur de bon niveau en amateur.

 Coulisses des négociations, rallonges, guerre entre les clubs…

La partie financière n’est jamais le premier élément évoqué lors des négociations entre clubs et joueurs, le projet sportif étant érigé en priorité. Mais présidents et entraîneurs savent qu’elle représente un enjeu très important pour gérer un recrutement et concocter un groupe. « Cette année, j’ai négocié les primes après le recrutement donc on ne s’en est même pas servi pour l’appât du gain. C’était une erreur de ma part car j’aurais pu attirer des joueurs un peu plus huppés, ou un plus grand nombre. Pour ceux déjà licenciés au club, il faut discuter aussi. Car s’il a eu l’habitude d’avoir un fixe à 500 euros par mois plus des primes à 100 euros, demain, tu lui vends un fixe à 300 euros plus des primes à 10 euros, pour une question de principe, il part et je le conçois. Dans le football, il y a beaucoup d’égo. Tu ne peux pas baisser un fixe car si tu le fais, tu perds un joueur. Il va penser que tu crois moins en lui ou que tu n’as pas aimé sa saison. Si tu veux faire partir un joueur, tu sais aussi du coup que tu as un curseur financier à baisser pour le pousser à s’en aller » raconte un autre technicien coachant en Ligue. Limpide, comme le principe de ne pas aborder le sujet de l’argent trop tôt, car il en va des réelles motivations du joueur à rejoindre un projet sportif, et laisse planer des doutes sur son éventuelle réputation de « mercenaire », terme très utilisé dans le milieu. Pour un technicien régional, « avoir de l’argent et du budget n’est pas problème ». Il appuie son sentiment en dévoilant sa méthode lors des négociations : « Selon moi, c’est même un curseur pour voir si t’attires une bonne personne. Avec mes joueurs, on fait toujours deux entretiens. Au premier, je ne parle volontairement pas d’argent. Je pose les bases avec le projet foot, je ne piège personne. Et je vois si lui ramène le sujet à l’argent. S’il le fait trop rapidement, c’est qu’il ne vient pas forcément pour les bonnes raisons et que ce n’est donc pas un bon profil. Ça te permet aussi de sélectionner ».

« J’ai découvert sur le tard qu’on pouvait gratter, et je me suis dit que je n’étais pas plus con qu’un autre »

On peut affirmer qu’en règle générale, les joueurs et entraîneurs savent où ils mettent les pieds avant d’arriver dans un club, ce qu’il est possible d’obtenir ou non, ceux qui ont des moyens… A condition d’être rodé sur son environnement et d’avoir emmagasiné de l’expérience dans la négoce. « Quand tu es un peu jeune, tu n’es pas forcément au courant de ces choses-là. Négocier un salaire, tu n’es pas encore formé à ça. Et tu apprends qu’un mec qui joue moins que toi, qui ne s’implique pas beaucoup, qui est moins bon, gagne tant, pendant que toi, tu prends rien. Tu l’as mauvaise. Je n’ai jamais compté sur le football pour me payer un truc, mais j’ai découvert sur le tard qu’on pouvait gratter et je me suis dit je n’étais pas plus con qu’un autre » livre un ancien joueur reconverti coach. Président, entraîneur, directeur sportif… Chaque entité possède son homme fort pour gérer la question pécuniaire. « Je sais, pour y avoir été, que dans un club de National 1, c’est l’entraîneur qui décide. Il a pris du pouvoir et le président lui a laissé cette marge de manœuvre. Dans ce club, qui jouait un niveau en dessous à l’époque, je touchais un contrat fédéral à 1350 euros par mois avec des primes de 200 euros par victoire plus 100 euros lorsque tu étais dans les 16 joueurs convoqués. Dans mon club actuel, j’ai négocié avec le directeur sportif car le coach se concentre uniquement sur le foot. Ils avaient besoin de moi et j’ai aussi concédé des efforts (il touche 1200 euros net en contrat fédéral). Je regarde d’abord le projet sportif, si le club prétend à grandir. L’argent, si tu peux déjà payer ton loyer, ton carburant… c’est bien pour un club amateur. Ils m’ont dit qu’on se reverrait plus tard pour renégocier le contrat en fonction de mes performances, comme cela se fait partout. Le club doit aussi parfois en référer à la mairie pour voir s’ils peuvent te donner ton salaire, mais en général tu as un aperçu de ce que tu peux obtenir lors des négociations. »

