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Karim Mokeddem (Lyon-Duchère AS) : « Si tu ne joues pas, tôt ou tard tu vas le payer »

18/09/2018 à 17:38

Chaque mois, avec notre partenaire My Coach Football, nous partons à la rencontre d’un éducateur, du monde professionnel ou amateur. Nous donnons la parole à un coach pour connaître sa vision du football, et surtout, son avis sur le rôle et le rayonnement actuel de l’entraîneur. Philosophie de jeu, formation et coaching français : en toute transparence, ils livrent leur opinion, parfois leur critique. Entretien avec Karim Mokeddem, coach de Lyon-Duchère AS (National 1).

SON IDENTITÉ DE JEU

Système de jeu préféré : Le 3-4-2-1 – C’est un système qu’on a mis en place il y a trois ans maintenant. Au niveau de l’occupation des différents couloirs de jeu, des interlignes, il permet d’avoir une bonne exploitation de la largeur et d’être souvent en supériorité numérique au moment de la sortie de balle, et donc de ressortir le ballon un peu plus proprement. Après, je varie aussi beaucoup avec le 3-5-2 mais en restant sur la base d’une défense à trois. Plus on a des joueurs fins techniquement et plus ils se déplacent bien entre les lignes, plus ces systèmes sont simples à utiliser.

Coach français préféré : Par rapport à la philosophie de jeu, il y en a plusieurs. Je dirais Coco Suaudeau, pour son sens du jeu, et Christian Gourcuff pour la qualité de ses séances. On regarde tout ce qui a été bien fait dans le foot français. On s’en inspire sur les principes de jeu, oui. Après, c’est vrai que j’ai plus en moi cette nature sud-américaine.

Coach étranger préféré : Je ne vais pas être très original. Mais aujourd’hui, l’exemple, c’est Pep Guardiola. Sa façon de s’adapter à tous les championnats où il évolue. Il a su faire jouer le Bayern Munich d’une certaine manière, idem avec Manchester City. Il arrive à gagner dans les championnats où il se trouve avec la culture et l’histoire du pays en question. Lui-même puise ses inspirations auprès de coaches sud-américains comme Marcelo Bielsa ou Ricardo La Volpe, l’ancien sélectionneur du Mexique.

Principes de jeu : Ils sont assez simples. On est beaucoup axé sur l’utilisation du ballon. On doit savoir s’adapter en fonction de la position du ballon, savoir à quel moment on est plus dans un jeu de possession, de transition ou d’attaques rapides. Mais sur le principe, j’aime que mon équipe ait le ballon. Mais une possession constructive, qui amène quelque chose, pas seulement pour dire « je possède le ballon ».

SA VISION DU MÉTIER D’ENTRAÎNEUR

Vous avez coaché en district, au niveau régional, et désormais au plus haut niveau amateur. Sur quels aspects votre vision du métier a évolué au fil de votre parcours ?

J’ai toujours été assez pragmatique. Après, au vu de mon parcours, je pense avoir progressé dans les relations humaines, en mettant peut-être un peu plus de distance que lorsque j’entraînais au niveau district. Mais les rapports humains restent quand même un axe fort de mon profil. Ensuite, il y a la notion tactique. Aujourd’hui, je regarde quatre fois plus de matches qu’à l’époque où j’ai commencé. On progresse sur ce point-là, et sur le fait aussi de sortir de sa zone de confort. J’étais vraiment un adepte du 4-3-3, depuis toujours. Mais quand on est arrivé en National, il a fallu s’adapter et trouver des solutions aux problèmes rencontrés. Parfois et notamment en France, on est beaucoup enfermé dans une défense à quatre. Et quand on passe dans une défense à trois qui est en fait souvent une défense à cinq, tout le monde dit qu’on est frileux, qu’on joue comme ça pour bien défendre. Certes, cela permet de bien le faire, mais surtout, cela permet d’être cohérent et de bien attaquer. Donc là où j’ai progressé je pense, c’est dans l’adaptation. J’ai élargi ma palette et ouvert un peu plus mon esprit pour changer de système notamment. Sans oublier l’aspect vidéo qui est devenu un élément essentiel de ma progression.

Un entraîneur qui n’a jamais côtoyé le monde professionnel aura-t-il nécessairement besoin d’un temps d’adaptation le jour où il le découvrira ? Ou le métier est le même ?

Le métier, c’est le même. Le terrain, c’est le même. Ce qu’il faut vite apprendre lorsqu’on bascule dans le monde professionnel, c’est les codes. Ce qui se dit, ce qui ne se dit pas. Ce qui se fait et qui ne se fait pas. Les codes, c’est comme tout. Ça s’apprend. Après, un match de foot reste un match de foot. C’est le niveau, l’intensité, le rythme, qui change. Plus on monte, plus le rythme est élevé.

Qu’entendez-vous lorsque vous évoquez ces codes ?

Les codes de communication notamment. Et celui de la gestion des égos. Au niveau amateur, on a une certaine gestion des égos à faire. Dès qu’on bascule dans le monde professionnel, il se mesure avec quelques zéros de plus sur la fiche de paie. Donc je pense qu’il y a certains codes de gestion humaine et de communication à avoir dans le monde professionnel.

Chaque entraîneur à sa propre philosophie de jeu. Vous êtes considéré comme un coach avec des idées de jeu offensives. Vous considérez-vous comme tel ?

