InterviewSéquence Coach

Franck Passi : « Coacher, ce n’est pas seulement crier après les joueurs »

08/03/2018 à 18:32

La Séquence Coach, c’est votre nouveau rendez-vous hebdo ! Chaque jeudi, avec notre partenaire My Coach Football, nous partons à la rencontre d’un éducateur, du monde professionnel ou amateur. Toutes les semaines, nous donnons la parole à un coach pour connaître sa vision du football, et surtout, son avis sur le rôle et le rayonnement actuel de l’entraîneur. Philosophie de jeu, formation et coaching français : en toute transparence, ils livrent leur opinion, parfois leur critique.
Deuxième technicien à se livrer, Franck Passi. Passé de l'adjoint modèle à entraîneur principal de l'Olympique de Marseille, avant de se voir confier les rênes du Lille OSC, l'ancien milieu de terrain raconte son plaisir du jeu vers l'avant.

SON IDENTITÉ DE JEU

Système de jeu préféré : selon les joueurs à disposition

« Je n’en ai pas vraiment de préféré. J’aime bien avoir une ligne de quatre derrière, en 4-2-3-1 ou en 4-3-3. Après, ça reste des chiffres. Quand on rentre dans un groupe, on regarde les joueurs qu’on a. Ce sont leurs spécificités qui définiront le jeu. Si les latéraux ne sont pas bons défensivement, je prendrais trois défenseurs centraux. Je profiterais de leurs qualités plus que de leurs défauts.

Coach français préféré : Claude Puel

« On ne parlera pas d’Arsène Wenger, car ça devrait être le coach préféré de chacun par sa carrière. Mais je dirais Claude Puel, qui est un coach bâtisseur. Il ne laisse pas un champs de ruine et il est capable de montrer à l’étranger que c’est un bon coach. »

Coach étranger préféré : Carlo Ancelotti ou Mauricio Pochettino

« Ce sont des entraîneurs qui font jouer leurs équipes et qui, en même temps, laissent beaucoup de latitude dans le jeu. »

Principes de jeu : aller de l’avant

« Avoir un bon contrôle du ballon et essayer de créer de la supériorité numérique, pour aller de l’avant et marquer des buts. »

SA VISION DU MÉTIER D’ENTRAINEUR

Définissez-vous en tant que coach.

Je suis pointilleux, méticuleux. Dans le travail, je serais plutôt une main de fer dans un gant de velours. J’aime bien que les principes soient respectés. Je suis très protecteur de mon groupe et de mon staff. Je suis attentif à ce qui peut faire le bien-être des joueurs et les mettre en confiance.

Il reste dix minutes de jeu : vous menez 1-0. Que faîtes-vous ?

Si c’est un match où j’ai le contrôle, je fais rentrer un attaquant pour marquer le 2e but ou un milieu qui peut se projeter. Si on est acculé, qu’on n’arrive pas à ressortir le ballon, je vais rajouter un joueur défensif. Mais c’est assez rare que je fasse ça. Je vais toujours essayer de produire du jeu et de marquer. Si on n’a pas le contrôle, on essaye de le reprendre. Et attention, je dis bien joueur défensif et pas un défenseur. J’évite d’être à cinq derrière, car on perd de la densité sur le terrain et de la hauteur.

En quoi la gestion humaine des joueurs a-t-elle évolué ?

C’est de plus en plus compliqué. On a notre interaction avec le joueur, mais la qualité de la réception du message dépend trop des résultats. Et puis, avant, un coach était coach, et il était respecté. Aujourd’hui, il y a toute la famille, les agents, qui parlent, pour que le joueur se sente en confiance, et qui lui transmettent des idées qui ne sont pas dans le sens de l’équipe. On fait un travail énorme, qui prend du temps toute la semaine. En fait, les joueurs professionnels semblent sûrs d’eux, pourtant même au très haut niveau, et je le sais pour avoir été adjoint cinq ans à Marseille, ils ne le sont pas tant que ça. Si les résultats ne sont pas là, ils perdent rapidement confiance. Il y a un travail mental, il faut y prêter beaucoup d’attention.

Quelles sont les différences entre être adjoint et entraîneur principal ?

Dans le rôle joué, la seule différence, c’est qu’en tant qu’entraîneur principal, c’est moi qui avais le dernier mot, je devais prendre les décisions finales pour tout. Au niveau du terrain, quand tu es coach principal, tu as davantage une vision périphérique, à regarder ce qui se passe à tous les niveaux. L’adjoint est au coeur des exercices, focalisés sur la bonne réalisation du travail. Il n’a pas le poids de l’entraîneur dans les décisions finales. Vis à vis des joueurs, c’est la même chose. Quand on est adjoint et que le joueur vient nous parler, on doit suivre le coach principal, sa méthode. On suit le canevas. On n’a pas l’autorité réelle qu’a l’entraîneur. Pour un entraîneur, c’est plus simple de faire passer certains messages ou de réaliser certaines choses qu’un adjoint.

