InterviewCoach

Fabien Mercadal : « Coachs et joueurs amateurs peuvent s’exprimer au plus haut niveau »

20/06/2019 à 16:25

De Gap à Dunkerque, en passant par Tours et le Paris FC, Fabien Mercadal fait partie de ces entraîneurs qui ont dû gravir les échelons un à un pour se faire un nom. Alors qu'il sort tout juste d'une année cauchemar avec Caen, où il a connu la première relégation de sa carrière pour sa première saison sur le banc d'une Ligue 1, le technicien de 47 ans a déjà rebondi. Dans son style caractéristique, direct et sincère, le coach Mercadal s'est livré à Actufoot quelques heures avant sa signature au Cercle Bruges (D1 belge) mercredi.

Fabien, comment allez-vous après cette fin de saison compliquée à Caen ?

On récupère tranquillement, on a été déçu. Il fallait récupérer à la fois physiquement et mentalement. Cette saison a été difficile et dure.

« Difficile à digérer au vu de cette fin de saison »

Qu’est-ce qui a été le plus difficile à Caen ?

Ça s’est bien passé avec les supporters, ils avaient conscience que l’équipe allait être en difficultés dès le début de la saison. Donc aucun problème avec eux. La déception est de ne pas avoir atteint l’objectif et d’être descendu pour un but dans un scénario incroyable. Difficile à digérer au vu de cette fin de saison.

Avez-vous encore en tête cette dernière journée de championnat contre les Girondins de Bordeaux ?

Oui, oui bien sûr… Un but nous aurait permis de jouer les barrages. On savait que si on faisait les barrages, on avait toutes nos chances, on l’a vu avec Dijon. Un scénario encore difficile à digérer. On a eu le mérite de rester en vie jusqu’à la dernière journée, mais on n’a pas été au bout des choses. Personnellement, c’est ma première relégation en tant qu’entraîneur, c’est toujours compliqué à vivre.

Avez-vous été poussé vers la sortie, ou bien votre choix était d’arrêter ?

Non, on a discuté intelligemment avec les dirigeants. On s’est entendu toute la saison, en se battant ensemble pour réussir avec le club. On a eu une discussion entre personnes censées. On a décidé qu’il valait mieux se séparer, dans un respect mutuel.

« Ça s’est très bien passé avec Rolland Courbis »

Comment avez-vous vécu l’arrivée de Rolland Courbis ?

Plutôt bien… On était parti avec un effectif qui était un peu juste, avec une intersaison assez difficile, on a eu du retard. On avait décidé de batailler tous ensemble pour recruter au mercato hivernal pour avoir une meilleure équipe. Fin décembre, après les matches allers, nous n’étions pas relégables avec 2 points d’avance sur le barragiste mais on n’a pas réussi à recruter pour pleins de raisons. Du coup, on a eu une grosse déception au niveau des joueurs, du staff et des supporters. Et il fallait donner un coup de boost à l’équipe, au club. Le président m’a proposé de faire venir Rolland. Pour le bien du club, bien évidemment je l’ai accepté. Ça s’est très bien passé avec Roland.

Au quotidien, quelles étaient les fonctions de chacun dans ce tandem ?

Dans un premier temps, j’ai observé Rolland qui a ses habitudes. J’ai essayé de mettre en valeur les forces de chacun. Roland est très performant dans la communication. Il était chargé de toutes les conférences d’avant-match, les communications auprès des joueurs. Et puis, on s’est vraiment concentré avec le reste du staff, sur la création des séances, le côté plus technique. Ce qui a été difficile était de convaincre certains médias, je dis bien certains médias plus nationaux, que c’était un tandem qui essayait de travailler ensemble pour le bien du club de Caen. On regardait les matchs 3-4 fois par semaine ensemble pour chercher les bonnes solutions et tenter de s’en sortir avec cette équipe.

Avec le recul, qu’a-t-il manqué au SM Caen pour se maintenir selon vous ?

