Interview

Bruno Satin : « Souvent ce n’est pas le joueur le problème mais plutôt son environnement »

14/08/2020 à 16:30

Rencontre avec Bruno Satin, agent de joueur depuis 1988 et qui est aujourd’hui l'un des plus reconnus dans le football. Son parcours, sa vision du métier et du monde du football : il porte son regard franc pour Actufoot !

Bruno, vous avez été joueur dans le Val-d’Oise à Saint-Prix, à Ermont et au Cosmo Taverny. Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?

Beaucoup de souvenirs, beaucoup de copains, beaucoup de moments de partage… J’ai joué au poste de gardien de but jusqu’en séniors et ensuite j’ai été joueur de champ un peu partout. J’étais en forme, j’avais une bonne condition physique car je faisais aussi du triathlon au début des années 1980.

« Un peu par hasard… »

Pourquoi êtes-vous devenu agent ?

C’est venu un peu par hasard… J’ai rencontré Éric Renaut, qui a joué plus de 300 matches avec le Paris Saint Germain, il habitait à l’Isle-Adam (Val-d’Oise, NLDR) et a terminé sa carrière au Red Star. Il m’expliquait que souvent de jeunes joueurs lui demandaient des conseils pour les accompagner, pour leur contrat… De fil en aiguille, on a monté une petite structure en 1988 et ça a démarré comme ça. Éric m’a confié quelques jeunes et petit à petit ça a pris de l’ampleur. En 2000, notre entreprise a été rachetée par IMG (une société dans l’événementiel et le droit sportif, NDLR). J’ai été responsable de la division « Football Monde » en 2005. J’ai voyagé un peu partout pour coordonner les différents agents du groupe. Avec IMG, ça s’est terminé en 2013 car la société a préféré arrêter tout ce qui touchait à la représentation de joueur de football. En revanche, les divisions Golf et Tennis existent encore. Depuis, j’ai repris une activité indépendante.

En quoi consiste le métier d’agent ?

C’est difficile à résumer car le domaine est assez large. Cela commence avec la détection de joueurs et on peut essayer de les représenter, on les choisit et on essaye de se rapprocher d’eux. On leur explique notre façon de travailler, on expose notre travail. Une fois le premier contact réalisé, les accompagner englobe énormément de choses. L’accompagnement footballistique si ça fonctionne dans le club où ils sont. Avec leur staff technique, si le développement physique suit son cours. Et ensuite, dans la vie quotidienne, on essaye de connaître leur vie à l’intérieur du club.

N’êtes-vous pas agacé par toutes les critiques visant le monde des agents ?

Il y a tellement de gens et c’est pareil dans toutes les professions. Certaines personnes sont des références et j’espère en faire partie dans le domaine des agents. Cela étant, il y a des générations spontanées de jeunes qui s’autoproclament agents alors qu’ils n’ont pas un début d’idée sur le métier et comment il fonctionne. Par un voisin, une connaissance ou un jeune qui vient d’entrer dans un centre, ils essaient d’emprunter cette voie et veulent démarrer un peu comme ça. Aujourd’hui, il y a une grande confusion des genres et malheureusement ça n’aide personne ! Cette population gravite autour des stades, c’est la plaie. La Fédération n’a pas réglé le problème. On ne peut pas empêcher les gens d’aller voir des matches de jeunes, mais au bord du terrain ça se mélange avec les clubs professionnels qui viennent à Paris. On ne peut pas dire que c’est le professionnalisme qui prédomine pour ces pseudos-agents ! Il faudrait plus de rigueur de la part de notre Fédération. Aujourd’hui, il existe un statut d’agent licencié qui est alloué annuellement. On peut le retrouver sur la liste des agents agréés sur le site de la FFF. Tout le reste, ça n’existe pas, ce n’est pas sérieux.

« Les montants des transferts vont être nettement moins élevés »

Le mercato est ouvert, quelles vont être selon vous les têtes d’affiche en France et en Europe cet été ?

C’est difficile comme question car on ne connaît pas encore la fin de certains championnats européens. On va se retrouver autour du 20 août avec un mercato qui va s’étaler et durer jusqu’en octobre. D’ici là, il peut se passer pas mal de choses… Mais globalement, les montants des transferts vont être nettement moins élevés que ces dernières années. Ce sera plutôt la tendance.