« Les clubs ne se font pas marcher sur les couilles non plus »

Avant l’heure, c’est pas l’heure, après l’heure, c’est plus l’heure. L’aspect financier apparaît forcément un moment ou à un autre lors des négociations et il s’agit d’être raccord une fois la poignée de mains entérinée. En cas de deal scellé, mieux vaut ne pas revenir sur le sujet. « Ce qui est sûr, c’est qu’au moment de la négociation, c’est le moment de parler de ça. Après, tu m’en parles plus » affirme un coach entraînant en Ligue. Ce dernier a connu un cas de joueur qui a posé problème : « Une fois que t’as accepté, normalement c’est deal. J’ai eu peu de cas où une fois que tu t’es tapé dans la main, une semaine ou un mois après, on me rappelait pour me dire qu’on avait proposé plus ailleurs. Ça m’est arrivé une fois  et c’est ce même joueur que j’ai viré quelques semaines après (voir raison plus bas). De manière générale, les clubs ne se font pas marcher sur les couilles. C’est le ressenti que j’ai » s’exprime-t-il encore. Il n’est pas rare non plus que deux clubs « rivaux » généralement proches géographiquement voient les joueurs naviguer facilement de l’un à l’autre. Ceci entraînant une petite lutte d’ego, entre clubs, voire entre présidents. Un dirigeant d’un club de niveau régional raconte une anecdote qui peut en dire long sur cet argent qui transite : « Il y a quelques temps, notre meilleur joueur et buteur était un jeune un peu timide. Il ne maîtrisait pas trop l’environnement des primes, les fixes. Il était avant tout là pour le plaisir, au milieu de mercenaires, et avait l’une des plus petites primes du groupe. Quand le club voisin lui a proposé 800 euros de fixe à la trêve hivernale, son club s’est empressé d’organiser un rendez-vous pour le verrouiller et a triplé son fixe… ».

Quant à la légalité de ces primes, si certaines structures en déclarent une bonne partie puisque les règlements sont fait par chèque, nombreuses sont celles qui empruntent des routes plus sinueuses. « C’est du black. Tu n’as rien qui est écrit, signé, c’est juste de la parole avec toutes les primes qui existent. Je trouve que ça a un peu parasité ce football marseillais par exemple » estime un entraîneur phocéen. Et si ce n’est pas du black, les joueurs sont rémunérés via des « frais kilométriques déguisés » nous dévoile un autre entraîneur. Quid du contexte de la remise des fameuses enveloppes ? Chaque joueur vient-t-il tour à tour dans le bureau du président pour recevoir son argent ? D’après les informations que nous avons pu récolter au sein de plusieurs clubs, histoire de s’imaginer en situation réelle, c’est par exemple l’entraîneur qui effectue une distribution générale d’enveloppes devant le groupe entier, une fois par mois à l’issue d’une séance d’entraînement. Chaque joueur y connait évidemment le montant à l’intérieur de la sienne, et ne peut que s’imaginer combien touche le coéquipier à côté de lui.

L’argent c’est tabou, on en viendra tous à bout…

Hors de question d’en parler. L’argent dans le foot amateur a toujours été un tabou. On ne communique pas à ce sujet dans les médias, les coachs cachent les sommes qu’ils touchent tous les mois, les joueurs ne crient pas le montant de leur fixe haut et fort dans les vestiaires (oui, car ça résonne…). On fait plutôt comme si de rien n’était, comme si on venait bénévolement fouler les pelouses pour prendre du plaisir et caresser le cuir. Mais, au fond, tout le monde le sait… Il y a bel et bien de l’argent et parfois même beaucoup d’argent à l’intérieur des mallettes des présidents de clubs amateurs ou parfois au fond des poches de certains joueurs « mercenaires » qui viennent pour « gratter » un maximum de gros sous dans des équipes de niveau District et Ligue. A l’avant ou à l’inter-saison, les négociations sont rudes pour coachs et footballeurs amateurs qui souhaitent faire monter leur cachet ou ajouter une petite prime par ci ou par là.  Et une certaine hypocrisie règne en maître dans ce milieu. On retrouve comme une sorte d’interdiction qui peut être implicite ou explicite de la part des clubs qui demandent à leurs joueurs de fermer leur bouche sur des chiffres qui pourraient causer pas mal de problèmes au sein des vestiaires mais pas que…

