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Entre passion et folklore, quelle place pour les enfants dans un stade ?

28/10/2017 à 13:28

Dans les tribunes d'un stade, les animations sont contrastées entre joie et gestes d'humeur. Un fait qui n'échappe à personne dans les travées. Et encore moins les enfants. Forcés, par leur manque d'expérience et leur âge, de se cantonner à un rôle de suiveur, ils sont parfois les acteurs de ces images communes du foot. Comme la semaine dernière où des faits impliquant de jeunes supporters ont marqué les réseaux sociaux. En bien ou en mal. Un phénomène difficile à gérer...

Le stade, lieu de mélange. Mélange de cultures, de voix, et de couleurs. Le son des cris et des chants se mêle aux drapeaux, aux maillots et aux écharpes. Le vert brillant de la pelouse qui contraste avec ce public qui garnit les tribunes. Le souffle de la foule qui vient recouvrir le silence du jeu. Pour se transformer en une myriade de couleurs et d’éclats pendant plus de 90 minutes. Un lieu de pèlerinage où se rendent petits et grands venus assouvir une passion commune : leur équipe de football. « L’ambiance dans les stades est différente d’un sport à l’autre. Dans le foot, elle est relativement spécifique », relève Nicolas Hourcade, sociologue du football à l’Ecole Centrale de Lyon, et spécialiste des supporters. « Il y a un caractère d’opposition entre le soutien vis-à-vis de l’équipe que les supporters encouragent et le discrédit qu’ils jettent sur les adversaires et les arbitres. C’est une attitude en décalage par rapport à la morale et au fair-play. Avec un seul objectif : gagner. » Quitte à oublier la vie réelle.

Lors de la rencontre Everton – Lyon, l’image d’un père en train de se battre en tenant son enfant a choqué. Crédit : Capture d’écran BeInsport.

Comment expliquer, sinon, les scènes qui ont marqué le football européen et français depuis huit jours ? Le 19 octobre, à Goodison Park, cette opposition a emballé ce qui fait la force des stades anglais. Dans le sillage de la bagarre entre joueurs d’Everton et de Lyon, une image a marqué les esprits. Celle d’un père frappant Antony Lopes et ses partenaires. « Ce qui a choqué, c’est qu’il tape avec un enfant dans les bras. D’ailleurs, il l’a dit, il a sur-réagi, sans même se rendre compte de son geste », développe Nicolas Hourcade. « J’ai honte de ce que j’ai fait. Je nous ai mis mon fils et moi en danger », a reconnu, dans une interview au Sunday Mirror, l’homme en question. Dans ces stades où la passion multiplie les sentiments, les gestes d’humeur sont devenus communs. Qu’ils soient des applaudissements ou des doigts d’honneur. Comme celui capté par les caméras de Canal Plus, lancé par un jeune Marseillais à Neymar, dimanche dernier. « Le gamin ne peut pas détester Neymar tout seul. Il a été conditionné à ne pas l’aimer. Surtout qu’à ce moment précis, il ne s’est rien passé, il n’y a pas eu de mauvais geste du joueur », revient Éric Carrière, consultant pour la chaîne cryptée. Une remarque que complète le sociologue. « Ça doit être un gamin qui connait bien le foot. Beaucoup de gens n’aiment pas le PSG, car la concurrence est biaisée du fait de ses moyens financiers. Si on lui explique que Paris n’est pas bien, car ils ont de l’argent, la preuve étant Neymar, c’est logique qu’il soit une cible », argumente Hourcade. Le stade devient alors le reflet de la société. Celle où on attend d’un enfant qu’il suive ses parents.

« Les enfants regardent ce qu’il se passe et ils le reproduisent » (Nicolas Hourcade)

« Les enfants font au stade ce qu’ils font ailleurs. Ils regardent ce qu’il se passe et ils reproduisent. Même un environnement oppositionnel et agressif. S’ils voient des gens faire un doigt d’honneur à l’équipe adverse et qu’il n’y a aucune critique, il y a des chances qu’ils le reproduisent.

A la fin de la finale de l’Euro 2016, un jeune fan portugais console un supporter français.

C’est une forme de mimétisme », justifie Nicolas Hourcade. « On peut naître égoïste, mais on ne naît pas avec la haine », ajoute Éric Carrière. Amenés au stade par leur famille, les jeunes s’imbriquent dans l’ambiance. Celle qui ne se vit que dans une enceinte de football et qui nous poussent à insulter l’adversaire. Ou à aimer l’autre. Qu’il soit pour son équipe ou l’autre. La tape dans la main de l’inconnu après un but rentre dans cette forme de partage. Consoler le perdant aussi. L’image de l’enfant portugais prenant dans ses bras le Français après la finale de l’Euro 2016 a été largement diffusée. « La compassion du jeune supporter portugais symbolise une vision idéale du football, où les adversaires ne sont pas ennemis, où prévaut la morale du fair-play », juge Nicolas Hourcade, qui lance deux hypothèses pour expliquer le geste. « Il vient peut-être d’une famille franco-portugaise, conscient que ceux qui ont perdu peuvent être tristes. Ou il a un rapport plus tranquille au football. » Deux hypothèses qui naissent de la transmission des proches. Une présence forte qui rentre dans la construction de l’enfant. « Je considère que l’éducation est le boulot le plus important pour un être humain. On se doit d’en faire une correcte, il ne faut pas enseigner la haine. Dans un match de football, je ne vois pas pourquoi on aurait de la haine », s’exprime Carrière.

