Question coach

Faut-il laisser dribbler nos jeunes ?

09/04/2019 à 17:35

Au niveau professionnel, quand ils y arrivent, ils font rêver les foules. Chez les jeunes, s'arracher les cheveux de leurs éducateurs qui n'en finissent pas de leur hurler de lâcher le ballon. Les dribbleurs, les vrais, ceux qui parviennent à éliminer un joueur dans une cabine téléphonique, et qui le font avec une facilité déconcertante, sont de moins en moins nombreux à franchir les paliers vers le très haut niveau. Parce que leur don est trop souvent vilipendé, pas assez valorisé ? Parce que l'organisation de notre football dès le plus jeune âge les oblige à entrer dans un cadre ? Eléments de réponses.

Le week-end dernier, en dribblant toute la défense angevine, Hatem Ben Arfa a illuminé le stade Raymond Kopa d’Angers de sa classe en inscrivant un but d’anthologie avec le Stade Rennais. Dans cette Ligue 1 formatée, ce but d’un autre temps qui doit davantage à l’inné qu’à l’acquis doit nous interroger sur la manière avec laquelle nous percevons ce genre d’exploit personnel. A vrai dire, il y avait quelque chose d’un peu gênant d’entendre tous les commentaires dithyrambiques, les appels au génie édictés par les mêmes qui se précipitent sur le même joueur dès qu’il perd un ballon pour l’avoir trop gardé, dès qu’il effectue un mauvais choix ou prend un risque qui ne paye pas. En digne représentant de cette caste rare des « dribbleurs-nés », l’ancien joueur du Paris SG, Nice ou l’OM concentre autour de son profil de joueur toutes les critiques qu’on peut entendre au bord des terrains dès lors qu’un jeune joueur a trop tendance à porter le ballon, à oublier ses partenaires, parce qu’il sait qu’il a les qualités pour dribbler et éliminer l’adversaire sans faire de passes. Malheureusement, de la réalité du football de très haut niveau à celle du football d’apprentissage, les attitudes sont trop souvent les mêmes qui tendent vers le même pragmatisme et poussent trop d’éducateurs à brimer le talent des dribbleurs sur l’autel de l’efficacité collective. Et de reprocher à des U10 les mêmes choses qu’à un Ben Arfa lorsqu’il oublie que le chemin le plus court pour aller vers le but adverse ne passe pas forcément que par lui.

Le bon soldat plutôt que l’artiste

« On entend trop souvent les éducateurs crier : « Donne ta balle ! » nous dit Guy Roux qui supervise encore le travail de l’école de football de l’AJ Auxerre. « Alors qu’il faudrait au contraire encourager ceux qui sont capables de trouver des solutions techniques. On préfère ne pas prendre le risque de perdre le ballon, même chez les petits, revenir derrière, faire tourner, et ainsi se retrouver ensuite en bout de chaine avec des professionnels qui ne savent plus dribbler. Comme dans le même temps, les gamins ne jouent plus dans la rue, se retrouvent encadrés en écoles de foot dès 6 ans, vous avez de moins en moins de dribbleurs dans notre championnat de France. » Et ceux qui y sont n’ont pas forcément été éduqués pour développer leurs qualités naturelles, plutôt formés pour les adapter aux contraintes tactiques du collectif. Plus déformés donc que vraiment formés. Nous avons ensuite beau jeu de nous enthousiasmer devant le spectacle d’une recrue brésilienne capable de faire se lever les foules sur quelques accélérations et dribbles déroutants, oubliant que nous avons parfois les mêmes à la maison… sans savoir forcément les mettre dans les bonnes dispositions. Longtemps influencée par des directives de la DTN qui n’avaient de sens que pour ceux qui savaient parfois s’en détourner, la formation a trop longtemps encouragé le formatage et la valorisation de profils de joueurs dont la principale qualité était de se fondre dans un moule. Ceux qui sortaient du cadre, les dribbleurs imprévisibles, forcément plus difficiles d’accès, ont souvent été sacrifiés parce qu’ils mettaient en péril l’équilibre collectif, qu’ils remettaient en cause des apprentissages, indispensables, mais pensés pour le plus grand nombre. Le bon soldat plutôt que l’artiste.