« Moi, j’ai une règle simple : peu de personnes sont au courant des montants en général. Le président, l’entraîneur et les joueurs ont l’interdiction formelle d’en parler sous peine de sanction. Si un joueur fait fuiter le montant, tant que je ne le sais pas, alors pas de soucis. Le jour où je le sais, je le dégage. Ça m’est arrivé cette année sur un fixe avec un joueur qui avait parlé de ça sans donner son montant et la semaine d’après, je le dégageais du club » nous affirme fermement un entraîneur exerçant en ligue. Alors pourquoi cacher les chiffres ? Pourquoi garder le secret ? Pourquoi virer un joueur si son salaire fuite ? Nordine Assami, défenseur de la N3 de l’AS Gémenos nous donne la réponse : « Les salaires ? On nous demande de ne pas en parler. Cela peut poser problème… Ça attise parfois la jalousie des uns et des autres. Des joueurs plus importants que les autres en terme de minutes jouées peuvent être moins payés que certains qui sont arrivés avec un statut et qui ont pourtant moins participé aux matchs. Le joueur se dit qu’il joue tous les matchs mais qu’il est moins payé que celui qui en a joué six… C’est pour cette raison qu’on essaye de rester discret ». 

« Ça a toujours créé des tensions« 

Comme nous l’ont dit les coachs interrogés, le thème de l’argent est abordé au moment de la négociation, c’est le moment de parler de ça. Après les négociations, c’est terminé, on n’en parle plus ! Un attaquant de la région Rhône-Alpes nous l’a confirmé : « Les chiffres, c’est un peu tabou… La façon dont tu es arrivé, tout le monde est au courant, mais il ne faut pas que ce soit précis. On n’en parle pas dans le vestiaire ». De telles révélations pourraient briser un groupe… « Quand il y a des joueurs un peu moins forts qui étaient payés, je ne me gênais pas pour aller demander aussi de l’oseille. Ça a toujours créé des tensions : pourquoi lui gagne tant et lui autre chose ? Si le club a l’argent pour donner des primes, je comprends qu’il le fasse. Les primes, tout le monde a les mêmes. Par contre, quand tu commences à donner des salaires, c’est compliqué… Ça va un peu véroler le truc… » se souvient un ancien joueur du Sud de niveau Ligue qui avoue lui-même être allé réclamer de l’argent quand il a découvert ce que son coéquipier gagnait.

Certains ont profité de ce business pour faire de leur carrière de footballeur amateur un véritable métier. Plus que de mettre du beurre dans les épinards, les « mercenaires » comme on les appelle, ont plutôt mangé du caviar. Ces joueurs-négociateurs ne se sont pas gênés pour profiter du système et faire grimper les montants. Connus de tous les clubs parce qu’ils voyagent tous les ans vers d’autres sphères, ces joueurs en soif de pognon se sont construits une réputation d’homme d’affaire. Nordine Assami, joueur de N3 à Marseille prévient : « Il ne faut pas se tromper d’objectif ! Quand on va sur le terrain et qu’on gagne un match, la prime est méritée plus ou moins mais quand tu fais une mauvaise saison et que tu réclames ton billet, là on se fait une mauvaise image de toi. Le milieu du foot amateur, c’est petit. Les infos se transmettent et certains joueurs sont un peu blacklistés par rapport à ça. Il y a des joueurs, on sait qu’ils sont de très bons footballeurs mais par leur comportement ou mentalité, on ne veut pas travailler avec eux . Pourquoi ? Parce qu’on sait que ça va être néfaste pour le collectif ». C’est pour ces raisons que les présidents, directeurs sportifs, entraîneurs et joueurs restent muets à ce sujet. Pour eux, l’argent peut avoir une odeur, une odeur nauséabonde qui pourrait disperser les troupes.

