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Bruno Luzi (Chambly) : « Là-haut, il faut des noms, même si certains font de la merde (sic) »

25/04/2019 à 11:45

Bruno Luzi est un entraîneur comblé après la promotion en Ligue 2 du FC Chambly. À 53 ans, le technicien picard a participé à toutes les montées du club, 5 sur le terrain et 7 depuis le banc de touche, se hissant ainsi de la plus basse division amateur au monde pro. Ce coach passionné et à succès s'est livré sans langue de bois sur son parcours pour Actufoot.

Le FC Chambly et la famille Luzi, c’est une grande et belle histoire… Racontez-nous vos débuts à Chambly ?

C’est un club que mon frère et mon père ont fondé en 1989. Nous sommes partis de la dernière division, au plus bas de l’échelle. On a monté les échelons, puis chemin faisant l’ambition est un peu venue de DH jusqu’en National, et puis ça continue aujourd’hui…

« Il n’y avait pas de douches, c’était vraiment le football amateur »

Vous auriez pu suivre une carrière de joueur pro à Dunkerque, voir à Strasbourg, mais vous avez préféré revenir dans l’Oise à Creil. Pourquoi, trop d’obligations, pas assez de plaisir ?

Non, ce n’est pas ça. Ma famille était loin et elle me manquait. Ça m’a un peu saoulé, j’ai cassé mon contrat et suis revenu à Chambly. C’était un choix familial sinon ça se passait bien footballistiquement.

Des terrains à peine praticables, l’absence de douches pour se laver… À Chambly, vous avez commencé par le vrai football ?

La première année, il n’y avait pas de douches, oui c’était vraiment le football amateur. Normal, c’était la dernière division de district. Il a fallu tout faire. Le football amateur c’est le vrai foot. Le football de très haut niveau, c’est assez réservé. Des gens comme nous, il y en a plein dans le monde amateur.

Quel regard portez-vous sur le foot amateur ?

J’en ai de bons souvenirs, c’est le football de base, le football plaisir. Il y a plein de choses qu’on ne retrouve pas plus haut forcément. Ça ne rigole plus, il y a des enjeux, c’est différent. En amateur, la notion de plaisir est là. Le football amateur a évolué même dans les petits clubs. Un effort est fait dans la formation des éducateurs. Ça bosse bien, même en seniors dans les divisions de District. Ça s’est plus professionnalisé.

Aujourd’hui, comment se porte votre club sportivement ?

On vient d’accéder en Ligue 2 donc c’est impeccable. C’est un club qui est bien géré. On n’a pas beaucoup de moyens à notre niveau, mais on fait avec ce que l’on a. Nous sommes habitués… On a un budget et des structures nettement inférieures aux clubs que l’on rencontre. Il n’y a pas de folie, nous sommes un club sain. On n’a jamais eu de problème avec la DNCG. Si on a 2 €, on en dépensera 1.8 €. Il faut faire selon ses moyens. C’est un petit club, un petit village mais par contre, c’est un club qui avance avec ses moyens.

Et concernant les autres catégories ?

Cela se passe bien. La réserve en National 3 va se maintenir. Nos U19 étaient en National (aujourd’hui U18 R1) et on va perdre nos U17 Nationaux cette année. C’est la première fois qu’on y avait accédé. Cela a été compliqué, mais quelque part on a appris. On a vu ce qu’il nous manquait. Peut-être qu’avec l’appât de la Ligue 2, des jeunes vont venir nous voir pour percer par la suite, et lorsque l’on y retournera, on saura quoi faire. Sinon en jeunes, toutes les équipes sont au plus haut niveau Régional et on a tous les labels.

« Il ne faut pas fausser le championnat »

L’Entente Sannois Saint-Gratien (Val-d’Oise), un voisin, connaît une saison plus que compliquée (17e) en National 1. Voyez-vous ce club se sauver ?

J’espère vraiment. C’est un club avec qui on a de bons rapports. C’est un club ami que ce soit le staff, les joueurs, on se fréquente depuis très longtemps, en CFA2, en CFA et en National. On leur souhaite de se maintenir. Ils l’ont fait l’année dernière à la dernière journée en faisant un exploit à Grenoble. Pourquoi pas cette année ?