Guy Roux : « Je le dis à nos éducateurs en permanence, mais ils ne m’écoutent pas : faites comme si vous étiez dans la cour de l’école ! »

Guy Roux regrette le manque de dribbleurs en L1. (crédit : Amicale des Educateurs de du Saulnois et de L’Albe)

Pour éviter de trop uniformiser les talents, Guy Roux est de ceux qui voudraient « laisser une grande liberté aux gamins. Je le dis à nos éducateurs en permanence, mais ils ne m’écoutent pas : faites comme si vous étiez dans la cour de l’école ! Laissez les jeunes faire leurs propres équipes, jouer comme ils veulent ! » Ils ne le font pas car ils ont l’impression de ne pas travailler. » A Balma, une des seules équipes amateur à rivaliser en U17 National avec les clubs professionnels, Eric Herriou, l’éducateur est semble-t-il parvenu à trouver un savant équilibre entre contraintes collectives et initiatives personnelles. « Le bon dribbleur, capable d’éliminer même dans les petits espaces, est un joueur rare de nos jours à un haut niveau. Il est donc essentiel de le laisser s’exprimer afin qu’il progresse dans sa compréhension du jeu (zones de prise de risque). Tout est une question d’équilibre et d’intelligence. Toute la difficulté est là. Jusqu’à 16 ans, il faut laisser beaucoup de liberté offensive à ces profils. » Et après, quand la compétition commence à menacer les grands principes de jeu et de plaisir ? « En U17, le travail de formation est très complexe, reconnait le technicien toulousain, car il ne peut s’inscrire que dans l’obligation de résultat pour pérenniser le niveau au sein du club. Pour beaucoup, c’est un problème, mais pas à mes yeux. Car le développement et la formation d’un joueur sont multifactoriels. Les joueurs brillants avec des qualités de dribbleur jouissent d’une liberté totale dans mon équipe, notamment dans la zone de finition, toujours en tendant vers l’efficacité. Pour mes expériences passées avec ce genre de profil, les seules difficultés arrivaient lors d’une élévation de mon niveau d’exigence d’une saison à l’autre. »

Eric Herriou : « Les joueurs brillants avec des qualités de dribbleur jouissent d’une liberté totale dans mon équipe »

Eric Herriou, le responsable des U17 Nationaux de Balma (crédit : site offciel du club)

Egalement adepte d’une grande liberté jusqu’aux U12, Eric Herriou est moins pessimiste que le sorcier Bourguignon pour l’avenir d’un football qui se vit de moins en moins à l’état brut… mais qui fait de la résistance : « Le foot de rue avait de nombreux avantages en terme de créativité et de découverte. Mais il existe toujours, notamment dans des zones très peuplées. Il suffit de faire le tour des quartiers où les City Stades sont légions et très occupés. Dans de nombreux clubs, il y a désormais de plus en plus d’éducateurs diplômés qui sont sensibilisés à ce problème. Donc pour moi les choses évoluent dans le bon sens surtout dans des clubs qui se structurent et mettent quelques moyens pour se doter d’équipes techniques formées et diplômées. » Malheureusement, si ce préalable indispensable suffisait, ça se saurait. Car parfois, il vaut mieux un dirigeant sans diplôme, sans prétention, ni ambition de carrière qu’un jeune éducateur plein de certitudes et de principes de jeu, pour laisser libre cours à la créativité de nos têtes blondes. L’entretien que nous a accordés Pierrot Labat, formateur bordelais qui a testé sur les plus grands, de Zidane à Gourcuff en passant par Lizarazu ou Dugarry, une méthode d’apprentissage technique aujourd’hui reconnue, est à ce titre révélatrice des mauvaises habitudes prises par trop d’éducateurs qui appréhendent la progression de leurs jeunes joueurs de manière trop globale, préférant insister sur leurs défauts que sur leurs qualités, comme si, en agissant de la sorte, ils avaient l’impression d’agir davantage. Alors que c’est parfois en lâchant la bride, surtout chez les plus jeunes, que la lumière jaillit.

Et de (toujours) faire confiance à Guy Roux pour illustrer ses propos par l’exemple : « Lorsque Christophe Cocard est arrivé chez nous avec son père, il m’a dit : « Je joue au milieu et on me reproche de trop dribbler ! » Je l’ai mis ailier et il est devenu international, le meilleur dribbleur du championnat, comme on en voit de moins en moins aujourd’hui. Je suis sûr que si vous mettiez le jeune Neymar dans une école de foot en France on trouverait le moyen de le restreindre dans ses dribbles et de le faire jouer défenseur axial pour qu’il évite la défaite à l’équipe ! En agissant ainsi on est dans l’erreur de l’enseignement du football alors que les éducateurs assistent tous les week-ends à des matchs pros où ils voient un dribble de temps en temps pour une centaine de passes, dont 80 vers l’arrière qui ne servent à rien. Je me réjouis que vous parliez de ça. Faites de la propagande pour qu’on revalorise les profils de dribbleurs dans notre formation ! »

Cher Guy, à notre petit niveau, c’est justement ce qu’on essaye de faire…

F.D.