Les dérives de certains clubs pour « lâcher un billet » à des joueurs

Pour pouvoir indemniser certains joueurs de leur équipe première, des structures amateurs ont fait marcher leur imagination pour trouver des solutions détournées. Selon nos informations, plusieurs clubs de N3 dont nous tairons les noms utilisent encore les contrats aidés pour payer plusieurs joueurs. On parle ici de contrats de dix mois, payés par l’état à hauteur de 400 euros mensuellement et auxquels les clubs doivent ajouter 100 euros. Une pratique encore en vue cette saison, mais qui s’apprête à disparaître puisque le président de la République Emmanuel Macron y a mis un terme. « Je peux vous garantir que ça se fait puisque je l’ai vu dans un club où je suis passé » nous lâche un coach. « Le club est censé rajouter une partie, mais ils se mettent d’accord avec le joueur pour ne pas leur donner. Souvent, ils acceptent car ça reste une belle enveloppe. Des clubs en font même une dérive totale en utilisant les noms de jeunes du club dans leur dos, pour donner l’argent à un autre joueur qui n’a pas le droit d’en bénéficier. Ce sont des contrats qui doivent permettre l’insertion dans le monde professionnel, et tu te rends compte que c’est devenu des contrats de footballeur, qui ne font que ça ».

Un ancien dirigeant d’un club de N3 d’Ile-de-France pointe lui aussi les dérives d’une région qui place selon lui sur un piédestal ses équipes fanions au détriment de la jeunesse : « Quand tu vois que la majorité du budget est donnée à 20 ou 30 joueurs, c’est qu’il est mal utilisé sur des clubs de 500-1000 adhérents. Il faut un bon équilibre. Normalement, la priorité devrait être de donner des moyens sur les jeunes, les éducateurs, etc. Aujourd’hui, pas mal de clubs ne forment plus, ils misent tout sur leur équipe fanion et délaissent le reste. Combien retrouve-t-on de joueurs formés au clubs dans les équipes fanions de N3-N2 ? Le football est à l’image de la société, il n’est pas à part. Aujourd’hui, les jeunes sont impatients, ils ont accès à plus de choses. Un jeune qui arrive veut une place tout de suite. Un jeune qui fait une demi-saison correct, la saison suivante il exige de gagner autant qu’un jouer expérimenté. Qui plus est le football n’est plus leur centre d’intérêt numéro 1, il y a tellement de choses à côté : les réseaux sociaux, les chichas, pleins de trucs… À notre époque on donnait tout pour aller aux entraînements, aux matches. L’amour du football c’est terminé. Pour 50€, un jouer change de club aujourd’hui. Il n’y a plus d’attachement à son club, à un projet. Mais c’est valable aussi pour les coachs, la nouvelle génération est identique. Aujourd’hui, on est moins patient, on veut tout tout de suite, on a des ambitions démesurées. Il faut s’adapter avec le ce monde. Ceux qui réussissent le mieux, c’est ceux qui ont une politique de formation à long terme, qui n’ont pas peur de prendre le temps. Mais, c’est de plus en plus dur dans le football d’être performant longtemps ».

D’où vient la mallette de billets ?

« Le problème qu’on a, c’est que la ville verse 45.000€ de subventions, ce qui peut paraître beaucoup pour certains ou très peu pour d’autres en considérant que le club a une équipe en N3. 45.000€ pour vous situer, c’est la plus grosse subvention sportive qu’on verse sur l’ensemble des clubs de St Rémy et trois fois la subvention qu’on verse au 2e club de Saint-Rémy, un club de tennis. Pour la ville, c’est un effort très important qui permet d’accompagner les jeunes mais en aucun cas d’entretenir une équipe de N3. Nous voulons un club qui forme les jeunes, qui occupe et accompagne les jeunes. Nous ne sommes pas assez riches pour entretenir une équipe de N3 avec nos propres moyens ». Hervé Chérubini, le Maire de Saint-Rémy-de-Provence dans les Bouches-du-Rhône, avait prévenu lors d’une interview donnée à Actufoot au mois de février avant que la N3 ne déclare forfait général quelques semaines après. Les subventions de la Mairie n’étaient pas destinées à payer les fixes et primes des joueurs de la N3 mais plutôt à améliorer la section Jeunes du club. Et heureusement, notre argent, celui qu’on donne aux impôts, est souvent redistribué en partie aux associations sportives afin de leur donner les moyens de former et d’éduquer nos petits. Du coup, pour assumer les salaires et primes de leurs joueurs seniors, les clubs deviennent de plus en plus inventifs et s’appuient sur d’autres sources de revenus.

