Interview - CoachPro

Hervé Della Maggiore : « C’est vraiment le temps de retrouver un projet »

13/11/2020 à 18:00

Le temps se fait long pour Hervé Della Maggiore (48 ans). Tout proche d'accepter le projet de Thonon Evian Grand Genève (N3) le mois dernier, l'ex-entraîneur de Bourg-en-Bresse, club qu'il est parvenu à hisser du CFA2 à la Ligue 2, s'est confié à coeur ouvert pour Actufoot sur ses derniers échecs, son quotidien d'entraîneur libre et son désir de retrouver un défi ambitieux.

Avez-vous été proche de rebondir le mois dernier à Thonon Evian Grand Genève, en National 3 ?

Il y a eu des contacts. Le club m’a appelé après l’éviction d’Eric Guichard, dès le lendemain. J’étais un petit peu réticent au début concernant le projet puis au fur et à mesure des discussions avec les dirigeants, Olivier Chavanon (Directeur sportif), Patrick Trotignon (Présidént délégué) et avec le propriétaire américain (Ravy Truchot), j’ai été séduit par les discours. J’ai longuement hésité mais on n’a pas trouvé de terrain d’entente. Ce n’est peut-être que partie remise.

Le club souhaite grimper à moyen terme en Ligue 2, des ambitions qui vous parlaient car elles ressemblent relativement au chemin parcouru à Bourg-en-Bresse ?

A la différence qu’Evian possède, à la base, beaucoup plus de moyens et affiche ses ambitions. Ce qui ne se faisait pas à Bourg. Thonon a des infrastructures exceptionnelles, des joueurs à temps complet. On n’avait pas ça en CFA2. C’est ce qui m’a plu et c’est pourquoi j’ai longuement hésité à y aller, qui plus est dans une région agréable, ma région. Mais comme je vous l’ai dit, on n’a pas réussi à tomber d’accord.

« La venue de David Venditelli est une bonne chose, il va amener son expertise »

Votre ancien club prend un nouveau virage et projette de nouvelles ambitions sous la présidence à venir de David Venditelli. Qu’en pensez-vous ?

C’est un club que j’ai toujours suivi et que je suis encore plus depuis le début de saison. J’ai regardé beaucoup de matches. Lors de ma dernière saison en L2 à Bourg, j’avais souhaité voir le secteur administratif et les décideurs car je trouvais qu’on perdait nos valeurs, notre identité. Aujourd’hui, je m’aperçois que je ne me suis pas trop trompé. Beaucoup de gens ont pris du recul, parfois parce qu’on les a poussés à en prendre. Je trouve ça dommage. Parce qu’on se rend compte que ce qui marche en football, c’est la continuité, l’image, les valeurs. Quand chacun fait son travail et reste à sa place. La continuité, c’était mon modèle. Sur ces trois, quatre dernières saisons, il y a eu des décisions pas très judicieuses à Bourg malgré le potentiel de ce club qui possède des infrastructures exceptionnelles et un des plus gros budgets de National.

Auriez-vous aussi aimé avoir davantage de moyens il y a quelques années ?

C’est sûr. Je n’ai jamais bénéficié de tout ça. C’est un peu grâce à nos résultats, avec le plus petit budget de L2 chaque année, si Verchère et le centre d’entraînement ont pu voir le jour. Ne pas avoir pu travailler et profiter du centre d’entraînement est mon gros regret. J’ai un peu les boules. Il y a tout pour bien faire ici. Avec le repreneur, David Venditelli, on se connait depuis longtemps. On était ensemble en sport études à Lyon et à l’OL. On a aussi travaillé en relation sur le dossier de Romain Del Castillo lorsqu’il a quitté Bourg pour Nîmes en 2017 (Venditelli est l’agent de Del Castillo, Ndlr). Sa venue est une bonne chose, il va amener son expertise. A Bourg, il n’y a que Vincent Poupon (manager général) qui décide. Il fait du bon travail mais il a manqué et il manque un vrai décideur sur l’aspect sportif.

Y-avait-t-il une autre issue que celle de quitter Bourg-en-Bresse en 2018 sur la descente en National, à un an de la fin de votre contrat ?