Un but… C’est surtout dans la préparation de la saison ! On a trop tardé pour renforcer l’équipe. Je dis bien « On ». C’est tout le monde qui est responsable de ça. On aurait dû réussir à améliorer l’équipe en décembre, c’est certain. Avec un ou deux nouveaux joueurs, je reste persuadé que l’on n’aurait même pas joué les barrages.

Vous avez mené de nombreuses opérations maintien en tant que coach. Quelle expérience vous a le plus marqué ?

Toutes les saisons sont enrichissantes. On retient plus les belles saisons. Je retiens mes saisons avec Dunkerque et mon année avec le Paris FC. C’est celles que je vais retenir. Concernant mon expérience à Caen, et c’est vraiment sincère, je me sens beaucoup plus fort à la fin de la saison que ce que j’étais au début. Oui, j’ai vécu des choses dans la même année…Un jour j’écrirai un livre, je vous raconterai, c’était assez particulier… Le fait de rester vivant jusqu’à la dernière journée, évidemment c’est constructif. Ça m’a permis de m’améliorer sur le plan personnel. La déception est présente pour le club car c’est un bon club avec de gentils supporters. J’ai été très bien accueilli à Caen. Je pensais être parti pour plusieurs années mais je ne me sentais rester après avoir vécu cet échec.

« Quelque soit le club que tu entraînes, la pression reste la même »

La Ligue 1 est-elle vraiment différente des divisions inférieures ?

C’est drôle mais je ne l’ai pas ressenti comme ça. Encore une fois, j’ai été très bien intégré par toutes les composantes du club. C’est vraiment sincère, je me suis tout de suite senti à l’aise avec les supporters. La différence vient de la médiatisation. Sans plus non plus…Vous savez que vous soyez en National ou en Ligue 2, si vous êtes le club numéro 1 de la ville, il y a une attente forte. Je n’ai pas senti une différence fondamentale sinon. Après c’est toujours agréable de jouer dans des stades pleins contre le Paris Saint-Germain, évidemment.

Coacher en CFA et en Ligue 1 est-ce fondamentalement différent ?

Pour toi, quelque soit le club que tu entraînes, la pression reste la même.

Vous avez commencé votre carrière de coach en amateur à Gap (CFA), vous avez aussi entraîné Dunkerque (CFA-N1). Le monde amateur est-il une bonne école pour apprendre à coacher ?

Oui, en tout cas c’est une école. Pour moi dans le football, il y a deux possibilités mais il n’y en a pas 3. Pour entraîner au haut niveau, il faut être un très bon joueur de Ligue 1 à l’image de Thierry Henry ou si on a été un joueur comme moi, qui a fait une carrière honorable mais sans plus en National, l’idée est de franchir les paliers un par un, et c’est ce que j’ai fait. C’est une fierté, j’ai coaché en CFA2, en CFA, en Ligue 2 et en Ligue 1. J’ai fait quasiment toutes les divisions.

Quel est votre regard sur le football amateur ?

Je suis persuadé que les personnes du monde amateur (coach, staff ou joueur) peuvent s’exprimer au plus haut niveau. La compétence, il y en a. Je me permets de vous l’affirmer, je ne parle pas dans le vent car je l’ai connu. J’ai rencontré des garçons comme Yoann Touzghar qui joue aujourd’hui à Troyes. À 21 ans, il jouait en DH à Grasse. Il a montré qu’il pouvait faire une grande carrière au plus haut niveau. Et de la même manière, il y a des joueurs qui sont basculés directement dans le monde professionnel, sortis d’un centre de formation, et petit à petit, ils sont relégués dans des divisions amateurs parce qu’ils ont été peut-être surestimés à un moment donné. Il y a vraiment de belles possibilités de trouver des joueurs dans le monde amateur. Je pense aussi à Cyril Théréau (aujourd’hui à Cagliari, Série A) qui a fait une très belle année en Italie. Il a joué en DH à Gap. Et moi, je suis toujours très heureux de discuter avec les personnes de ces divisions.

Comment faites-vous pour déceler le potentiel d’un joueur amateur ?

