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Corentin Martins « Cette qualification pour la CAN, ce n’est pas une revanche »

04/12/2018 à 17:14

Personne ne s'y attendait... et pourtant, il l'a fait ! Le peuple Mourabitoune pourrait même ériger une statue en son honneur. Il est rentré dans les cœurs en qualifiant la nation pour la CAN 2019. Corentin Martins, sélectionneur de la Mauritanie, se confie sur Actufoot après avoir marqué l'histoire d'un peuple. Interview.

Corentin, vous avez qualifié la Mauritanie pour sa 1ère Coupe d’Afrique des Nations avant le dernier match. Quel est votre sentiment après cette performance ?

Je suis heureux bien sûr et fier des joueurs. D’être les premiers à se qualifier pour la CAN, c’est un événement ! Je suis content d’avoir rendu fier toute la Mauritanie.

Au départ, comment avez-vous eu cette opportunité de devenir sélectionneur de ce pays ?

C’était un moment où la Mauritanie cherchait un sélectionneur. Quand j’étais à Brest, j’avais deux joueurs d’origine mauritanienne qui m’avaient parlé de la sélection. On s’est rencontré avec le président et les contacts ont commencé. Je venais de 6 années en tant que directeur sportif avec quelques courtes périodes en tant qu’entraîneur. Mon choix, j’allais le prendre en fonction des opportunités qui se présentaient… j’étais à l’écoute de tout projet soit comme directeur sportif, soit comme entraîneur.

Quand vous avez choisi de rejoindre la sélection, vous pensiez déjà qu’il y avait les qualités nécessaires dans l’effectif pour atteindre cet objectif ?

Avant de m’engager, j’avais quand même vu quelques matchs de la sélection. Je me suis aussi déplacé là-bas pour regarder un peu le championnat. J’ai remarqué que certains joueurs avaient des qualités techniques. J’ai senti qu’il y avait du potentiel chez certains. C’est aussi pour ça que je me suis engagé !

Quand vous avez accepté ce défi, beaucoup n’ont pas compris ou se sont un peu moqués. Je crois que vous leur avez apporté la meilleure des réponses…

Je ne le savais pas, je ne lis rien du tout, je me tiens à distance de tout ça (rires). Ce que je remarque surtout, et je l’en remercie encore aujourd’hui, c’est que le président m’a tendu la main à une période où j avais quitté Brest et où j’étais en attente d’un projet. En tant qu’entraîneur, je n’avais aucun bagage à part trois courtes périodes au Stade Brestois. Je ne me voyais donc pas entraîner le FC Barcelone, ni Guingamp… je n’avais même pas mon diplôme du BEPF et donc pas la possibilité d’entraîner en Ligue 1 ou en Ligue 2. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, j’ai l’ai eu au mois d’Octobre.

C’est un diplôme compliqué à obtenir ?

Je l’ai obtenu par VAE (Validation des Acquis de l’Expérience). J’ai dû monter un dossier. Il a fallu que je rentre dans les critères pour constituer un 2e dossier. Bref, il y avait tout un tas de trucs à faire dont un mémoire de 280 pages. J’ai retracé tout ce que j’avais fait ces 10 dernière années. C’est un diplôme difficile car il y a très peu de reçus à la fin.

Cette qualification pour la CAN 2019, c’est aussi un peu une revanche sur le CHAN 2018 où la Mauritanie n’avait pas excellé ?