C’était vraiment la fin d’un cycle. Beaucoup m’ont même dit que je suis parti un an trop trop tard. Après plusieurs montées pour amener le club jusqu’en Ligue 2, on ne sait qu’en fin de saison si c’est la saison de trop. Il faut se souvenir qu’on perdait chaque année au moins quatre de nos meilleurs joueurs, toujours nos meilleurs buteurs et passeurs, lors des mercatos d’été. Bourg a perdu Anani l’été dernier (parti à Grenoble, Ndlr) et on voit que ça pèse. Nous on perdait des joueurs comme Tavares, Damour, Del Casillo, Sané, Berthomier, Ogier etc. Malgré le fait qu’il n’y avait pas de cellule de recrutement au club, j’arrivais toujours à dénicher des joueurs qui venaient des niveaux d’en dessous, que je faisais évoluer et qui faisaient le travail. C’est certainement ma plus grosse fierté. Je pense qu’il y a peu d’entraîneurs qui peuvent se targuer d’avoir fait évoluer en Ligue 2 autant de joueurs venus des niveaux inférieurs. Je regrette qu’on n’ait pas pu monnayer ces joueurs-là, mis à part Pape Sané et Yanis Merdji. C’est dommage car le club aurait aujourd’hui un peu plus d’argent. Sur l’aspect sportif, c’est là qu’on n’a pas été bon. Il manquait un directeur sportif qui a l’expérience du monde professionnel et aujourd’hui, il n’est toujours pas là.

Le Gazélec ? Très traumatisant

Vous prenez la saison suivante les rênes du Gazélec Ajaccio pour la même fin, une relégation à l’issue des barrages L2-N1. Le coup de massue de trop ?

C’était très, très traumatisant. Personne ne s’y attendait parce qu’on n’a jamais été relégable. A part à la dernière seconde du temps additionnel au terme d’un scénario et un but improbables. On avait loupé quatre des cinq pénaltys sur nos derniers matches et si on en avait marqué même un seul, je pense que je serais encore au Gazélec ou au moins pas dans ma situation actuelle. Je m’aperçois que c’est le résultat final qui a fait la différence pour moi. Personne ne fait l’analyse pour essayer de comprendre ce qui s’est vraiment passé. Quand je fais machine arrière, je me dis qu’à une seconde près, j’aurais eu une autre situation. Les gens du milieu et mes proches me disaient de me rappeler des dix années précédentes, des joueurs qui ont pu évoluer avec moi. Mais c’était quand même compliqué.

Avez-vous douté de vous, de certaines vos méthodes ?

Au départ, il y a vraiment le contrecoup. Il faut récupérer physiquement et psychologiquement. J’ai essayé de me changer les idées en faisant autre chose du football et quand j’ai voulu m’y remettre, la pandémie est arrivée et les championnats ont été arrêtés. Ca fait quasiment sept, huit mois sans football. Ca commence à être long. La saison avait redémarré donc ça m’avait permis de revoir des matches. Jusqu’à ce nouvel arrêt. Aujourd’hui, je dois me contenter de la vidéo. Pour en revenir à votre question, je peux dire que j’ai fait le deuil de mes derniers échecs. Il faut relativiser et s’en servir pour mûrir et progresser.

« Je pense aussi à un changement d’orientation »

Avez-vous des regrets ?

Je pense avoir été trop gentil lors de mon expérience d’Ajaccio, par rapport à certains choix que j’ai pu faire. Si je pouvais revenir en arrière, il y a certaines choses que je ne laisserais pas passer et que je ferais différemment. Mais ça aussi, on ne le sait qu’après.

Que fait un entraîneur libre de son quotidien ?

Je vois beaucoup de matches, beaucoup de joueurs. Je regarde tout ce qui se fait en Ligue 2, en National. Je suis prêt à évoluer en N2 s’il y a un bon projet. La preuve, j’ai beaucoup réfléchi avec le projet d’Evian qui est en N3.

Avez-vous postulé sur des postes vacants ces derniers mois ?

J’ai eu quelques propositions mais c’est sûr qu’il va falloir que je revois mes ambitions à la baisse, en repartant d’un peu plus bas. Forcément j’aimerais revivre la Ligue 2, un niveau que j’ai côtoyé pendant quatre saisons. Maintenant, si il faut repartir un cran en-dessous pour y retourner, pourquoi pas. Je pense aussi à un changement d’orientation notamment sur la direction sportive. J’ai montré que je pouvais avoir du flair en détectant des joueurs dans des niveaux inférieurs pour les amener plus haut. Si un club peut être intéressé par ces compétences-là, pourquoi ne pas être directeur sportif, travailler au recrutement ou bien bosser dans un staff de club de Ligue 1/Ligue 2. Je suis ouvert à divers horizons et j’ai très envie de travailler à nouveau. Ca commence à être long mais je sais que la période n’est pas très propice à l’emploi.

« Il faut être culotté, prendre son téléphone et taper aux portes. Mais ce n’est pas dans ma nature »

Le danger lorsqu’on prend une sabbatique n’est-t-il pas de se faire oublier, de disparaître des radars ?