« 70 % des présidents des clubs sont des chefs d’entreprise »

Un entraîneur que nous avons interrogé nous a bien expliqué la raison qui a poussé son club à établir des liens et signer des contrats de sponsoring : « Nous ce n’est que du privé, on fonctionne avec des sponsors. C’est aussi pour cette raison que ça peut monter très vite en cas de bonne dynamique de nos entreprises. Les clubs sont de plus en plus dépendants des subventions, nous ce n’est pas le cas, on en a zéro. Des clubs ont 250.000 euros de subventions, et se retrouvent en difficulté. Donc ça veut dire que c’est ta mairie qui paie tes joueurs. Qu’un mec en privé balance 100.000 euros de sa poche, il fait bien ce qu’il veut. Par contre, quand tu commences à payer cher pour des joueurs et que c’est la mairie qui finance, tu te dis à quoi bon ? C’est un monde assez opaque ». Le sponsoring peut donc être une solution, d’autant plus que certains clubs possèdent au sein même de leurs structures des patrons d’entreprises qui jouent les dirigeants. « 70 % des présidents des clubs sont des chefs d’entreprise, les municipalités donnent aussi des moyens. Qu’on le veuille ou non il y a de l’argent dans le football amateur, après il peut-être mal utilisé, mais il y a de l’argent… » nous rappelle d’ailleurs l’ancien dirigeant d’un club de N3 en Ile-de-France.

Différent du sponsoring mais tout autant efficace, certains clubs de foot comme le FC St Leu 95 utilisent le mécénat sportif. Qu’est-ce que le mécénat sportif ? Il s’agit du versement d’un don à un organisme, par une ou des actions d’intérêt général. Le sport véhicule des valeurs positives de discipline, de respect des règles, de sens de l’engagement, qui sont également des valeurs recherchées en entreprise. En utilisant le mécénat sportif, l’entreprise valorise son image et acquiert une notoriété nouvelle. Le mécénat sportif n’est pas uniquement réservé aux grandes entreprises. Il se différencie du sponsoring par la nature des actions soutenues, qui doivent normalement être porteuses de sens, mais surtout dans le fait que le mécène ne doit recevoir aucune contre partie directe. Le mécénat s’assimile alors à un don. Le mécène apparaît de façon discrète, il peut cependant afficher son soutien sur ses propres supports de communication ainsi que sur les supports de l’association. Le logo et le nom de l’entreprise peuvent également apparaître dans la presse.

Il existe différentes formes de mécénats :

– Le mécénat de compétence qui est la mise à disposition de salariés au profit de causes d’intérêt général. A l’inverse du bénévolat, les salariés sont mis à disposition du club par la société et sont rémunérés.

– Le mécénat par apport financier qui est un apport sous forme de subvention, de cotisation ou tout simplement numéraire.

– Le mécénat par apport en nature qui est la mise à disposition de moyens matériels, personnels ou techniques.

– Le mécénat technologique qui consiste à mobiliser le savoir-faire, le métier de l’entreprise.

Pour d’autres clubs, même s’ils sont de moins en moins nombreux, il n’y a pas assez d’argent pour verser des primes ou des salaires et il n’y a pas de sponsor, ni de mécénat. Il faut donc trouver un système D. « Je ne te cache pas que c’est de plus en plus dur pour nous de trouver des mecs qui ont les mêmes valeurs que nous. S’ils cherchent un appartement, un boulot, on peut aider avec le réseau qu’on a, mais nous, on ne paye personne. Et à ce niveau-là, c’est de plus en plus dur de trouver des gens qui acceptent de ne pas être payé » s’exprime un dirigeant de club qui exerce dans le sud de la France. Logement, travail, nourriture, essence, prêts de véhicules… Les subterfuges peuvent être nombreux pour tenter de convaincre un joueur, encore plus quand on n’a pas un billet à lui mettre sous le nez.

Sport Society : des pros pour zéro euro !

Nous avons trouvé un nouveau modèle économique qui pourrait résoudre les problèmes de certains clubs qui n’ont pas beaucoup de budget ou qui pourrait en tout cas donner des idées. Il s’agit de Sport Society. Le projet a déjà fonctionné pour le premier club qui a tenté l’expérience, l’ES Fos, qui vient d’établir des nouveaux records en R2 Méditerranée et qui a validé sa montée en R1 plusieurs journées avant la fin du championnat, sans perdre un seul match. Rémi Fournier passé par les Ligue 2 de Châteauroux, de l’AC Ajaccio, du Red Star ou encore d’Auxerre, Michaël Bosqui qui a connu le même niveau avec le FC Istres et qui a joué en N1 avec le CA Bastia, Fabrice Begeorgi qui a évolué en Ligue 1 avec l’AC Ajaccio et qui a disputé trois matchs de C3 avec l’OM, Sébastien Cantini qui a voyagé entre Sedan, Vannes, Arles-Avignon et le Paris FC en Ligue 2… Tous ces joueurs ont permis à l’ES Fos de truster la tête du championnat toute la saison. Et tout ça, sans donner un seul fixe à un joueur !

