InterviewExpat'

Le foot universitaire, un « american dream » français

13/02/2018 à 17:30

Le soccer, en plein essor aux Etats-Unis, voit chaque année quelques français venir garnir les bancs des universités et fouler les pelouses américaines. Simon Mayeur (à gauche sur la photo) et Guillaume Kremer (à droite), deux footballeurs lorrains, sont partis tenter l’aventure foot universitaire au pays de l’Oncle Sam.

Pourquoi avez-vous tenté l’aventure foot universitaire ?

SM : « J’ai rejoint un ami qui faisait déjà ses études à NY en foot universitaire. Objectif : partir pour développer l’anglais à moindre frais et avec le plus de sécurité possible, bourse, prendre le plaisir de jouer et aller à l’école, plus intéressant que d’aller juste à l’école, le foot c’est le partage, un langage universel, ça permet de faire des rencontres, on peut jouer partout. »

GK : « J’étais au FC Metz, je n’ai pas signé de contrat professionnel. J’ai fait un diplôme universitaire de management de carrière d’un sportif pro par correspondance, avec l’université de Strasbourg. En France, quand tu es dans un club pro mais que tu ne signes pas professionnel, on te propose d’aller aux Etats-Unis, à travers le programme FFFusa, un partenariat entre les ligues des deux pays. Et pour moi, il est primordial d’avoir des diplômes, alors j’ai décidé de tenter le coup. Je suis parti quelques mois avant d’avoir 21 ans. J’étudie le business, ça m’intéresse vraiment. En plus, mon expérience américaine sera un plus sur mon CV dans ma recherche d’emploi. »

Dans quelle université êtes-vous allés ?

SM : « A la Globe Institute of Technology à New York. Aux Etats-Unis, il y a trois types d’université en sport universitaire : les universités classiques, les colleges et les junior colleges. En foot, chaque université est divisée en 3 divisions, mais il n’y a pas de promotion ou de relégation. Moi, j’étais en Division 1 Junior College. J’étudiais le business du sport et management.»

GK : « Je suis dans le Montana, à la State University Billings. J’étudie le business du sport. Je joue en NCAA Division 2. La NCAA (National Collegiate Athletic Association), c’est la conférence la plus élevée du pays. La division dépend de la taille de l’université en fonction du nombre d’étudiants et d’équipes sportives. »

Comment ça se passe pour vous ?

SM : « Pas très bien. C’est même déjà fini. A vrai dire, je me suis fait avoir ! L’école où j’étais a fermé. J’avais 3 possibilités. La première, trouver une nouvelle école. Problème, on était au mois de juillet et les équipes bouclent leur recrutement au mois d’avril-mai. Deuxième option, patienter 8 mois, jusqu’en février de l’année suivante, moment de l’année où les équipes font leur recrutement. Là encore, sans école pendant 8 mois, je n’ai pas de visa, et je suis donc illégal sur le territoire. J’avais la possibilité de rentrer, mais je ne voulais pas revenir aussi tôt. Troisième option, et c’est celle que j’ai choisi, rester sur le territoire, sans visa donc, dans une école classique pour continuer d’apprendre l’anglais. J’ai pris un logement avec mon ami, je lui ai avancé 3000 dollars. Un matin, je me lève, il n’était plus là, plus de nouvelles du jour au lendemain. Mon ancien entraîneur en France m’a trouvé des contacts ici, mais il me manquait 3000 dollars pour intégrer une école, 3000 dollars que j’avais avancé à mon ancien collègue… Un pote m’a rejoint ici, on s’est débrouillé à deux. Quand j’ai arrêté l’école pour bosser dans la restauration, c’est là que j’ai arrêté le foot. »

Vous dîtes que votre école avait peu de moyens. Ce n’était pas la galère pour se déplacer lors des matchs ?

SM : « On allait seulement dans les États frontaliers, mais on avait un minibus. Il y avait une enveloppe pour recruter et pour tous les déplacements, donc il fallait réduire les frais un maximum. On mangeait au resto, payé par le club. En revanche, plus t’es bon et plus tu as d’avantages : une meilleure bourse, des chaussures payées par le club… Ils te chouchoutent parce que leur intérêt, c’est que tu sois drafté. Avec deux autres français, on avait plus d’avantages que les autres. Ils m’ont emmené acheter une paire de chaussures à 300 dollars, je n’avais jamais eu des chaussures de foot aussi chères (rires).

Et les installations, c’était comment ?

SM : « Nous, avec nos faibles moyens, on n’avait pas notre terrain, on jouait sur terrain neutre, qu’on réservait
pour les entraînements et les matchs. On devait même monter les filets nous-mêmes… (rires) Par contre, pour les grosses écoles, les installations sont incroyables, et elles ont du super matériel. Souvent, leur terrain est au milieu de l’école, et il y a même les lignes de football américain qui sont tracées. »

GK : « Je ne suis pas dans une grande université, mais les installations sont top ! Les moyens mis en œuvre pour les soins et la musculation, c’est fou ! Les appareils et les machines sont incroyables, vraiment… »

Et pour vous Guillaume, comment ça se passe ?

