Enquête

Dans les coulisses des plus grands tournois français

19/04/2019 à 16:29

Chaque année, des clubs amateurs arrivent à organiser des événements internationaux. Le temps d'un week-end, des terrains de District reçoivent la Juventus, Liverpool, Manchester City, le FC Barcelone ou l'Ajax. Comment une poignée de bénévoles parvient à regrouper les meilleures équipes françaises ou européennes pour le simple bonheur des gamins ? Plongée dans l'univers des plus grands tournois français.

« Mon tournoi était bouclé, mais j’ai dû les rajouter au dernier moment. Donc j’ai contacté une équipe française que j’avais mise en attente pour lui dire que je ne pouvais finalement pas l’engager. Ca nous paraissait compliqué de dire non à ce club étranger, surtout la première année, alors qu’ils ont répondu très tard. » Jérémy Ricordel, le président de la commission tournois du FC Guipry-Messac (Ille-et-Vilaine), et organisateur de la FCGM Champion’s League, se souvient avec émotion du jour où le FC Barcelone a répondu favorablement à son invitation. « Ca nous a ouvert les portes de toute l’Europe. » C’était une étape de plus pour la compétition U10, calquée sur le principe de la prestigieuse épreuve européenne.

« On n’a pas le droit à l’erreur le jour J »

Dix ans après ses débuts, la FCGM Champion’s League est rentrée dans le gotha des tournois français de jeunes qui comptent. Qu’ils se déroulent en Bretagne, dans les Pays de la Loire ou dans le Rhône, qu’ils accueillent des U8, des U9, des U11 ou des U16, ils sont devenus des événements aujourd’hui incontournables. A tel point que les clubs professionnels français et étrangers se pressent désormais sur ces terrains de District pour vivre chaque année ces compétitions. Une performance de taille qui tient d’abord à des personnes clefs et indispensables : les bénévoles. « Il nous en faut entre 200 et 250 », reprend Jérémy Ricordel. « On a 1800 bénévoles, en comptant les familles d’accueil », fait savoir Jean-Jacques Cariou, secrétaire général du Mondial pupilles de Plomelin (Finistère). « Nous avons 120 bénévoles. Ce qui nous booste, c’est cette équipe qui nous aide », relève Rémy Manthe, en charge de la Pitchoun’s Cup de Luynes (Bouches-du-Rhône). Ces hommes, ces femmes, ces jeunes, parfois, sont surtout la matière première indispensable à la réussite de ces événements. Alors, tout le club organisateur est impliqué. « On a 120 familles qui hébergent les jeunes. On a des enfants du club aux tables de marque, certains qui participent à la cérémonie d’ouverture. On fait participer toutes les catégories d’âge », assure Nicolas Coudray, organisateur de l’Europoussins de Pleudihen (Côtes d’Armor). « Certains bénévoles de Torcy, que l’on ne voit pas toute l’année, viennent spécifiquement pour cet événement là, qui est très rassembleur », avance Jean-Fabrice Niangui, responsable de la Torcy Cup (Seine-et-Marne), qui peut s’appuyer sur « une cinquantaine » de soutiens le jour J. Une présence massive, loin de la dizaine de volontaires nécessaires aux tournois départementaux, qui a une explication claire. « On n’a pas le droit à l’erreur le jour de l’épreuve, avec des clubs pros qui aiment que tout soit carré », soulève Rémy Manthe. « On a fait venir le Barça, et on a su les faire revenir l’année d’après, c’est le plus important, car on peut très bien vendre l’évènement mais et qu’ils ne reviennent pas, ça veut dire qu’on n’a pas assuré », admet Jérémy Ricordel.

Saint-Brice contre le FC Barcelone à la FCGM Champion’s League 2017. (Crédit : FCGM CL)

