Enquête

En demande-t-on trop au football amateur ?

26/03/2019 à 17:20

Toujours plus de réformes pour encadrer la pratique, toujours plus de diplômes à passer pour continuer à entraîner, le tout dans un contexte où la valorisation de l'élite est faite au détriment de la mission première des clubs : former et éduquer. Les instances ne cessent d’en demander plus, alors que les moyens financiers et humains des clubs sont de plus en plus limités. Le monde amateur tire la langue, la corde peut-elle craquer ? Entre état des lieux et propositions, Actufoot a mené l'enquête.

Les règles, les réformes, les « mises à jour » comme les appellent certains, tout le monde est d’accord là-dessus : ce n’est pas une mauvaise chose, elles sont mêmes nécessaires car elles permettent aux clubs de se structurer. Seulement, la FFF, les Ligues et Districts ne cessent d’en pondre au point de faire des clubs amateurs de presque petites écuries professionnelles. Un constat partagé par de nombreux présidents de clubs, à l’instar de Farid Zidahnal qui dirige le Osny FC. « Cela devient de plus en plus difficile de tenir, pour les clubs comme nous, à cause des différentes règles imposées et à respecter. Que ce soit le nombre d’arbitres à avoir, d’éducateurs diplômés, toutes les amendes, les frais d’arbitrage, mais aussi ceux liés aux licences et aux démissions… Tout cela nous coûte très cher. »

« Sans sponsors, nous sommes morts ! »

Or, les subventions des municipalités ne cessent de baisser, contexte de crise économique oblige. « Alors on nous dit d’augmenter le prix des licences, poursuit le patron du club val-d’oisien. Mais, de mon point de vue le football est un sport populaire et doit rester accessible à tous et surtout aux moins aisés. Alors oui avec une subvention de 27 000 € pour un club comme le nôtre de presque 600 licenciés, et avec des prix de licences abordables, sans sponsors nous sommes morts ! Mais de ce côté-là aussi c’est de plus en plus difficile… »

Pour Maroine Elouarimi, éducateur en senior et jeunes à l’US Fontenay, les réformes ne font que plus creuser le fossé des inégalités entre les clubs amateurs eux-mêmes, car « quand on met trop de règles ce sont ceux qui ont le plus de moyens qui s’en sortent le mieux. Je trouve dommage que chaque réforme oblige les clubs à mettre la main à la poche. » Le coach fontenaysien aimerait que les instances accompagnent les clubs au plus près. « Ils nous demandent de mettre en place beaucoup de choses, mais ils ne sont pas sur le terrain pour nous aider. C’est comme demander à son enfant d’avoir 20/20 à une interrogation sans l’aider à faire ses devoirs. Je n’ai jamais vu un membre de la Ligue ou du District venir à Fontenay pour voir ce qu’on y faisait, vivre notre quotidien, échanger, trouver des axes d’amélioration : des choses simples ! Il faut qu’on s’intéresse plus à nous. Il y a un manque de communication entre les acteurs. Par exemple, pourquoi ne pas réunir autour d’une table les clubs en difficulté ? »

 Le FAFA pour remède ?

La FFF a bien mis en place des actions pour soutenir financièrement les clubs à l’image du Fonds d’Aide au Football Amateur (FAFA), « une contribution économique destinée à promouvoir des investissements indispensables au développement du Football Amateur. » Celui-ci peut-être utilisé dans 4 cadres d’intervention : l’emploi, les équipements, le transport et la formation. Pour la saison 2018-2019, une enveloppe de 16,5 millions d’euros (+10%) a été attribuée au FAFA. Cependant, remplir et se faire valider son dossier relève du casse-tête et les clubs labellisés sont prioritaires. C’est le le serpent qui se mord la queue.

La formation des éducateurs et les bénévoles en question

Le manque de communication laisse trop souvent les clubs et leurs éducateurs démunis face à leur mission. Yazid Nasri, actuel entraîneur des U19 R2 du Evry FC et qui a été à l’origine de la reconstruction de l’AS Orly il y a quelques années, se pose une question : « Qu’est-ce-que les instances mettent à disposition des clubs amateurs pour qu’ils aient une structure adaptée ? La majorité des clubs dépassant les 400 adhérents sont confrontés à un manque de moyens humains, de personnes compétentes, d’éducateurs spécialisés. Aujourd’hui, tout le monde veut de la masse, car la masse c’est ce qui fait fonctionner un club, ça rapporte de l’argent. »

« Si demain on fait un bilan dans les clubs on est tous hors-la-loi »