GK : « Très bien, sur tous les plans ! Au niveau des études, j’ai une moyenne de 3,50/4. C’est très important d’avoir de bonnes notes, sinon, tu ne joues pas. Niveau foot, j’ai été élu dans les 3 meilleurs joueurs de notre conférence, avec 10 buts et 6 passes décisives, en tant que milieu central. »

Une journée type en foot universitaire, c’est quoi ?

SM : « On avait cours le matin et entraînement l’après-midi, pendant 2-3h ou inversement. On avait match les week-ends, mais parfois, on avait match en semaine. En France, j’étais en sport-études, ça fonctionne de la même manière, c’est le même principe. »

GK : « On va en cours le matin et en début d’après-midi. Ensuite, on a entraînement de 16h à 18h. Enfin, de 19 à 21h, on a deux heures d’études, pour travailler. C’est assez encadré. »

Pourquoi ne pas jouer dans un club de foot classique ?

SM : « J’ai rejoint mon ami qui était déjà en foot universitaire, donc le choix s’est fait naturellement. Je venais pour faire à la fois du foot et des études, donc ça m’arrangeait d’avoir un emploi du temps aménagé. C’est quelque chose que j’avais déjà connu au lycée et donc je n’avais pas de soucis de ce côté là. En plus, il n’y a pas de centre de formation aux États-Unis. Pour jouer en pro ici, il faut soit être drafté, soit déjà être pro et
trouver un club via son agent.»

GK : « Les clubs de foot ne sont pas très répandus aux États-Unis, ni très réputés. Le meilleur moyen de gravir les échelons est de trouver une compétition digne de ce nom est de passer par la case foot universitaire. »

Comment ça se passe le foot, là-bas, on travaille comme en France ?

SM : « J’étais dans une école avec peu de moyens, mal organisée. On jouait beaucoup en profondeur. Au niveau des entraînements, on faisait des jeux réduits, des passes à 10, des ateliers de jeu en profondeur, de centres, de tirs. C’est similaire à ce que j’ai pu connaître en France. »

GK : « On a un coach belge, et son adjoint est français, donc les techniques d’entraînements sont similaires à ce que j’ai connu en France. On travaille de la même manière : vidéo, échauffement, répétition des gammes techniques, conservation de balle, jeu, jeu aux postes. On fait aussi du fitness, évidemment. De septembre à décembre, on a entraînement tous les jours, sauf le lundi. Le jeudi et le samedi, c’est la compétition. Ensuite, de janvier à mai, on a seulement trois entraînements par semaine, et des matchs amicaux le week-end. »

On dit souvent que le niveau de la MLS, c’est Ligue 2/National en France. Vous, à votre niveau, comparé à la France, vous en pensez quoi ?

SM : « Moi, j’ai joué à un niveau inférieur à celui de Guillaume. Je dirais que pour les jeunes que j’ai vu jouer, en U19, ça correspond au niveau DHR chez nous. En revanche, en Séniors, j’ai joué à un niveau semblable à la R3. »

GK : « Moi, je trouve que le niveau est semblable à celui de National 3, voire Régional 1. En revanche, en PDL, la division dans laquelle je vais jouer cet été, le niveau est plutôt similaire à celui de National 2, voire de National. »

Quels changements avez-vous constaté par rapport à la France ?

SM : « Le respect avec les arbitres. Ça m’a marqué, il n’y a presque pas de contestations, c’est un rapport différent de chez nous. D’ailleurs, il arrivait parfois qu’il y ait deux arbitres sur le terrain, sans juge de touche. C’était spécial. Aussi, là-bas, les gens t’aident beaucoup plus qu’en France ou que les Français. Du moins, c’est ce que j’ai vécu… Mais surtout, ça m’a permis de pratiquer mon sport à travers une culture différente, c’est ça qui est enrichissant. »

GK : « La qualité des soins est supérieure à ce que j’ai connu à Metz, selon moi. Les moyens utilisés pour la musculation sont davantage développés que ce que j’ai connu, aussi. »

Et qu’avez-vous connu en France que vous n’avez pas retrouvé aux États-Unis ?

SM : « Honnêtement, pas grand-chose, si ce n’est le système de promotion/relégation. »

GK : « L’expérience de mes coéquipiers. En France, mes partenaires étaient plus expérimentés que ceux de mon équipe actuelle. C’est normal, le soccer est en développement. »

Le soccer, justement, n’est pas le sport phare aux Etats-Unis, même dans les universités. Comment est l’ambiance dans les stades ?

SM : « Toute l’école te soutient. Les américains ne sont pas égoïstes, les anciens élèves ont énormément de reconnaissance envers l’école. Qu’ils soient médecin, agent immobilier ou autre, ils sont conscients que s’ils ont réussi dans la vie, c’est grâce à l’école. Du coup, ils investissent dans la section sport, pour les jeunes, et ils sont nombreux à venir assister au match. C’est leur manière de remercier l’école. Donc tu as vraiment toute l’école derrière toi, même les anciens. »

GK : « En Division 2, le nombre de fans n’est pas énorme. Il y a pas mal de supporters, mais il va falloir encore patienter pour voir leur nombre croître. Par contre, en PDL (Premier Development League, 4ème division nord-américaine), il peut y avoir 10 000 supporters pour certains matchs. »

Comment sentez-vous l’engouement autour du soccer par rapport aux autres sports où il y a beaucoup de ferveurs, de supporters, même à l’université ?