Tout à fait. C’est le plus compliqué surtout que je n’ai pas un réseau phénoménal. C’est un métier pour lequel il faut avoir un répertoire assez élargi. Dans le foot, il y a en a qui bossent parce qu’ils ont un bon réseau et non pas grâce à leur compétence. Ca me rend fou mais ça existe. J’espère qu’on ne me prendra pas dans mon futur club parce que je connais untel ou untel mais pour mes compétences. C’est ce que j’attendais au départ mais on s’aperçoit que si on ne passe pas des coups de fil, on est vite oublié. Il faut être culotté, prendre son téléphone et taper aux portes. J’essaye d’activer le peu de réseau que j’ai, pour essayer de me vendre. Mais ce n’est pas dans ma nature du tout et je me force à le faire.

Qu’est-ce qui vous manque le plus dans votre métier ?

Le monde du travail, déjà. Je suis un boulimique de travail, j’ai toujours bossé dans ma vie donc se retrouver sans activité, c’est délicat. Avec la pandémie, c’est encore pire. Avant le football, j’avais une entreprise dans le bâtiment où je travaillais dix à douze heures par jour. Au Gazélec aussi, j’arrivais à 7h du matin au bureau pour en repartir à 19h. J’ai été élevé dans le travail et aujourd’hui, je tourne un peu en rond chez moi. C’est vraiment le temps de retrouver un projet.

En quoi un entraîneur dans votre situation peut-t-il continuer de progresser tactiquement et techniquement, en attendant son heure ?

Par exemple, je me suis mis dans la peau de l’entraîneur de Bourg parce que c’est le club que j’ai le plus visionner depuis le début de saison. Je réfléchis sur ce qu’on ferait à l’entraînement, quelle équipe j’alignerais. Le but de ça, c’est d’essayer de rester en situation.

« Je ne suis pas devenu nul en neuf mois passés en Corse »

Le championnat de National a permis à des entraîneurs comme Claude Robin (ex-Dunkerque) et Bruno Irles (ex-Pau) de faire à nouveau parler d’eux positivement l’an dernier. C’est une division qui pourrait vraiment vous intéresser ?

C’est ce genre de projet que j’attends même si je ne suis pas focalisé dessus. Bien sûr, ça pourrait me plaire. Vous parlez de Claude Robin et de Bruno Irles qui ont fait une super saison l’an passé, ça montre que ça peut aller très vite dans un sens comme dans l’autre. Je me dis que les résultats ne font pas toujours la qualité de l’entraîneur sur la durée. ll n’y a pas de coach qui réussit tous les ans. A part Christophe Pélissier qui a fait monter Luzenac, Amiens et Lorient, peu d’entraîneurs ayant notre parcours et notre profil ont réussi à obtenir autant de montées et à être régulier dans les résultats. Si mes descentes avait été entrecoupées par une montée, je n’en serais pas là. J’aurais un club, peut-être même de Ligue 2. Si on analyse concrètement ces deux dernières saisons, il y a quand même des circonstances atténuantes…

Vous disiez dans une précédente interview vouloir choisir le bon projet afin de ne pas « vivre un troisième échec cuisant ». Des mots assez durs envers vous-même. Avez-vous pris davantage de recul depuis ?

Je positive aujourd’hui. Sur les premiers mois d’inactivité par rapport au Gazélec, j’ai été dans le déni de moi-même. J’ai eu de la rancoeur, je me suis dit que ce qui arrive n’est pas possible. Après, tu relativises, tu te rappelles que pendant dix ans tu as fait un boulot énorme dans un club avec peu de moyens. Les gens jugent sur les derniers résultats et la descente du Gazélec. Avant ça, j’avais beaucoup de clubs de Ligue 2 sur moi et après cette expérience, je me retrouve complètement oublié. On se dit que le football va très vite. Je ne suis pas devenu nul en neuf mois passés en Corse. Des joueurs continuent à m’appeler, ils sont super reconnaissants et prennent de mes nouvelles. Ils sont bienveillants par rapport à ma situation et aimeraient même retravailler avec moi. Ca me booste, je me dis que je ne dois pas être si nul que ça.

Le regard d'Hervé Della Maggiore sur le foot amateur en Rhône-Alpes
« J’y suis très attentif parce que je sors vraiment du monde amateur. J’ai commencé à entraîner en 3e division de District dans l’Ain puis à Luenaz. Les clubs amateurs se structurent et travaillent bien. Ain Sud ? J’y suis passé en tant que joueur. J’ai vu jouer l’équipe contre Evian en Coupe de France, ça m’a permis d’y retourner. Il y a eu une grosse évolution depuis que je suis parti de là-bas mais je reste attentif à tout ce qui se passe dans la région dont les clubs par lesquels je suis passé comme La Duchère (ex-SC Lyon), Saint-Priest, etc. »

Recueillis par Thomas Gucciardi