Les sourires que transposent les enfants sur les visages des joueurs qui répondent aux bras tendus à l’échauffement sont autant de symbole du bonheur simple et pur qu’apportent les plus jeunes dans un stade. Il n’est donc pas question de s’en priver. « Les enfants, il faut qu’ils soient dans les stades », clame, sans ambiguïté, Éric Carrière. Oui, mais à quelle place, dans un environnement parfois compliqué ? « Il faudrait qu’on puisse avoir des enfants partout, donc il faudrait des endroits adéquats pour les recevoir », poursuit l’ancien milieu de terrain du FC Nantes. Même en tribunes ultras, donc. C’est ce que pense aussi Nicolas Hourcade. « Il y a une transmission intergénérationnelle », rappelle-t-il. « Or, les Ultras sont en France depuis les années 80, donc certains ont des enfants et ils les amènent en tribunes. Ce n’est ainsi pas rare de voir venir des enfants avec des parents sur les côtés. Puis, quand ils grandissent, ils se joignent aux supporters debout et se rapprochent du centre. C’est un processus de l’attachement au club, celui d’un soutien actif, de ce que représente l’ambiance du virage. » Pourtant, l’idéologie collective voudrait qu’un stade ne soit pas sûr, rempli de gestes d’humeur et de violence. « Il est inquiétant de banaliser ces actes. Certains répondront que dans tel stade en Europe, c’est pareil ou pire, mais on ne peut pas banaliser ces gestes. Aujourd’hui, il y a des minorités qui font la loi. Combien de parents ont la trouille d’emmener leurs enfants au stade ? », constate Carrière. Le chemin est encore long vers une ambiance dégagée de toute violence.

« Les réseaux sociaux n’aident pas à équilibrer les choses » (Eric Carrière)

Pour l’atteindre, il faut continuer l’éducation collective, car, rappelle Nicolas Hourcade, « à la Ligue de football professionnelle, il y a l’idée d’attirer un public familial pour apaiser les mœurs. Mais ça dépend de ce qu’on entend par ces spectateurs. Si les enfants viennent avec des parents qui ont une culture d’opposition, il y a une chance que cela se reproduise ». Or, continue-t-il, « le doigt d’honneur est une insulte forte, il ne doit pas être banalisé. » Un avis qui surprend dans un monde où dans et hors du stade, ce geste semble être devenu monnaie courante et se multiplie facilement. « C’est une gestuelle significative. Il faut la diaboliser. En effet, les enfants ne comprennent pas ce que ça signifie. Il faut leur dire que ce n’est pas la bonne attitude, leur expliquer pourquoi ça pose problème. » Dans ce contexte, la société actuelle semble être un élément à prendre en compte, d’autant qu’elle peut accentuer les tensions. « Les réseaux sociaux n’aident malheureusement pas à équilibrer les choses. Il n’y a aucune tolérance, du chauvinisme à fond », regrette Éric Carrière. C’est pourtant bien sur un réseau social, Twitter, qu’Edinson Cavani a montré le bon côté des enfants.

Un geste fort qui a valu les louanges de Carrière. « C’est bien qu’il ait fait cela. Les Sud-Américains ont, je pense, une relation plus forte avec la famille, ou, du moins, ils le montrent plus. » Ils sont rarement les derniers à rendre le football « show ».
Celui qui illumine les tribunes de mille couleurs, de mille passions. Cette ambiance qui rend un match médiocre un bon moment. Parce qu’on l’a passé à se défouler, à profiter. Dans un stade, les comportements ont tendance à se transformer, quitte à être parfois violents. Une erreur, selon Carrière. « Aujourd’hui, c’est un grand danger de penser que c’est un contexte, un folklore ». Un avis que ne partage pas Nicolas Hourcade. « Tout le monde aime les PSG-OM. C’est cette dimension oppositionnelle avec les supporters visiteurs dans un coin, et les locaux qui encouragent et insultent, ça fait partie du folklore du foot. Le grand enjeu est de définir jusqu’où le folklore est acceptable, où c’est du chambrage et de la moquerie sans conséquence et quand c’est de la violence verbale ou physique. » Entre passion, positive ou négative, et folklore, la limite peut être fine. Dans cet ensemble, l’enfant doit faire son apprentissage de la vie. Pour qu’au moins se transmette le plaisir du stade et ce qu’il bouleverse en nous. Pour que le partage et l’amour d’une équipe traverse les générations.