SM : « Le basket, le foot américain, le baseball, les américains adorent ces sports-là, c’est vrai. Ce sont des sports arrêtés, avec des temps morts, ils ont besoin de ça parce qu’ils ont besoin de manger pendant le match (rires). Le soccer, il y a tout de même de l’ambiance et pas mal de supporters, surtout les latinos. C’est pour eux l’occasion de faire la fête. »

GK : « Dans mon université, l’équipe de soccer est l’une des équipes sportives les plus populaires, donc il y a pas mal de ferveur autour de notre équipe. Par contre, dans les plus grandes universités, il est vrai que les équipes de baseball, de basket et de foot américain ont beaucoup plus d’importance, de fans, et de moyens. »

Et vous pensez que le soccer va vraiment se développer ?

SM : « L’an dernier, le soccer était le sport où il y avait eu le plus de licenciés pour les moins de 14 ans. Ça montre l’importance que prend ce sport auprès des jeunes. Je pense que d’ici 5 ans, le soccer aura encore bien progressé. Il y a un vrai potentiel. »

GK : « Je sens que le foot progresse aux États-Unis. On le voit au niveau professionnel en MLS. De plus en plus de joueurs confirmés rejoignent le championnat, à l’image de Romain Alessandrini aux Los Angeles Galaxy, par exemple. »

Vous avez quelques anecdotes de votre expérience américaine à nous faire partager ?

SM : « A New-York, dans mon précédent job, dans la restauration, les mexicains qui étaient en cuisine m’ont conseillé d’aller jouer dans les ligues dans la rue. C’est des ligues sponsorisées par des grosses enseignes avec une forte somme d’argent à la clé. Les équipes te paient pour que tu joues avec eux. Quand on arrive, avec mon pote, une équipe nous paie 40 dollars le match. On a entendu dire que dans d’autres équipes, on pouvait gagner plus, et j’avais besoin d’argent alors je jouais dans une équipe le jeudi et une autre le vendredi, je me faisais environ 120 dollars par match, deux fois par semaine. J’ai pu réaliser mon rêve : être payé pour jouer au foot. (rires)

Autre anecdote, après 4 mois de vacances, je suis revenu à New-York, et mon ancienne équipe était en demi-finale de la ligue. La rencontre avait lieu une semaine après mais je n’avais nulle part où aller. Ils m’ont dit qu’ils avaient absolument besoin de moi, ils m’ont payé l’hôtel pendant une semaine et 200 dollars la demi-finale. Je ne voulais même pas de cet argent, je voulais juste jouer, mais ils ont insisté. Je leur ai dit de ne rien me donner pour la finale.

Je me souviens aussi qu’un jour, dans le métro, je tombe face à un mec. Je me dis que je le connais, je le regarde, il me regarde, on enlève nos écouteurs, et on commence à se parler. C’était un français face à qui j’avais joué pendant 4 saisons en France. Il était à Reims et moi à Amnéville. De ce que j’ai entendu, c’est le Français qui monte aux USA, il s’appelle Collyns Laokandi, il a été formé au Stade de Reims et il a été élu meilleur défenseur chez les jeunes. Il a fait un essai au NY Red Bulls, il paraît…

La meilleure pour la fin. Un jour, à New-York, j’ai fait un Five avec Djorkaeff, Pirlo, et un coach de la PSG Academy. D’ailleurs, il m’a dit que j’étais bon et m’a proposé d’être entraîneur dans l’académie. Je devais partir à Miami et le contact qu’il m’a filé sur Miami était en congé maternité quand j’ai appelé… Alors, l’année prochaine, pourquoi pas, quand mon anglais sera meilleur (rires). »

Le foot, c’est fini pour vous, Simon, hormis pour le loisir avec Djorkaeff et Pirlo. Alors, quels sont vos projets à tous les deux ?

SM : « (rires) Je retournerai là-bas, il paraît que Djorkaeff est venu plusieurs fois. Pour mes projets, je me suis remis à la course à pied. J’ai fait un marathon de 50km à Denver, dans les montagnes. J’ai aussi fait le marathon de Miami, j’ai fini 45ème sur 3000, c’est plutôt pas mal. C’est un sport totalement différent, et individuel, mais c’est mon plaisir. Alors je vais continuer là-dedans et voir où ça me mène. Sinon, dans un mois, je pars pour 6 mois de randonnées, des frontières mexicaines jusqu’à celles du Canada. »

GK : « Cet été, je vais avoir l’occasion d’évoluer en PDL à Thunder Bay, au Canada. Comme je l’ai dit, c’est la 4ème division nord-américaine. C’est donc une superbe opportunité pour se faire recruter en MLS. Atteindre la MLS, c’est mon objectif. En dehors du foot, mon but est d’obtenir mon diplôme de business. J’aimerais monter mon entreprise dans le sport, ou travailler pour une marque de sport. »

Florian Tonizzo