Votre avis sur les nouvelles technologies comme support de travail ?

Je fais filmer tous les entraînements. Ca permet de savoir si les nouveaux exercices fonctionnent ou s’il faut améliorer quelque chose. A Lille, j’avais des rapports d’avant match, une analyse vidéo de mon équipe et de l’adversaire, ainsi que le rapport d’après match pour voir le travail qui a été fait. Par ailleurs, je passe beaucoup de temps en tête à tête avec les joueurs. Ça peut mettre le joueur face à son travail. Les explications passent mieux. Le monde a changé, les jeunes se sont construits à travers l’image. Avec l’Iphone, les tablettes, le message passe plus facilement.

ET LA FRANCE ?

Votre regard sur les coachs français.

Le seul reproche que j’aurais à faire, c’est qu’on est toujours imprégné d’une philosophie de défense, et même si je ne m’inclue pas complètement, car j’ai travaillé la moitié du temps à l’étranger. On s’aventure très peu à créer du jeu et à jouer au foot. On veut aller vite vers l’avant, dans un jeu de transition rapide. Avec la qualité de nos centres de formation, on doit produire un meilleur jeu.

 

Comment se fait-il qu’en L1 on fasse de plus en plus confiance aux coachs étrangers ?

C’est juste une question de mode. Lorsqu’on regarde les classements des championnats étrangers, il y a un premier et un dernier. Ca veut dire qu’il n’y a pas que des bons coaches là-bas.

Miser sur un coach sans expérience en France, c’est possible ?

Bien sûr, mais il y a une chose qui est gênante quand on écoute les gens parler et quand on parle d’expérience. Un coach ne nait pas du jour au lendemain. Il y a des entraîneurs qui n’ont pas fait de carrière de joueur et se retrouvent à faire plusieurs saisons sur un banc pour avoir de l’expérience, contrairement à d’autres qui ont été au coeur du sujet. Coacher, ce n’est pas seulement organiser, crier après les joueurs, c’est savoir comment tout ça fonctionne. Quand on a été au milieu, qu’on a eu les mains dans le cambouis, il y a des choses qu’on ressent, qu’on peut appliquer et qui permettent à l’équipe de gagner. C’est le joueur qui était leader, qui était le relais de l’entraîneur et qu’on retrouve comme coach. On valorise peut être davantage un mec qui est passé par la DH, la CFA, mais quand on arrive en 1re division, avoir un vécu du vestiaire permet d’être un bon coach. On le voit avec Zidane qui est le meilleur exemple.

Faut-il avoir eu une carrière de joueur professionnel pour entraîner en pro ?

Pas du tout justement. Il y a plusieurs manières de devenir un bon coach. On n’est même pas obligé d’avoir pratiqué le foot. Il n’y a pas que l’aspect technique, mais il y a le côté organisationnel, psychologique et le fait d’être face à un groupe pour trouver les ressorts. Mourinho n’a pas été un grand joueur, mais il gagne deux fois la Ligue des Champions.

Quel est le pays qui forme le mieux ses coachs selon vous ?

Il y a de très bons coaches en France, mais aussi en Espagne, au Portugal, en Italie, chacun avec ses spécificités. De toute façon, les meilleurs coaches, ceux de top niveau, se forment à travers l’apport des joueurs étrangers et nationaux. Un entraîneur apprend énormément des interactions avec les joueurs avec lesquels il travaille.

La France a-t-elle la meilleure formation d’entraîneurs selon vous ?

Oui, on a de très bons formateurs. Mais ce qui me gêne, c’est qu’on parle de qui est le meilleur, ou le moins bon. Il y a des manières de fonctionner différentes. En 94, quand j’étais en Espagne, des entraîneurs m’appelaient pour avoir des stages et des formations en France, car on était supposé être les meilleurs. Ils ont pris la formation qu’on connaît en France, puis ils l’ont adaptée. Il y a des bases qui peuvent être piochées à droite, à gauche, mais, après, il faut sa propre identité. Par exemple, on reprochait d’avoir peu de bons attaquants en équipe de France. Aujourd’hui, on arrive à former une pléiade d’attaquants, de milieux et de défenseurs.

Sa fiche d'identité
Franck Passi, né à Bergerac le 28/03/1966
Ancien footballeur professionnel (578 matches dont 9 de Ligue des Champions)

Passé par Montpellier, Toulouse, Marseille, Lille ou Compostelle comme joueur

Ancien adjoint d’Elie Baup, José Anigo, Marcelo Bielsa et Michel à l’OM. Ex entraîneur principal à l’OM et à Lille.
Actuellement sans club