Non, franchement ce n’était pas une revanche. Lors du CHAN, il fallait créer l’exploit de se qualifier et on avait quand même battu le Mali chez eux. C’est même la 1ère fois que la Mauritanie gagnait là-bas… Et après, quand on se retrouve au CHAN, on se retrouve dans un groupe où il y a le 1er (le Maroc), et le 3e (le Soudan) et donc un groupe qui n’était pas simple. Mais oui c’est vrai, au niveau des résultats, on aurait aimé gagner un match. J’avais tout de même été satisfait de la manière et des joueurs, mais on n’avait pas réussi à être efficace. On avait fini nos deux derniers matchs sur deux courtes défaites 1 à 0 (face au Soudan et face à la Guinée). Ce n’est pas une revanche, c’est l’aboutissement d’un travail avec les joueurs car ça fait 4 ans que je suis avec eux. Quand on regarde les qualifications pour la CAN 2017, on a quand même fait 6 Victoires, 2 Nuls et 3 Défaites et on a battu des équipes comme le Cameroun, le Burkina Faso, l’Afrique du Sud ou encore l’Angola qui sont des nations qui ont plus de vécu que nous dans ces compétitions. Tout cela pour dire que ce n’est ni une revanche, ni un miracle, ni une performance liée à la chance : C’est un travail avec des joueurs qui ont montré des qualités.

Abdoul Ba (capitaine de la Mauritanie), François Darras (le kiné) sont tous les deux issus de l’AJ Auxerre comme vous. Vous vous êtes entouré de personnes en qui vous aviez confiance ? Ça fait partie du secret de cette réussite ?

Il y a plusieurs choses. Quand on monte un staff, on essaye de monter un staff de confiance mais aussi de qualité. François Darras, c’est une connaissance de ma période auxerroise. Il était avec le Nigéria pour la Coupe du Monde 98 et avec l’Équipe de France de Laurent Blanc pendant l’EURO 2012. Il sait accompagner les sélections et c’est ce qu’il a fait avec moi. Mais aussi et surtout, il y a des joueurs de qualité qui font que je les rappelle. C’est par ce qu’ils démontrent tous les weekend avec leur club qu’ils méritent de jouer en sélection.

Nous avons réalisé l’interview de votre adjoint Ahmed Aït Ouarab. Comment a-t-il été nommé ?

J’ai eu 4 adjoints différents en 4 ans. Pourquoi ? La Fédération n’a pas de budget pour ces postes-là. Quelque part, ils viennent à la pige et nous accompagnent. Dans mon staff, j’avais eu des techniciens qui sont aujourd’hui responsables de la formation dans des clubs comme Guingamp ou Caen. J’ai aussi eu Stéphane Le Mignan qui est aujourd’hui adjoint de Christian Gourcuff au Qatar…

4 adjoints en 4 ans, c’est compliqué comme situation, non ?

C’est très compliqué de devoir changer comme ça ! J’ai essayé de voir avec le président s’il y avait la possibilité de proposer un salaire au staff pour qu’il continue avec nous parce qu’à chaque fois il faut repartir de zéro dans le fonctionnement avec moi ou avec les joueurs. Ce n’est pas facile mais on a réussi à s’adapter et à se qualifier pour la CAN.

Pouvez-vous nous parler de votre président Ahmed Yahya ?

C’est quelqu’un de jeune, de dynamique, qui fait énormément progresser le foot mauritanien. Il fait partie des 5 membres exécutifs de la CAF, c’est donc quelqu’un d’important sur le continent africain. Il a une grande envie de développer le foot en Mauritanie. Il aime ce sport !

Depuis cette qualification, avez-vous en tête de convaincre des joueurs de rejoindre la sélection des Mourabitounes ?

Il n’y a pas énormément de joueurs pour la Mauritanie. Je vais donc m’appuyer sur le groupe qui a obtenu la qualification. Mais si je peux rendre meilleur le groupe avec un, deux ou trois joueurs maximum, ce serait bien pour la CAN. Je ne ferai pas venir de nouveaux joueurs juste parce que ce sont des expatriés. Il y a Bingourou Kamara (2e gardien de Strasbourg) ou encore Aboubakar Kamara (attaquant de Fulham). Ce sont des joueurs que l’on suit depuis 2/3 ans maintenant. Aboubakar, je l’ai déjà rencontré plusieurs fois… On va essayer de rentrer en contact à nouveau pour en discuter. Mais, ce n’est pas facile de les convaincre car ils pensent que la sélection de Mauritanie n’est pas bien organisée et qu’il n’y a pas de qualité. Pour exemple, Issa Samba, un jeune d’Auxerre qui a été champion d’Europe U17 avec la France, nous a rejoint lors de la dernière sélection. Il a été agréablement surpris. Il nous a dit « Si j’avais su, je serais venu plus tôt ». En effet, l’organisation tient la route, il y a une bonne ambiance et de la qualité !