Pour s’attirer les bonnes grâces des plus grands clubs français et, surtout, européens, il faut rentrer dans leur monde. Loin du fonctionnement amateur qui entoure, logiquement, les structures organisatrices, car, dans ces fameuses « commissions tournois » où tout se prépare, personne n’est rémunéré. Sans l’argent d’un salarié, les bénévoles s’appuient sur la seule variable qu’ils peuvent maîtriser : le temps. « C’est six mois de boulot », indique Christophe Maillard, directeur du SNAF Mondial Cup, réservé aux U17, qui a pris la suite du Tournoi international de Rézé. « On prépare le plateau de septembre à fin novembre, on répond aux très nombreuses demandes d’équipes régionales, on prend contact ou on répond aux pros et aux étrangers. En tout, ça doit représenter 1 000 heures de travail dans l’année », a calculé Jean-Jacques Cariou. Une masse de travail gigantesque qui le serait encore davantage s’il n’y avait pas une équipe autour. « Je peux m’appuyer sur le président du club, Stéphane Banos, qui a pris la gestion de toute la restauration et du sponsoring, ainsi que le couple Toscano, Greg, le directeur général, et Ludivine, la secrétaire générale et trésorière », remercie Rémy Manthe. « Nous sommes 20 personnes dans la commission tournois, chacun avec un rôle spécifique, que ce soit la buvette, la sandwicherie, la communication, l’hébergement, etc… et qui constitue ses équipes de bénévoles pour le week-end du tournoi », indique Jérémy Ricordel, le président de la FCGM Champion’s League. Avec des réunions mensuelles, qui peuvent devenir bimensuelles à l’approche du tournoi, les sujets sont vastes pour réussir son jour-J. Ainsi, du côté de Plomelin, une réunion de coordination, « avec les responsables de centre », a mobilisé, jeudi dernier, une « trentaine » de personnes pour discuter de « l’organisation des transports, des visas, et du magazine distribué à 3500 exemplaires ». Autant de tâches devenues indispensables au fil des années pour respecter le cahier des charges fixé par les écuries continentales et mondiales qui assurent la renommée des tournois.

Déplacement et hébergement pris en charge par l’organisation

Un travail de fond constamment remis en question tout autant qu’il est validé par le bouche-à-oreille qui naît le printemps venu entre les mastodontes du football européen. « On n’a pas de difficulté à attirer des gros clubs. Ils savent la qualité de notre plateau. On en est à 24 éditions. Au fil des années, ils nous connaissent, autant que notre esprit de convivialité, nos infrastructures. Les clubs font du lobby, ils parlent de nous, c’est comme ça qu’on a des contacts. Un club étranger va voir les autres… », développe Nicolas Coudray. « Concernant les équipes étrangères, le plus dur a été de les attirer lorsque le tournoi est passé à l’international, après ça suit. Cette année, on a Liverpool, le FC Porto et l’AS Rome qui n’étaient pas là l’année dernière, mais aussi l’Ajax Amsterdam, le Benfica Lisbonne, Manchester City, Chelsea… Aujourd’hui, on n’est plus dans la difficulté de devoir convaincre. Sur les autres catégories, on participe à beaucoup de tournois internationaux en U9, U10, U11, c’est ensuite beaucoup plus facile pour attirer des clubs étrangers », indique Jean-Fabrice Niangui. Mais pour les responsables de l’Europoussins de Pleudihen, de la Torcy Cup et leurs homologues, la contrepartie de ces témoignages a un prix.

Pour compter la Juventus, le Barça, Manchester City, le PSG et consorts parmi leurs prestigieux invités, et faire venir le public – « on veut avoir un plateau sympa qui attire du monde », dit Christophe Maillard -, les organisateurs mettent la main au porte-monnaie, car ces clubs ne veulent pas débourser un centime pour honorer de leur présence. « On a 90 000 euros de budget, dont 30 000 euros de transport et 30 000 d’hébergement. Les clubs étrangers, on ne peut pas les mettre en famille d’accueil, mais à l’hôtel. On a 6-7 hôtels partenaires qui nous proposent un prix intéressant, mais c’est quand même 45 euros la nuit en chambre double, sans petit déjeuner », soulève Rémy Manthe à Luynes. A Plomelin, où la venue du Real Madrid coûterait 30 000 euros, le constat est différent. « C’est difficile d’avoir des grands clubs. On a l’esprit hébergement en famille. On prend à notre charge l’hébergement et la nourriture de 16 joueurs et 3 encadrants et à l’équipe de payer son déplacement. Sauf pour les équipes de Ligue 1 pour qui on le paye. Pour les étrangers, c’est au cas par cas. Cette année, pour la Real Sociedad, on paye. D’ailleurs, c’est contraire à notre esprit, mais on les loge à l’hôtel. C’est la volonté d’une partie du comité d’apporter un peu plus de renom sur le tournoi. Mais il y a trois ans, l’AS Roma a amené son équipe Z et n’a pas passé la phase de qualification. Cette année, c’est la dernière tentative avec ces clubs élite qu’on loge à l’hôtel. S’il n’y a pas plus d’intérêt, on arrêtera cette pratique, car les gens sont plus déçus qu’autre chose », présente Jean-Jacques Cariou. Pour l’instant, tout va bien à Guipry-Messac, où les équipes étrangères, invitées aux frais de l’organisation comme pour les cadors français, se fondent au milieu de leurs adversaires. « J’ai eu une discussion, l’an dernier avec le coach de Manchester City. On propose un dortoir dans une école et je lui ai demandé son avis pour savoir s’il préfère l’hôtel pour cette année. Il m’a expliqué que même si pour eux, le confort n’était pas le meilleur, ils trouvaient que c’était bien pour les enfants de ne pas tout leur donner maintenant pour qu’ils ne brûlent pas les étapes, que ce n’est pas parce qu’ils jouent pour Manchester City qu’il faut leur dérouler le tapis rouge, que pour avoir le droit à l’hôtel, il y a des étapes avant », raconte Jérémy Ricordel. Une solution toutefois toujours coûteuse pour les organisateurs, qui font appel aux forces vives du club pour réduire les frais d’hébergement.