À vouloir cumuler les licenciés ou fonctionner avec des structures inadaptées, cela non pas par choix, les clubs se mettent dans des situations aux frontières de la rupture. Des situations sur lesquelles tout le monde, instances, clubs et encadrants, ferment les yeux. « Un éducateur n’a pas le droit d’avoir plus de 15 gamins sous sa responsabilité sur un terrain. Si demain on fait un bilan dans les clubs on est tous hors-la-loi, est-ce qu’on ferme les clubs pour autant ? À une époque, j’ai dû entraîner 2 équipes U10 en même temps : j’étais au milieu du terrain, je coachais une équipe à droite, une équipe à gauche ! Ce qu’il faut en réalité c’est former directement dans les clubs, que les instances envoient des personnes donner non pas des diplômes, mais des aptitudes pour encadrer une équipe. Ces personnes tourneraient dans les villes, elles montreraient comment fonctionne un foot club, l’organisation d’un match, les grandes lois, etc… Aujourd’hui, il y a tout simplement un manque de connaissances. »

Un manque d’accompagnement, mais aussi d’estime…« On est pris pour des billes !, lance Maroine Elouarimi, qui a aussi été responsable de l’école de foot de l’US Fontenay pendant plusieurs saisons. C’est mon sentiment, et celui d’un peu tout le monde dans le monde amateur. Ils veulent que l’on fasse progresser les joueurs, ils se nourrissent de notre travail dans un sens et dans l’autre font en sorte que l’on reste de petits clubs et de petits éducateurs. » Ce dernier regrette amèrement le manque d’accessibilité aux formations diplômantes. « Les diplômes sont très chers : le BE ça coûte environ 7 000 € à un club. Moi j’ai obtenu le BE, j’aimerais continuer à me former, mais je ne peux pas passer le BE2 car que je n’ai pas évolué à un certain niveau en tant que joueur. Mon cursus d’entraîneur s’arrête donc à ce niveau. J’ai bien envie d’évoluer, mais c’est fermé. » Un cas parmi d’autres, certains coachs eux ne peuvent pas passer le BMF car ils n’ont pas la possibilité de poser sur une année les 6 semaines pleines nécessaires à la validation du diplôme.

« De moins en moins de personnes le feront gratuitement… »

Aujourd’hui, plus globalement le foot amateur manque de mains, d’autant plus que le nombre de licenciés ne cesse d’augmenter aux quatre coins de l’hexagone. « Les bénévoles sont de moins en moins nombreux, ils se décarcassent pour faire tenir ou plutôt pour faire survivre les clubs », explique le président d’Osny, Farid Zidahnal. Son homologue et voisin de Montigny-lès-Cormeilles, Marc Mendy surenchérit. « Les instances doivent comprendre les difficultés qu’éprouvent les clubs amateurs à recruter des éducateurs de qualité à moindre coût, à recruter des personnes qui ont pour réelle ambition d’être arbitres. Je pense qu’une vraie réflexion doit être menée à cet égard, car le football a besoin de personnes pour encadrer et enseigner cette passion qui nous lie. Mais, il y aura de moins en moins de personnes qui le feront gratuitement… »

Les instances espèrent un effet Coupe du Monde

Présente à Nice, le 27 février dernier, pour célébrer le J-100 de la Coupe du Monde Féminine qui aura lieu cette année en France, la ministre des Sports Roxana Maracieanu a reconnu que le monde associatif avait besoin d’un nouveau souffle. « On a cette volonté de réfléchir sur l’engagement volontaire au sein des associations. Aujourd’hui le volontariat représente 25 % de toute la population française, il y a des pays où il représente 40 %. Nous on trouve que c’est déjà beaucoup et il vaut mieux l’accompagner pour inciter à ce que plus de monde s’engage. Il faut aussi peut-être tendre vers une professionnalisation plus grande. Alors ça peut faire tiquer de l’entendre car c’est du bénévolat… Aujourd’hui les personnes qui peuvent s’engager ce sont les plus de 65 ans. Ils ont beaucoup d’expérience, un engagement et une passion importante pour nos associations. C’est vrai qu’on a aussi besoin d’une réflexion un peu nouvelle, d’idées nouvelles, de compétences dans le monde associatif et de penser le volontariat autrement. »

Pour donner un coup de boost aux clubs, les instances espèrent un effet Coupe du Monde féminine. C’est ce que nous a expliqué Erwan Le Prévost, le directeur du comité d’organisation de l’événement qui débute le 7 juin prochain. « Le bénévolat est essentiel. Un événement, en France ou à l’international, sans bénévoles ça n’existe pas. On a eu la chance sur la Coupe du Monde féminine U20 en Bretagne d’avoir 600 volontaires. Sur les 600, environ 90 d’entre eux sont restés volontaires auprès des clubs alors qu’ils ne l’avaient jamais été auparavant. Là, on en a 2 500 sur cette compétition. Si 10 ou 20% poursuivent le bénévolat après l’événement on en sera ravi. » Une goutte d’eau dans un océan ?