Et de votre côté, comment voyez-vous la fin de saison ?

Il nous reste 3 rencontres. On va les jouer sérieusement et sur un match, on va jouer « arbitre » je pense avec la réception de Dunkerque (16e). J’ai dit à mes joueurs, par respect pour le championnat, que l’on se doit de bien finir. Il ne faut pas le fausser. On va jouer le jeu jusqu’au bout.

La saison prochaine, le FC Chambly évoluera en Ligue 2. Juste le fait de l’entendre doit vous toucher, non ?

Oui, mais on n’est pas là pour fanfaronner. C’est peut-être une des nos forces ou un défaut, je ne sais pas. Nous ne nous sommes jamais arrêtés sur une montée. On avance, on continue, on ne se regarde pas le nombril. C’est génial parce que l’on découvre un nouveau niveau. On ne prend pas trop le temps de savourer, si ce n’est 2 jours, et nous sommes déjà sur le pied de guerre pour préparer la saison prochaine.

Vous préparez la Ligue 2 depuis que vous avez vos chances. Sur quels paramètres allez-vous travailler pour vous renforcer ?

Le staff ne va pas changer, on a un bon staff. Ce n’est pas la peine d’être 18 comme pour certaines équipes, où il faudra m’expliquer ce que chacun fait… On va essayer de prendre quelques joueurs pour améliorer l’équipe. Mais, encore une fois, c’est la recherche de la perfection. Le club doit voir au niveau sportif ce que ça donne… Au niveau des installations, il y a beaucoup de contraintes. Il faut commencer à bien travailler. Pour la préparation, d’habitude on démarre le 25 juin pour le championnat de National 1. Là, on reprendra le 20 juin étant donné que le championnat de Ligue 2 débute une semaine avant.

« La Ligue 2 ? C’est dans les 30 derniers mètres que ça va plus vite »

Regardez-vous déjà des matches de Ligue 2 afin de vous familiariser au jeu de cette division ?

Cette année, je suis parti voir 3-4 rencontres sur place. Il n’y a rien de tel que le terrain. Je suis allé voir des matches du Red Star à Beauvais, ou du Paris FC à Charléty. J’en ai regardé beaucoup aussi à la télévision. Pour commencer justement en amont, à se familiariser avec ce qui se faisait.

Et quel regard portez-vous sur la Ligue 2 ?

Je trouve qu’il n’y a pas une énorme différence pour certaines équipes. Après le Top 5, c’est plus proche du niveau de la Ligue 1. C’est dans les 30 derniers mètres que ça va plus vite.

En Ligue 2, il y a parfois de belles surprises… Visez-vous une place ou plutôt une philosophie de jeu ?

On va essayer de jouer le maintien, on arrive sur la pointe des pieds. On va rencontrer de grosses écuries. On va être le Petit Poucet. Il faut être très humble, très courageux la première année. Ça va être dur. On va essayer d’acquérir le maintien, apprendre et s’améliorer pour la saison suivante.

Au FC Chambly, l’esprit de famille est ancré. Cette notion doit être primordiale plus qu’autre chose pour vous ?

Elle est importante car c’est une fondation familiale. C’est une famille qui s’est élargie. Même les nouveaux se sont adaptés très vite. Il faut maintenir ces valeurs car dans les difficultés, on réussit à surmonter les obstacles grâce à ses valeurs. Il ne faut pas se disperser et garder cet état d’esprit.

À Chambly, vous avez connu 5 montées en tant que joueur et 7 en tant que coach en 30 ans d’existence. Quels sont les ingrédients de cette réussite ?

On me laisse travailler, c’est important. J’ai donc certaines compétences reconnues : de la ténacité et de la passion, à force ça porte ses fruits. J’ai fait les formations d’entraîneur et j’ai une faculté à bien lire les matches, à m’adapter jusqu’à présent aux divisions. Aujourd’hui, on rentre dans le milieu professionnel, peut-être que ça sera différent, plus dur. On verra, on va essayer de bâtir une équipe compétitive, apte à prendre des points.