Chelsea, présent à l’Europoussins de Pleudihen (Crédit photo : Europoussins)

Qui de mieux que les joueurs et leurs parents pour offrir un week-end en immersion ? Aujourd’hui, les familles d’accueil sont devenues indispensables à la bonne marche de l’événement. Cette année, les « Bosniaques, les Azerbaïdjanais sont logés en famille d’accueil, comme les jeunes de Toulouse, du Stade Rennais, du SCO Angers et de Caen », détaille le responsable du SNAF Mondial Cup, qui offre l’entrée, en échange à ces bénévoles d’un week-end. « On a la chance d’avoir beaucoup de familles d’accueil. C’est un lien social, il ne faut pas le perdre », espère Jérémy Ricordel. « A travers ce système, il se créé des relations d’amitié entre les parents. Les parents qui viennent au tournoi se rapprochent des familles d’accueil. Je connais plusieurs familles qui partent en vacances chez les autres. Quand le lundi, les enfants repartent, j’ai vu des mamans pleurer. C’est fort ce qui se passe. » Un moment de vie qui est l’une des raisons simples pour lesquelles ils sont des centaines d’organisateurs à se démener chaque année. Car ce séjour courte durée pour les formations extérieures ouvre des perspectives au-delà du football et même au-delà d’un simple club.

« On fait travailler les gîtes, les hôtels, les restaurants, et les petits commerces autour de la commune »

Autour des bénévoles qui donnent de leur temps et de leur énergie pour faire de ces journées des réussites, c’est souvent toute une économie qui se joue loin des terrains. « On a les huit municipalités qui nous aident, dont celle de Plomelin. Dans la région des Cornouailles, c’est un gros événement. On fait travailler beaucoup de sociétés, de campings, d’autocaristes. C’est énorme l’aspect commercial. Il faut nourrir les équipes, les faire visiter. C’est un impact économique important difficilement chiffrable », souligne Jean-Jacques Cariou, l’organisateur du Mondial pupilles, qui donne un exemple. « Les Belges amènent les équipes dans les familles, mais il y a cinquante personnes qui vont louer des gîtes, qui vont manger. Ce sont eux qui se débrouillent, même si on les aide s’ils nous demandent. » Quelques dizaines de kilomètres plus à l’ouest, le constat est le même. « C’est toute une région qui est derrière l’Europoussins. On fait travailler les gîtes, les hôtels, les restaurants, et les petits commerces autour de la commune », confirme Nicolas Coudray, 29 ans, désormais organisateur, mais qui garde en mémoire sa participation à l’épreuve quand elle s’appelait la National Cup.

Un changement de nom, en 2010, né d’une évolution d’un tournoi toujours plus important dans la région. Mais si, parfois, les responsables acceptent de modifier l’appellation, tous mettent un point d’orgue à ne pas modifier un système qui marche. Ainsi, Pleudihen a résisté aux assauts de l’Ajax. « Sur des quarts de terrain, les matches se jouent à 6, plus deux remplaçants. Certains grands clubs voudraient venir à plus de joueurs. Au niveau de l’équité sportive, on ne peut pas. Certains veulent un gardien remplaçant. Avec l’Ajax l’an dernier, c’était compliqué, car c’est un club rigoureux, qui voulait venir à 10 joueurs. Ils sont venus, mais on leur a bien dit 8 », se souvient Coudray. « Les clubs espagnols, c’est toujours compliqués. Ils veulent venir à 12 et avoir plus de temps de jeu. Or, on joue 13 minutes et si les clubs vont en finale, ils disputent neuf matches. » Cette année, seul Malaga a accepté ces conditions. Même catégorie, les U10, et même mise en place (6 + 2, sur quart de terrain), à Guipry-Messac, on ne transige pas avec le système. « Si je voulais 25 clubs pros, je pourrais. Mais on se limite à 20 pour garder un équilibre avec le foot amateur. Sinon, il faudrait grandir, mais ce n’est plus la Ligue des champions, et ce ne serait pas notre concept. Il n’y a que si le règlement de la vraie Champion’s League évolue qu’on changera », prévient Jérémy Ricordel, en charge de la FCGM Champion’s League. Dans le Finistère, la croissance et l’expansion sur neuf sites ont permis de faire évoluer un Mondial en pleine expansion. « On n’a pas la capacité technique à Plomelin d’accueillir 72 équipes. On a démarré à 18 équipes il y a 35 ans. L’esprit du mondial, c’est les centres autour de nous, et Plomelin le dimanche. C’est l’historique, on ne s’est pas posé la question de rétrécir la toile. On a fonctionné comme ça tout le temps, sinon, ce ne serait pas le Mondial », confie Jean-Jacques Cariou.