L’élitisation dans le foot amateur : fonce-t-on droit dans le mur ?

Le monde amateur est aujourd’hui essentiellement tourné vers la compétition au point de se demander si les instances ont oubliés la vocation première du football comme sport éducatif. La culture du résultat à tout prix, du court terme, ne peut être conciliée avec les notions de formation et d’éducation. « Il ne faut pas que les instances nous parlent de formation quand on continue à jouer des championnats avec un premier qui monte et un dernier qui descend. Ce n’est pas vrai, il n’y a pas de formation : c’est de la compétition ! », clame Maroine Elouarimi. Les différents labels attribués par la Fédération Française de Football vont dans le sens de cette compétition entre les clubs nous explique l’éducateur val-de-marnais. « Pour avoir un label il faut tant de BE, tant de CFF3, tant d’arbitres, tant d’équipes, etc… Encore une fois tout ça ce n’est pas gratuit. Demain, tu as de l’argent, tu as tous les labels du monde. »

Mais, si ce n’est un gain d’image, relatif, auprès des licenciés et des parents, quels sont les apports réels des labels ? Selon le dirigeant d’un club du Sud de la France qui souhaite rester anonyme : pas grand chose ! « Entre les frais liés à la réception des membres du District, qui sont à la charge du club, lors de la remise du label, et ceux correspondant aux coûts des éducateurs engagés, on ne s’y retrouve pas ! Nous sommes passés de 18 480 € de défraiements annuels pour nos éducateurs à 27 700 € en une saison suite à la remise du label. Et plus on a d’équipes dans un club, plus il est difficile d’avoir un label. En contrepartie, nous avons obtenu 20 chasubles, 10 ballons tailles 4 et des coupelles. Nous n’avons constaté aucune augmentation de notre nombre de licenciés ou de nos subventions. Nous n’avons plus jamais voulu le renouveler. Tous frais compris le label nous a coûté 10 000 €. Dix ans après, je me demande toujours à quoi il nous a servi… »

« Des U9 Elite ? Ils partent complètement en sucette… »

Pour Yazid Nasri le tournant qu’est en train de prendre le foot amateur nous mène droit dans le mur. « Quand j’entends parler de la création d’une catégorie U9 Elite : ils partent complètement en sucette ! Ont-ils pensé à la gestion psychologique de l’enfant et des parents ? Si on continue dans ce sens l’obtention des labels sera conditionnée à la possession d’une U9 élite. Les parents influent trop sur les décisions des éducateurs en jeunes. Il n’y a pas longtemps, dans un club du coin, un père a voulu taper un coach parce que son fils ne jouait pas en équipe A… Mais, A, B, C, ou D ce sont juste des lettres, non ? Il faut arrêter de parler d’Elite aux enfants. »

Malheureusement, les stigmates sont déjà là : un monde amateur où l’individuel prime sur le collectif, c’est le triste constat du coach d’Evry. « Je me demande aussi si, nous éducateurs, on a cette volonté de faire progresser nos clubs ? On se tire dessus pour prendre la place de l’autre. Trop d’éducateurs se demandent où ils vont coacher l’année prochaine avant de se demander ce qu’ils vont mettre en place pour leur équipe. Le football est devenu à l’image de la société : individualiste. » S’ils sont sous la coupe des instances, fédérale, régionales et départementales, les clubs ont avant tout une dimension locale et pour vocation l’éducation et l’animation de la jeunesse. Et pour éduquer, animer pas vraiment besoin des instances selon le coach Nasri : « Il nous faut juste  le strict minimum : des ballons et un peu d’argent pour fonctionner. On n’a pas besoin de 10 000 € pour faire tourner une U10. Moi, à Orly, j’ai coaché dans la rue. Je tirais une rallonge depuis une cave de la cité jusqu’au city stade pour brancher une lumière allogène, tout ça pour entraîner.  Tout est dans la volonté. » Ou le système du « débrouille-toi et coach »,  comme nous l’on décrit de nombreux éducateurs. Clubs et coachs doivent-ils s’y résigner ?