Depuis votre prise de fonction, avez-vous essayé de faire évoluer le football de ce pays ?

Mon contrat en tant que sélectionneur, c’est d’avoir des résultats avec l’équipe nationale. Je n’ai aucun rôle au niveau du DTN. C’est un espagnol qui est en place à ce rôle-là. Quand je suis arrivé, il y avait simplement un championnat de 1ère Division. Lors de ma 2ème année, il y a eu la création d’un championnat de 2ème Division. Puis, il s’est créé la U19, la U17, la U15, les Féminines Seniors et les U15F. Ça évolue beaucoup !

Quel est le niveau du championnat local ?

C’est un championnat homogène. Ça dépend des matchs mais on peut avoir des matchs de niveau N2/N3. En général, je sélectionne 6/7 joueurs du championnat local en équipe nationale.

C’est compliqué de voir les matches de tous les joueurs. Pour certains, moins médiatisés, on imagine que la tâche est rude ?

Pour les locaux, je me déplace et je vois les matchs sur place. Pour les expatriés, j’ai une base de données qui me permet de voir beaucoup de matchs en vidéo. Ensuite, je fais un retour avec eux toutes les semaines.

Pourquoi avoir créé des catégories de jeunes en Mauritanie ? Quel est l’objectif ?

L’objectif, c’est qu’ils progressent et arrivent à avoir un bon niveau pour fournir la sélection A. On veut des clubs structurés et, en ce sens, ces championnats-là vont servir.

Quel est l’engouement du peuple Mourabitoune autour de cet événement unique qu’est la CAN ?

Il y a beaucoup d’ambiance ! Les Mauritaniens aiment le foot. Par rapport aux deux derniers matchs de qualifications, on sentait beaucoup d’engouement, ça a pris de l’ampleur. Il y a beaucoup de gens qui en parlaient et maintenant, ils sont fiers de leur pays.

Pouvez-vous me raconter votre travail de sélectionneur de la Mauritanie ?

C’est vague… Je fais de la préparation vidéo sur l’adversaire, de la prépa vidéo sur nous-mêmes, sur les choses à améliorer sur le plan défensif et offensif, je mène les entraînements…

Comment constituez-vous votre sélection ? Avez-vous un rituel particulier ?

Non, je n’ai pas de rituel particulier. Quand je fais ma sélection et que je doute sur un ou deux joueurs, je communique avec mes adjoints, mais le choix final me revient toujours. Il faut avoir de bons yeux et faire les meilleurs choix possibles. On s’appuie sur ce que les joueurs ont fait lors de leurs derniers matchs et sur leurs états de forme.

Votre contrat se termine en Décembre. Avez-vous prolongé avec la Mauritanie ?

Pas encore. On est en discussion…

Pourriez-vous revenir entraîner en France un jour ?

Je n’ai aucun plan de carrière. Je fais en fonction des opportunités qui se présentent… Et en fonction de là où le foot m’emmène.

Vous êtes né à Brest et vous avez entraîné le Stade Brestois. En ce moment l’équipe est dans le haut de classement de Ligue 2. Ça vous fait plaisir de voir ça ?

Oui, ça fait plaisir pour tous les Brestois ! Le public brestois adore le foot. Ils ont connu la Ligue 1 et c’est important pour tout le monde de retrouver ce niveau.

Keevin Hernandez