Formateur historique des Girondins de Bordeaux

Pierrot Labat : « On nait dribbleur… ou on ne l’est pas ! »

Pierrot Labat face aux jeunes du centre de formation des Girondins de Bordeaux… (crédit ; site officiel du club)

Le formateur historique des Girondins de Bordeaux, qui s’est spécialisé dans l’apprentissage des gestes techniques depuis que son travail a été valorisé par la réussite de quelques-uns de ses anciens élèves, Lizarazu, Dugarry ou Zidane, analyse la perception que nous avons tous des dribbleurs, la manière avec laquelle ils doivent travailler et être encadrés.

M. Labat, pensez-vous qu’on stimule suffisamment les dribbleurs dans le processus de formation en France ?

Tout d’abord une chose : on nait dribbleur… où on ne l’est pas ! On ne le devient pas car dribbler, ça ne s’apprend pas. C’est un geste inné. Si vous ne naissez pas avec, vous pourrez toujours apprendre des feintes mais jamais avoir cette capacité naturelle à éliminer au plus haut niveau. Pour autant, un dribbleur né ne doit pas se reposer sur ça uniquement, car ce ne doit être qu’un élément de son talent à intégrer dans un processus collectif. On voit trop de joueurs capables de réaliser de jolis gestes mais n’importe où sur le terrain et sans aucune efficacité. En ce moment, depuis que Neymar est blessé, on voit par exemple trop de joueurs du PSG vouloir faire leur numéro personnel. Or, il vaut toujours mieux se retrouver en deux contre un qu’à un contre un…

Comment apprendre à ces individualités souvent fortes à intégrer des exigences collectives sans perdre leur spontanéité ?

Dans la formation du jeune joueur, il y a trois périodes. La première, entre 7 et 14 ans, c’est l’apprentissage quand le cerveau est neuf et que tout est de la découverte. J’assimile la deuxième, entre 14 et 25 ans, à du perfectionnement par rapport à tout ce qui a été appris, pour se l’approprier, et en faire quelque chose d’aussi naturel que de l’inné. La troisième est trop souvent négligée selon moi, même au plus haut niveau, qui impose de faire ses gammes, encore et encore, comme un pianiste qui n’arrête pas, même si c’est un virtuose, et toute sa carrière pour rester au top. Il n’y a guère que le surdoué qui peut s’éviter les gammes. Le problème selon moi, et on en revient à votre problématique, c’est qu’on fait trop souvent travailler les jeunes joueurs dans la deuxième période sans leur avoir appris les bases nécessaires de la première période. Comme si on passait au collège sans l’étape de l’école primaire. Comment voulez-vous apprendre à des enfants à faire des phrases si vous ne leur avez pas appris à lire avant ?

« Trop d’éducateurs regardent leurs joueurs avec les qualités qu’ils voudraient qu’ils aient… et pas avec les qualités qu’ils ont »

Selon vous, que doit faire un éducateur quand il est confronté à un joueur de 10 ans qui est doué pour le dribble et qui ne fait que ça ?

Il faut le laisser faire, surtout ne pas prendre le risque de lui faire perdre le goût du dribble. Il faut au contraire lui faire travailler ce don, ne pas le braquer en lui demandant trop tôt de s’en détourner. Si son plaisir est de dribbler, laissons lui la liberté de le faire. A l’entraînement, il doit s’amuser, même si ça va à l’encontre de l’efficacité collective. Essayons plutôt de l’amener, tout seul, à prendre conscience des limites de ses actions individuelles, sans le brider. A Bordeaux, nous avons eu un grand dribbleur en formation, Adam Ounas (aujourd’hui à Naples). Et bien un seul de ses coachs, Patrick Battiston, m’en a dit du bien. Tous les autres me parlaient davantage de ses défauts que de ses qualités. Trop d’éducateurs regardent leurs joueurs avec les qualités qu’ils voudraient qu’ils aient. Or, il faut selon moi les regarder avec les qualités qu’ils ont, pour les aider à les améliorer et mieux les intégrer au collectif. Ce n’est pas autrement que certains coachs savent gérer des profils comme Ben Arfa, et d’autres n’y arrivent pas, ceux qui le prennent à rebrousse-poil sans essayer d’exploiter sa formidable capacité de dribble.

Malgré tout, que doit-on dire à un joueur qui en rajoute et abuse d’initiatives individuelles ?

J’ai en tête une conférence de presse de Zidane après un match du Real où Varane avait provoqué un penalty après avoir essayé de dribbler ans sa surface de réparation. A un journaliste qui demandait à Zizou ce qu’il avait dit à son joueur, il a répondu : « Rien, il est assez grand pour savoir qu’il a fait une bêtise ! » Il fait confiance à l’intelligence du joueur pour qu’il ne recommence pas à tenter un dribble dans cette zone de terrain. Avec les plus jeunes, c’est la même chose, il faut faire confiance sans dénaturer. Et si le gamin est intelligent, il adaptera forcément son jeu. Sinon, il stagnera ou regressera et ne jouera jamais à un haut niveau.

Propos recueillis par F.D.