Dites-nous coach

Comment bien gérer son groupe de joueurs ?

11/09/2018 à 16:25

Nouvelle rubrique sur Actufoot, où, une fois par mois, nous allons partir à la rencontre de plusieurs entraîneurs, pour leur demander leur avis sur un aspect de la vie de groupe, sur la tactique ou encore, sur l'entraînement. Pour cette première, nous avons évoqué un aspect essentiel pour un coach : la gestion du groupe. Du travail de début de saison aux relations quotidiennes à manipuler avec soin, c'est une vigilance de tous les instants qui attend l'entraîneur.

Vendredi 31 août, c’est le branle-bas de combat du côté de Colomiers. La venue au monde de la petite Léna chamboule le programme. Surtout celui de Patrice Maurel. L’entraîneur de l’équipe de N2 doit s’adapter, alors que son groupe est en partance pour Sète. « Je suis une personne exigeante, compétitrice, mais aussi à l’écoute. Comme j’aurais aimé qu’on le soit avec moi quand j’étais dans le monde professionnel. A la naissance de mon premier enfant, j’ai eu un jour. » Alors quand Nicolas Kolsynsky s’apprête à voir arriver Léna, le coach n’hésite pas. « J’ai aménagé son temps pour qu’il vive ce bon moment. Le foot, c’est important, mais il y a des choses plus importantes. Une naissance, ça l’est. » Ainsi va la vie d’un groupe de footballeurs. « Une saison, ce n’est que des relations humaines. C’est une deuxième famille. L’an dernier, on a fait 210 séances d’entraînement, 37 matches officiels, 10 matches amicaux », détaille Patrice Maurel. « A 365 jours par an, ça en fait beaucoup ensemble. Alors, le premier critère, c’est la cohésion, le bien-vivre. »

Pour connaître les extraordinaires aventures que procure une saison de foot, le quotidien d’un vestiaire doit être harmonieux. Sans être un long fleuve tranquille, reconnaissent tous les techniciens, s’il a une base posée, cela permet d’éviter une majorité de malentendus. « J’ai toujours travaillé de la même façon, je pose un cadre dès le départ, très précis, très clair, dans le fonctionnement, l’attitude à avoir, le comportement à ne pas avoir. Tous les joueurs sont au courant, ça facilite les choses derrière », présente Christophe Taine. « Il faut tenir le cadre pour tous les membres du groupe. Il n’y a pas de star. Tout le monde est sur le même pied. Pour les amendes, il n’y a aucun passe droit, staff compris. » « Posé sur papier » et « signé », cet engagement permet d’éviter toute déviance. « Il n’y a aucune ambiguïté », prolonge l’entraîneur de Fleury (National 2). « Il est toujours important de mettre en place la vie de groupe, car, sur le terrain, c’est un sport collectif. On a besoin des uns et des autres. Or, on a plus tendance à aider le partenaire si on l’apprécie », commente René Lobello, le coach du Tours FC (National).

Patrice Maurel (US Colomiers) : « Cette année, on a fait un Koh Lanta à Toulouse »

Si l’entente absolue et la cohésion parfaite n’existent pas (souvent), chaque technicien vise à tendre vers elles. C’est ainsi qu’ils rivalisent d’idées pour tenter de créer un collectif qui sera le plus à même de vivre ensemble. « On a organisé un stage en Espagne où on avait promis un hôtel 5 étoiles. Or, en fait, on avait prévu un camping sans électricité, ni de réseau. On a dormi dans une simple tente à même le sol. Ils ont été très surpris. On a vécu deux jours de partage, on a fait une Via Ferrata », se souvient Patrice Maurel. « Cette année, on a fait un Koh Lanta à Toulouse. Ils devaient laisser les portables. Par groupes de 5 ou 6, ils devaient interpeller les habitants ». Si les actions quotidiennes sont légions pour garder l’unité – « tous les arrivants, par trois, ont payé les pizzas, tous les mardis », indique Christophe Taine -, les traditionnels stages ont très souvent la côte. « Le stage permet de passer 2, 3, 4 nuits ensemble, lors de veillées. Il y a une cohésion qui se créée », fait savoir Bruno Luzi. Pour mieux réaliser de grandes choses. « Si le groupe n’avait pas été soudé ni uni, l’an dernier, on y serait probablement resté », admet le coach de Chambly, dont le club a été sauvé dans les ultimes journées. « Ce n’est pas un gage de maintien ou de résultat. Mais c’est un sport collectif, l’ambiance est importante dans la gestion. »