La première chose que je regarde, c’est l’état d’esprit. Parce que pour moi, le talent c’est l’état d’esprit ! Il y a des joueurs qui ont un talent footballistique mais si l’état d’esprit n’est pas là, on ne peut rien exprimer. Après je tente de trouver deux autres forces : vitesse et capacité technique ou tactique. Et la plupart du temps, ça fait un bon joueur.

Combien de temps ça vous demande ?

L’observation est longue, je vais même voir le joueur à l’entrainement « en cachette » pour voir son comportement. Après on mène une enquête avec les collègues. Aujourd’hui c’est la base. Les clubs et les coaches recherchent des joueurs avec un bon état d’esprit.

Pensez-vous que l’écart de niveau entre le monde amateur et pro est en train de se resserrer ? Au Paris FC en Ligue 2, vous avez puisé dans le monde amateur francilien avec succès…

Je ne sais pas, mais ce qui est certain c’est que le monde professionnel regarde le monde amateur parce qu’il y a eu de belles histoires. Evidemment, sur le plan économique pour un club découvrir un joueur qui coûte 0€ pour le revendre derrière c’est toujours intéressant. Ces clubs-là regardent dans le monde amateur pour faire des coups.

« On ne peut pas tout le temps imposer un style de jeu »

Votre « style » a été remarqué surtout à Dunkerque (2012-2016) et au PFC (2017-2018). C’est quoi le style Mercadal ?

Ça serait prétentieux de dire qu’il y a un style Mercadal, j’ai souvent fait de l’adaptation car on ne peut pas avoir les joueurs que l’on veut. Après ce que j’aime mettre en place, c’est un jeu actif et non agressif, en récupérant le ballon très haut, se projeter, faire mal.

Un jeu à la « Tuchel » ?

Mes deux idoles en tant que coach sont Klopp ( actuel entraîneur de Liverpool) depuis des années, et Roger Schmidt (ex-entraîneur du Bayer Leverkusen et du Red Bull Salzbourg) en mettant la pression sur l’adversaire. C’est ce que j’aime le plus mais on n’a pas forcément les moyens de mettre en place ce jeu et de dominer l’adversaire. Il faut être un peu caméléon dans les clubs que l’on récupère parce qu’avec les moyens mis à disposition, on ne peut pas tout le temps imposer un style de jeu.

Avez-vous suivi la dernière saison du Paris FC ?

Bien sûr, je n’ai pas regardé tous les matches parce que ce n’était pas tout le temps possible. Le Paris FC a réalisé une très belle saison sur le secteur défensif avec l’optique de ne pas prendre de buts. Ils ont réussi jusqu’aux barrages. On avait réussi à faire une belle saison il y a 1 an. Le club grandit avec la construction d’un beau centre de formation et ça me fait plaisir. C’est un club que j’apprécie beaucoup. J’ai beaucoup de garçons avec qui j’échange. Le président aussi sans oublier l’intendant historique du club. J’ai gardé de bons contacts au PFC comme à Dunkerque d’ailleurs.

Vous venez de Gap, l’adaptation en région parisienne a-t-elle été simple ?

Je n’ai pas peur de le dire, j’avais une appréhension. J’avais joué à Evry quand j’étais jeune mais pas longtemps. Petite appréhension, il faut être honnête mais je me suis trouvé comme un poisson dans l’eau. Paris est magnifique. Chaque quartier est un petit village. L’ambiance à Charlety, je l’ai adoré malgré la piste et le vent. Le club était uni, avec un groupe de joueurs unis. Des supporters au top, on s’est vraiment éclatés.

Vous sentez-vous prêt à relever un nouveau défi ?

Je ne savais pas comment j’allais réagir dans les 2-3 jours après la descente. J’ai beaucoup mieux réagi que ce que je pensais. Je me sens aujourd’hui prêt à relever un nouveau défi. Je ne veux pas revivre la même histoire que celle que j’ai vécu cette année. Je veux avoir des joueurs qui me corresponde. Cette année, j’ai lancé beaucoup de jeunes. J’adore lancer des jeunes. Je veux me lancer dans un projet comme à Dunkerque, sur la durée, avoir le temps de faire progresser le club.

Propos recueillis par Farid Rouas. 

Crédit Photo : DAMIEN MEYER / AFP