« La cause est belle, c’est pour les gosses »

Avec le temps, les collectivités locales ont compris l’importance de ces rendez-vous. Elles offrent un soutien logistique et financier indispensable au bout fonctionnement. Même si, parfois cela ne suffit pas, comme pour ce tournoi, qui a récemment accueilli la Juventus et le Real Madrid et qui a dû être annulé pour l’édition 2019. « Comme toute association, un tel évènement majeur nécessite des fonds privés et publics de grande ampleur afin de finaliser ce projet sportif. À ce jour, malgré des promesses de partenaires privés, seulement un tiers des sommes attendues nous ont été versées. De plus, et c’est un point majeur de notre décision, alors qu’habituellement les collectivités territoriales votent les subventions en février, nous sommes toujours dans l’attente de connaître le montant que nous allouerons ces collectivités. À deux mois d’un tel évènement, rien ne nous garantit que les sommes attendues, espérées, promises ou demandées nous seront attribuées », avance l’un des responsables de la compétition U14 organisée à Mougins (Alpes-Maritimes), pour qui la venue du Bayern Munich coûtait 6000 euros en transport en octobre, mais 12 000 aujourd’hui, les prix ayant augmenté. « Nous avons attendu le maximum, pensant que des nouvelles favorables nous seraient transmises de la part des pouvoirs publics et de nos partenaires privés courant mars 2019. Malheureusement, notre entité de 700 licenciés doit primer. Nous ne pouvons courir le risque de mettre en péril notre association et c’est avec un immense regret que la décision d’annuler l’édition 2019 a été prise. Dès à présent, nous travaillons pour mettre en place une nouvelle organisation qui permettra de ne pas subir le vote tardif des commissions de subventions publiques afin de retrouver la Human Elite Cup en 2020, dans notre complexe sportif de La Valmasque qui sera doté de nouveaux vestiaires et d’une nouvelle tribune ».

Les tribunes sont pleines à Luynes. (crédit photo : Pitchoun’s Cup)

S’il ne s’agit pas (forcément) de gagner de l’argent, il est indispensable d’assurer un équilibre. « Sur le plan financier, on arrive à rentrer dans nos frais, on équilibre. En aucun cas, l’objectif premier du tournoi est de faire du bénéfice. La buvette, la vente de tickets de tombola prennent une part importante dans le budget », indique Jean-Fabrice Niangui, en charge de la Torcy Cup. « Les tournois préliminaires aussi. » Ces week-ends, organisés à quelques semaines de l’événement phare permettent aux organisations de faire rentrer quelques euros supplémentaires. « Les clubs qualifiés nous ramènent pas mal d’argent, avec la restauration et les engagements », admet Nicolas Coudray. Mais avant d’être des objectifs financiers, ces qualifications ouvrent surtout la porte à des équipes amateurs qui voient là l’opportunité de se confronter à des grands. Parce qu’au final, ces tournois ont une vraie finalité : les enfants. « La deuxième année, c’était un plaisir d’avoir Sao Paulo, Chelsea, l’Atletico Madrid. Ca parait tellement loin de nous, mais quand on les voit sur le terrain de Luynes, c’est fabuleux, et quand on voit l’engouement procuré à tant d’enfants, c’est ça qui nous booste à ne pas lâcher », indique Rémy Manthe. « A une époque où le bénévolat diminue, on constate que quelqu’un veut bien être bénévole sur un bel événement comme celui-là. Et puis, la cause est belle, c’est pour les gosses. Nous, ça a tout le temps été notre leitmotiv », dit Jérémy Ricordel. Au bout de ces mois de labeur, les yeux pétillants des centaines de footballeurs en herbe sont un remède efficace pour lutter contre la fatigue. Un des organisateurs : « On se demande pourquoi on le fait chaque année, et, quand on arrive au tournoi, on comprend… »

Julien Guibet et Tom Mollaret
Quelques uns des plus grands tournois français

Human Elite Cup (06)

FCGM Champion’s League (35)

Tournoi de Montaigu (85)

Mini-mondial d’Orvault (44)

Europoussins de Pleudihen (22)

Etoiles de Trégor (29)

SNAF Mondial Cup (44)

Rhodia Cup (38)

Challenge de Cabièces (futsal, 31)

Pitchoun’s Cup (13)

Torcy Cup (77)

Mondial pupilles de Plomelin (29)

Tournoi international de Guerlédan (22)