Interview

Christian Gourcuff : « On n’enseigne pas suffisamment le jeu sans ballon »

30/01/2019 à 14:28

Il est un des rares techniciens français à avoir réussi, dans la durée, à créer une vraie identité de jeu, du côté de Lorient, en se basant sur des principes collectifs forts qui faisaient forcément la part belle au jeu sans ballon.

M. Gourcuff, que représente le jeu sans ballon dans votre approche du football ?

C’est le b.a.-ba du jeu, tout l’esprit du collectif, c’est l’anticipation dans l’aide au partenaire. C’est fondamental ! Et c’est aussi ce qui fait la différence entre les joueurs, entre ceux qui sont axés sur eux-mêmes avant tout et ceux qui sont dans la lecture du jeu et la participation sans être au contact du ballon. Pour la création, l’animation offensive, il est difficile de faire quelque chose si vos joueurs ne se sentent concernés que lorsqu’ils ont le ballon.

Le joueur qui n’a pas le ballon est donc aussi important que celui qui l’a ?

Personnellement, quand je regarde un match, je suis plus polarisé sur celui qui est loin de l’action que sur le porteur du ballon car, même si c’est ce dernier qui au final fera son choix, il reste dépendant des autres, de leurs déplacements, de leur implication dans le mouvement. A moins d’un exploit individuel, le jeu avec ballon ne peut pas exister sans un minimum de jeu sans ballon. C’est au coach d’organiser tout ça à l’entraînement, pour travailler la coordination, l’organisation de l’espace etc.

Le jeu sans ballon, c’est aussi quand votre équipe n’a plus la possession ?

Dans la récupération, c’est autre chose mais ça repose aussi sur le collectif, la solidarité, les déplacements, et pas uniquement sur les duels.

« On préfère insister sur les qualités individuelles, compter le nombre de buts, de passes décisives »

Pensez-vous que cette notion de jeu sans ballon est suffisamment apprise dans les écoles de foot ?

Non, bien sûr que non, on ne l’enseigne pas suffisamment. On parle beaucoup de duels à gagner, de choix individuels à faire… mais ça participe aussi de l’évolution de notre société où on se recentre de plus en plus sur l’individu au détriment du collectif. Comme peu de gens parviennent à voir le jeu sans ballon, à en appréhender son importance, il ne se développe pas beaucoup chez les plus jeunes, et n’entre pas dans une culture d’apprentissage. On préfère insister sur les qualités individuelles, compter le nombre de buts, de passes décisives… C’est une question d’éducation et je pense qu’en la matière la dimension éducative du football devrait permettre de compenser les manques de notre société.

Au niveau professionnel, quels furent vos sources d’inspiration en la matière ?

En France, le dernier à avoir mis ces valeurs au centre de son jeu, à avoir développé cette culture, reste le FC Nantes. C’était le mouvement perpétuel, l’utilisation des espaces. Mais ce travail à ne peut se faire que dans la durée, avec des jeunes d’abord. La durée de vie des coachs est devenue trop courte pour espérer voir émerger une autre forme de jeu à la nantaise. J’ai aussi pu mettre en pratique ces idées à Lorient sur des décennies. Sinon, il est illusoire de penser développer cette sensibilité sur quelques mois avec des joueurs qui n’ont pas été formés pour ça.

Existe-t-il des profils de joueurs meilleurs sans… qu’avec le ballon ?

Il existe des joueurs plus utiles sans ballon que lorsqu’ils l’ont parce qu’ils parviennent à créer des failles pour les autres, ou pour eux mêmes mais indirectement.

Quel est le joueur le plus fort dans le jeu sans ballon que vous avez eu à coacher ?

(il réfléchit longuement) Jérémy Aliadière avait une intelligence hors norme dans tous ses déplacements, dans l’anticipation, quand bien même ses moyens physiques ne lui permettaient pas de faire de grandes différences. A l’inverse, j’ai aussi croisé beaucoup de joueurs, plus physiques et techniques que lui, mais qui n’anticipaient rien, étaient souvent arrêtés donc moins efficaces.

« Le « toro » est le pire des exercices pour travailler le jeu sans ballon »

Quand vous regardez un match à la télé, parvenez-vous à en cerner tous les paramètres ?

Je suis souvent frustré par l’hyper individualisation, la multiplication des statistiques individuelles, même si la réalisation a beaucoup fait de progrès. En fait ça dépend des stades, sur certains les caméras vous permettent d’avoir une vision plus globale du terrain, un plan plus large. Sinon, ça n’a aucun intérêt.

Quels exercices préférez-vous pour faire travailler cette notion de jeu sans ballon à vos joueurs ?

Je fais beaucoup de « passe et suit », car ça mêle l’aspect technique de la passe et le déplacement. Tous les jeux de conservation du ballon, à thème, dans le nombre de touches de balle, dans les transferts de zone, en fonction du niveau des joueurs, aident à appréhender cette notion. Si vous avez de bons joueurs, une touche suffit mais avec précaution pour ne pas non plus brider la créativité. Car le travail ne doit pas se faire au détriment de l’épanouissement de l’individu.

On voit beaucoup d’équipes faire des « toros » en guise d’échauffement, est-ce un bon exercice ?

C’est le pire des exercices car il est statique. S’il est réalisé systématiquement, il est contre productif. Personnellement, je l’interdis.

Propos recueillis par F.D.

Pourquoi il faut (vite) revaloriser le jeu sans ballon

Crédit : DR