Comment se déroule le transfert d’un joueur dans un club ?

Il y a plusieurs aspects. On peut distinguer deux formes : lorsque le joueur est libre de contrat ou qu’il ne l’est pas. Dans le premier cas, c’est une négociation entre le joueur, son représentant et le club. Si le joueur est encore sous contrat, l’opération donne lieu à un transfert. Il faut que les deux clubs soient d’accord entre eux, le club acheteur et le club vendeur. Parallèlement, le club acheteur doit trouver un accord avec le joueur aussi. Notre rôle est de regarder l’ensemble des clubs intéressés par le joueur et après de faciliter l’affaire entre les deux clubs et enfin trouver la meilleure opération pour notre joueur.

Quand le contrat est signé, votre travail s’arrête-là ?

Il faut distinguer aussi deux formes d’opération. Quand on intervient pour le compte d’un club pour faire une médiation, pour aider à vendre un joueur, nous sommes mandatés ponctuellement. Si nous sommes les représentants du joueur, c’est différent. C’est de l’accompagnement, on le voit régulièrement, on prend contact avec lui, on va le voir jouer, on suit son évolution…

Quel est le transfert dont vous êtes le plus fier ?

Vous savez, je ne suis pas dans un concours comme ça. J’ai connu quelques belles opérations notamment dans les années 2000, j’ai eu la chance d’être proche de Sir Alex Ferguson. J’ai fait quelques transferts importants comme ceux de Gabriel Heinze qui sortait du PSG ou de Gerard Piqué, qui était notre client. Plus récemment, celui de Kalidou Koulibaly qui était à Metz à l’époque, on l’a placé à Genk et il est arrivé au top niveau au Napoli.

« Sir Alex Ferguson ? Tout dans la dimension humaine ! »

Sir Alex Ferguson, monument du football mondial. Avez-vous une anecdote à son sujet ?

J’allais là-bas assez régulièrement et j’étais souvent avec lui lorsqu’il se déplaçait pour les matches ou pour les dîners. Un jour il était intéressé par Philippe Mexès, joueur talentueux à l’époque de l’AJ Auxerre. Le club espérait éventuellement le faire venir. On faisait un travail de scouting, de signalement de joueur français, et Manchester avait souhaité l’inviter. Sir Alex Ferguson était venu en personne nous chercher à l’aéroport, incroyable ! Pour vous donner une idée de l’importance qu’il donnait aux gens quel que soit le niveau. Tout dans la dimension humaine !

Quel a été le transfert le plus compliqué ?

Avec les Sud-Américains, c’est toujours compliqué, c’était le cas pour Sergio Agüero par exemple. Les éléments financiers sont toujours relativement compliqués.

Quel a été votre plus jeune joueur transféré ?

Transféré est impropre comme appellation car le joueur peut être libre. J’avais un jeune qui était à Sochaux à l’époque : Ibrahima Konaté, il est parti au RB Leipzig et qui a joué tout de suite (en 2017 à l’âge de 18 ans, NDLR). Il n’a pas été transféré car il était en fin de contrat. Avec Sochaux sous pavillon chinois, on ne savait pas avec qui il fallait parler. Le joueur a eu des propositions et a choisi de partir pour la Bundesliga.

Comment faites-vous pour tomber sur « la bonne affaire » ?

Ce n’est pas comme le tennis où l’on connaît les 50 premiers champions. Dans le football, il y a beaucoup d’équipes, beaucoup de joueurs à disposition et les clubs se battent pour les avoir. Le marché est ouvert. Parfois, on a un petit tour d’avance quand nos agents ont supervisé les joueurs. J’essaie d’aller voir tous les joueurs qui nous intéressent pour donner un dernier avis de validation. C’est ce qu’on a réussi à faire il y a quelques années avec Jean-Clair Todibo qui était à Toulouse. Il avait des qualités hors normes. Après, il faut être aussi prudent, le joueur peut avoir de supers qualités footballistiques mais parfois la tête, ça ne suit pas… En région parisienne, il y a un énorme réservoir. Mais ne brûlons pas les étapes. Récemment un reportage de Téléfoot sur le football francilien m’a fait peur…

Les jeunes sont pressés de nos jours, non ?