« Je fais partie de ces éducateurs qui ont dû se faire tout seul »

Avec votre parcours, vous n’avez jamais été contacté ?

Non, si ce n’est pas par une équipe italienne l’année dernière qui cherchait un entraîneur avec des résultats (Ndlr : Vicenza en Serie C). Après, nous sommes amateurs et nous sommes vus comme des amateurs. Je fais partie de ces éducateurs qui ont dû se faire tout seul. On sait très bien que là-haut, il faut des noms, même si certains font de la merde (sic)… Peut-être qu’un jour, un président aura des couilles pour me prendre. Mais pour le moment, ce n’est pas arrivé…

Etes-vous surpris par ce peu de reconnaissance ?

Non pas vraiment. Je pense qu’en Italie, le même parcours serait plus valorisé. Un garçon comme Arrigo Sacchi a entraîné jusqu’à l’équivalent du National et le Milan AC lui est tombé dessus pour un parcours un peu similaire au mien. En France, ça reste des noms. Le résultat est moins important que dans d’autres pays, mais ça va peut-être changer avec cette montée en Ligue 2.

Quel est votre style de management ?

Je suis un coach assez proche de mes joueurs, sans trop de barrières. Je recherche une ambiance. Lorsque c’est l’heure, on essaye de bien travailler. J’essaye de mettre en place un climat de confiance, un état d’esprit qui se voit sur le terrain, et c’est très important. Le football est un sport collectif, il faut réussir à fédérer autour d’un projet et que le groupe se batte pour vous.

A-t-il évolué depuis vos débuts ?

Oui, c’est l’évolution du monde avec les réseaux sociaux, mais pour autant, il faut garder les pieds sur terre. Quand c’est l’heure de bosser, il faut se remettre dans l’essentiel. Dans l’ensemble, ça se passe bien.

Dans le journal L’Equipe, vous avez déclaré « les diplômes te donnent des connaissances, mais pas les compétences ». La théorie est une chose, le terrain reste le point le plus important dans ce métier ?

C’est vrai, rien ne remplace les expériences. Ça se saurait sinon. Celui qui a eu un diplôme, qui n’a jamais bossé de sa vie, serait meilleur que celui qui fait ça depuis 25 ans ? Il faudrait m’expliquer… Les diplômes amènent des connaissances, mais pas des compétences. J’ai réussi à traverser les périodes. Je ne suis pas prisonnier d’un style de jeu. Avant nous étions taxés d’équipe défensive alors que cette année, on finit avec la deuxième attaque. On a eu beaucoup le jeu à notre compte. On a fait évoluer notre jeu, et ça aussi, c’est une compétence de savoir se remettre en question. Faire plus, faire mieux.

« Je pense que j’irais en Ligue 1 »

Vous l’aviez promis à votre père, « si j’avais l’opportunité d’être entraîneur tout en haut, je ne la gâcherais pas ». Il y a les montées, mais êtes-vous fier d’autre chose ?

Je suis fier de la réussite du club en général. Fier de ce qu’on a réalisé tous ensemble. Fier de la famille qui est à l’origine de tout ça.

Et des regrets peut-être ?

Franchement non. Il y a eu des difficultés, mais ça fait partie de notre histoire. Nous sommes montés rapidement donc on n’a pas eu le temps de nous attarder sur des regrets.

Votre frère est président depuis longtemps, les repas de famille sont-ils animés autour du football ?

Uniquement. C’est très rare de parler d’autre chose. C’est plus fort que nous. Nous sommes dedans 24 heures sur 24. Ça fait partie de l’ADN des Luzi. On parle tout le temps de football. C’est une passion non-stop !

Pour finir, maintenant que vous êtes connu voire reconnu dans l’Oise, que manque-t-il à Bruno Luzi ?

Dans l’Oise rien, nous sommes un des meilleurs clubs depuis très longtemps. Je pense même être reconnu au niveau National. Il me manque peut-être d’aller un jour en Ligue 1, et je pense que j’irai. Soit avec un club qui me donnera ma chance, soit à travers mon club que je ferai monter…

Propos recueillis par Farid Rouas.

Crédit Photo : FFF

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