« Négocier le virage de fin avec sérénité »

« Nous voulons aider l’ensemble des sportifs et sportives dévoués à se réaliser doublement et à trouver une place pérenne dans la société. Des exclus des centres de formation aux sélections nationales, tous les sportifs professionnels, de haut niveau et assimilés sont les bienvenus. Nous favorisons l’accompagnement tout au long du parcours sportif, de la formation à l’après jubilé. Le double projet permet de s’épanouir dans de nouveaux domaines pendant la carrière et de négocier le virage de fin avec sérénité. Nous croyons fermement à la réussite des sportifs dans les autres sphères de la société. Les valeurs et les compétences acquises par la pratique sont des clés de succès qui transcendent les frontières du sport », voici le mot d’ordre de l’association Sport Society dont le parrain est Benjamin Pavard. James Strauss, directeur sportif de l’ES Fos, a su faire profiter son club de cette structure et de ses idées. « Franchement, il faut juste que les entreprises comprennent le dispositif. Plus on aura d’entreprises partenaires et plus on pourra placer les joueurs. On veut amener le privé vers ce qu’on fait pour vendre les valeurs des sportifs. L’objectif de l’association ? C’est d’ouvrir des portes ! » explique l’homme fort du club provençal.

Dans ce modèle économique, on retrouve trois gros programmes :

1- Le programme REBOND qui va permettre à des jeunes qui étaient dans les centres de formation de pouvoir rebondir dans un club amateur avec en plus une formation professionnelle, des études ou un travail. « On s’occupe de cet accompagnement-là, on est là pour gérer l’échec. Ils vont continuer à jouer au ballon et on va leur préparer leur avenir » explique James Strauss.

2- Le programme PARALLELE qui va permettre d’avoir un job adapté à la pratique sportive. La mission de Sport Society va donc être de trouver un emploi au sportif, lui offrir une formation, des études tout en lui permettant de continuer une pratique sportive à côté.

3- Le programme TRANSITION où d’anciens joueurs pros viennent chercher une reconversion professionnelle et en contrepartie, ils jouent pour le club. « C’est le programme qu’on a mené à l’ES Fos. Sans contrat fédéral, sans contrat aidé, l’ancien pro vient jouer chez nous. On lui rembourse ses frais de déplacement et en contrepartie on lui trouve un job. On a 10 CDI à l’ES Fos » précise le directeur sportif fosséen. Et le joueur, lui, en retour, doit assurer trois entraînements par semaine avec le club et répondre présent aux convocations de l’entraîneur pour les matchs du week-end.

« Rémi Fournier s’est reconverti au Service des Sports de la Ville de Fos-sur-Mer, Michaël Bosqui est en CDI chez Exxon Mobil, Fabrice Begeorgi travaille à la Ville de Fos, Sébastien Cantini est en CDI chez Kem One. Il y a un équilibre qui est trouvé grâce à cette reconversion professionnelle et les anciens pros viennent jouer en amateur. Des primes ? Oui, on en donne des petites mais que sur les matchs gagnés. Par contre, il n’y pas de fixes à l’ES Fos. On paye seulement les frais de déplacement » nous dévoile James Strauss, directeur sportif du club de R2.

Alors, ne faudrait-il pas trouver d’autres solutions que l’argent pour appâter un joueur ? Les clubs amateurs ne devraient-ils pas arrêter de courir après les sponsors ? Ne feraient-ils pas mieux d’aller à la rencontre des entreprises qui recrutent aux alentours ? Ce sont les questions que nous nous sommes posés à la fin de cette enquête. Si vous pensez avoir des réponses, dépêchez-vous, car le temps… c’est de l’argent !

Keevin Hernandez & Thomas Gucciardi avec Julien Guibet.

 

Crédit photo - Visuel : Actufoot