C’est alors que le staff doit faire preuve de bon-sens pour ne pas voir son effectif exploser. Le cas de Bastellicaccia, club corse promu en N3 Corse-Méditerranée, est révélateur. Jean-Roch Testa, l’entraîneur adjoint, arrivé cet été, le détaille : « l’équipe sort d’une super saison, en ne concédant qu’une seule défaite. Le club a décidé de récompenser ceux qui ont fait partie de l’accession en les invitant à rester. Comme on a aussi recruté, on se retrouve avec un effectif pléthorique de 35 joueurs. Tous ont su que la concurrence se jouerait à plein. Il n’y a rien d’acquis, ils doivent gagner leur place. Les garçons jouent le jeu », salue le technicien. « Certains ont été remplaçants sur trois matches, ils n’ont pas pu rentrer une minute. Ils sont certainement touchés, mais ils continuent à venir aux entraînements. Pour l’instant, ça se passe au mieux. » Dans un groupe où chacun a son caractère, son ego et ses envies, le quotidien prend une place importante.

C’est ce qu’a compris Bruno Luzi avec l’expérience. Coach historique du FC Chambly qu’il a vu grandir au fil des années, il a évolué. « Il a fallu s’adapter à chaque division, au niveau sportif de l’équipe. On a démarré avec des amateurs en District, qui venaient chercher du foot, puis des joueurs régionaux, pour évoluer à un meilleur niveau. On a évolué dans l’exigence du cadre. Plus on va haut, plus les détails comptent », commente l’entraîneur.  « Maintenant, j’ai un socle, mais lors de mes premières années, je ne pensais pas à ça, je pensais sur quoi j’allais axer mes entraînements, mon système de jeu. Or, comment animer des séances si les mecs n’ont pas envie d’être ensemble », admet Patrice Maurel. Une fois cette donnée intégrée, il faut la mettre en place. Pour René Lobello, la réflexion est claire. « J’ai un mode de management participatif, je discute beaucoup avec les cadres, avec les jeunes, dans une juste mesure. Il y a des moments où il ne faut pas parler. Dans tous les cas, je laisse vivre mon groupe, je lui fais confiance. »

René Lobello (Tours FC) : « On ne manage pas un Français comme un Chinois ou un Africain »

Tour à tour grand frère, père ou mentor, l’entraîneur multiplie les casquettes. « Il peut être un peu tout », reconnait Christophe Taine. Mais surtout, un coach s’adapte à ceux qu’il a en face. « Je suis au courant de tout ce qu’ils font. Il y a certains joueurs que j’ai eu à 13 ans. Certains ont eu des emplois grâce à nous, on les a toujours suivi dans leur cursus. Il y a une histoire liée à ce groupe », plaide Patrice Maurel. « Chaque groupe est différent. Je ne les ai pas tous gérés de la même façon. Certains ont par exemple besoin de plus de discipline, d’autres plus de mou, certains ont une cohésion naturelle, pour d’autres, ça se fait plus difficilement », a remarqué Bruno Luzi. Passé par l’Afrique et l’Asie, René Lobello va même plus loin. « On ne manage pas un Français comme un Chinois ou un Africain. « Si on crie sur un joueur chinois, il perd la face. C’est la première chose à ne pas faire. Ils n’ont pas les mêmes codes. En Afrique, une chose compte, ce n’est pas l’entraînement mais le match. Alors, il faut enlever l’exigence à l’entraînement, garder un côté ludique. »

S’adapter, faire des concessions, tout en restant dans le cadre fixé, la ligne est parfois ténue pour un entraîneur, qui peut s’appuyer sur ses adjoints, au rôle parfois proche de celui du psychologue. « Ce n’est pas loin d’être vrai », sourie Jean-Roch Testa. « Jean-Luc (Lucciani, l’entraîneur principal) est un très bon coach, il connaît le foot. Moi, j’aime bien ce rôle. Si les joueurs ont une inquiétude, avec moi, ils peuvent s’ouvrir. J’ai joué 11 ans en D1, j’ai été pro. La plupart ne le seront certainement jamais, mais ils apprécient que je me mette à leur niveau sportif, et pas au dessus d’eux. »

Une relation d’égal à égal qu’a probablement su mettre en place Didier Deschamps, capable de sublimer son équipe de France pour aller chercher la victoire en Coupe du Monde. « C’est un exemple de réussite. C’est ce qu’on essaie tous de faire bien entendu, avoir un groupe avec beaucoup de cohésion, de cohérence », souligne Bruno Luzi. Quitte à prendre des décisions fortes concernant la composition d’un effectif…

Tom Mollaret