Il y a une forme d’impatience, c’est l’apanage de la jeunesse mais il y a aussi une responsabilité importante des médias. Très vite, on parle du futur phénomène, du nouveau crack, de la nouvelle pépite. Les médias rivalisent de superlatifs pour vanter mais surtout pour garder les bonnes grâces du joueur, car si le joueur confirme son potentiel, on pourra dire que c’est untel qui l’a trouvé. En réalité, ça ne rend service à personne, ça fait croire au joueur qu’il est déjà arrivé. Bien souvent, il y a du boulot. Les gens ont tendance à penser qu’après une apparition, c’est déjà fait. Tous les jeunes joueurs ne sont pas Kylian Mbappé, c’est l’exception absolue. Il faut apprendre un minimum la patience. Des joueurs peuvent sortir à 19 ans, d’autres plus tard. Ce n’est pas un souci. Souvent ce n’est pas le joueur le problème mais plutôt son environnement.

Kylian Mbappé, vous en aviez entendu parler à l’époque ?

Oui on a entendu parler très tôt de Kylian, à l’âge de 10-11 ans. Son frère adoptif, Jirès Kembo Ekoko avait la particularité d’avoir fait l’INF Clairefontaine en étant le premier joueur non français. Je connaissais le père, Wilfried, et par ricochet, on avait entendu parler du petit Mbappé…

« Ça n’a pas donné une belle image du football français »

Les différents championnats européens ont repris sauf la Ligue 1. Est-ce un mal pour un bien ?

Non, les autres ont repris, ça veut dire clairement que l’on aurait pu reprendre avec des stades à huit clos aussi. Je reviens de Suisse pour 2 jours, on a eu accès au stade avec un petit nombre de spectateurs (1500), ça fait du bien de retourner au stade. Pour la France, c’est la résultante et la faiblesse de nos instances, en particulier de la Ligue. Sans oublier les désaccords permanents et polémiques entre les présidents. Alors que dans les autres pays, les instances sont plus fortes et plus respectées. En France, on a touché le fond, on a montré l’extrême faiblesse de la Ligue. Ça n’a pas donné une belle image du football français.

Le football a évolué : les joueurs gagnent plus d’argent qu’avant et certains le montrent. Les réseaux sociaux prennent une importance croissante. Est-ce dangereux ?

J’aurais tendance à dire oui, ça peut les exposer mais tout dépend de ce que l’on parle. Si c’est pour commenter les performances de X ou Y, les réseaux sociaux peuvent se déchaîner contre le joueur et ça peut l’affecter ainsi que son entourage. Après, il y a la gestion de leur propre réseau social. Les deux sont dangereux et sont à manipuler avec grande précaution.

Quel est votre regard sur le football amateur ?

Forcément un regard bienveillant ! Tous les grands joueurs sont sortis d’un petit club amateur voir de grands clubs amateurs. Aujourd’hui, en région parisienne, il existe de grands clubs amateurs avec 800-1000 licenciés avec des structures très au point. Mais ce n’est pas facile à faire fonctionner.

Est-il assez aidé par la FFF ?

Je ne sais pas si le football amateur est bien aidé par la Fédération Française de Football. Je ne connais pas le montant donné par la Fédération, je ne sais pas ce que gardent les clubs amateurs sur le prix des licences. Je ne connais pas la quote-part reversée sur les licences. Est-ce suffisant pour le fonctionnement d’un club. On voit des différences phénoménales selon les endroits. La licence peut coûter 200€ alors que dans d’autres clubs la licence va coûter 80€. Un survêtement sera compris dans le prix de la licence. Pour certaines familles, la différence va être colossale. Il ne faut pas se voiler la face, globalement les moyens font défaut. Après, il y a aussi des gens qui ont la folie des grandeurs et qui veulent fonctionner de façon trop développée pour « se professionnaliser ». Il faut garder cette vocation de football amateur. Oui, il faut des éducateurs diplômés dans toutes les catégories mais pour autant, ces éducateurs-là, il ne faut pas les payer des montants qui pourraient mettre en difficultés le club !

Propos recueillis par Farid Rouas.