Offensif, je ne sais pas trop… Après, tous les joueurs qui viennent à La Duchère savent que notre philosophie, c’est de ne pas refuser le jeu. On est là pour jouer. Avant tout, le football reste un spectacle.

Vous avez déclaré dernièrement : « Lorsque on est à domicile, on a presque le devoir moral de faire du jeu ». Cela va en ce sens ?

Là, je vais parler de mon club. On a un petit Kop qui se met en place, que je salue et remercie d’ailleurs. Si les gens viennet au stade, c’est déjà pour passer un bon moment et voir du spectacle. Je pars du principe que c’est toujours plus agréable de voir son équipe jouer au football plutôt que de la regarder balancer des longs ballons devant et refuser le jeu. Quand on s’inscrit à vouloir proposer un contenu, c’est automatiquement plus plaisant pour le public. Après, bien sûr, il arrive qu’on dise que le résultat prime, qu’il faut gagner. Le football, c’est un jeu de plaisir. Mais attention, ce plaisir peut aussi se trouver quand on défend. Sur certains matches ou certains terrains, où on n’a pas le choix. Mais à domicile, on se doit de proposer du jeu, ne serait-ce que pour les gens qui se viennent au stade.

Le résultat doit-il primer sur la manière de l’obtenir ?

Objectivement, si tu ne joues pas, tôt ou tard tu vas le payer. A court terme, la culture du résultat peut marcher. Mais sur un championnat, c’est compliqué. Sur un tournoi aussi ça peut fonctionner. On l’a vu à la Coupe du Monde.

Lors de votre dernière conférence de presse d’après match, contre Concarneau, vous avez utilisé des gobelets en plastique pour expliquer un aspect tactique. Que souhaitiez-vous mettre en lumière ?

On n’a pas fait une bonne première mi-temps dans les trente derniers mètres adverses. J’expliquais simplement qu’on jouait avec deux attaquants, et qu’ils n’avaient jamais été coordonnés. Les attaquants forment un couple. Il doit y avoir de l’alchimie entre les deux. Et sur la première période, c’est comme si on avait joué avec deux poteaux. J’expliquais les déplacements que j’aurais aimé voir.

Crédit photo : Le Libéro Lyon (Twitter)

ET LA FRANCE ?

Vous êtes actuellement en formation BEPF, pour tenter de valider le diplôme qui permet d’entraîner en professionnel. Est-ce l’examen d’une vie, une consécration ?

Le fait d’avoir pu rentrer en formation est une vraie satisfaction. Lorsque vous me parliez des coaches français tout à l’heure, il y en a un que je n’ai pas cité. Quand vous discutez avec Guy Lacombe, vous ne pouvez en sortir que grandi. On a des formateurs de haut niveau. Comme Lionel Rouxel quand vous échangez au sujet de l’animation offensive, des attaquants… On ne peut que apprendre à son contact. Il y a aussi Franck Thivillier. C’est une encyclopédie du football le gars ! Quand tu es au contact de ces personnes tous les mois, tu progresses obligatoirement. Quant à la consécration, c’est le jour où je coacherai une Ligue 1 (rires).

Votre regard sur les coachs français.

Je vais prendre l’exemple de Bruno Genesio à Lyon. Tout le monde le « tue ». Il ne faut pas oublier que sur les dernières saisons, c’est le coach français qui a le plus de victoires et de buts à domicile. On peut lui trouver tous les défauts du monde, mais il n’est pas interdit non plus de lui trouver des qualités. En France, on a un problème. On dit que c’est toujours mieux ailleurs. On s’exporte moins bien, mais c’est aussi les médias qui font que c’est le cas. Certains se font défoncer, d’autres encenser… les médias font tout. Certains entraîneurs étrangers qui arrivent en France sont pris pour des génies, alors qu’un entraîneur français a besoin de quinze titres pour l’être.

Le football professionnel donne-il assez sa chance aux entraîneurs amateurs ?

On pourrait être un peu plus considéré. Après, c’est un vase clos, un cercle fermé. Je peux comprendre aussi que les clubs professionnels se protègent un peu. Mais aujourd’hui, on doit s’ouvrir. Christophe Pelissier a montré qu’il en était capable. Fabien Mercadal, qui était en National, a pris le Stade Malherbe de Caen. Si je ne me trompe pas, Rudi Garcia a aussi débuté en National, et il fait aujourd’hui partie des tops coaches français. Il a prouvé. J’espère qu’à terme, cela va ouvrir quelques portes.

La France a été championne du monde avec une philosophie de jeu axée sur la transition et décrite comme « froide et ultra-réaliste » par certains observateurs. Quel est votre œil de coach sur le succès français en Russie ?

Selon moi, Didier Deschamps a eu un projet de jeu réaliste. C’est un tournoi. Si c’était un championnat, je dirais deux choses totalement différentes. Sur sept matches, vous pouvez faire adhérer vos joueurs sur un projet basé sur le dépassement de soi, bien défendre, s’arracher sur tous les ballons, jouer en transition, avec des attaques rapides. Par contre, si vous avez soixante matches à jouer dans la saison… Je pense qu’ils vont être longs ! Didier Deschamps a gagné, on ne peut que l’applaudir. Pour gagner ce tournoi, il a été ultra-pragmatique. Umtiti-Varane, ce sont des joueurs qui en club, ont l’habitude d’avoir 70% du temps le ballon avec leur équipe. Et il a su faire adhérer sa charnière à proposer un jeu direct à la récupération du ballon, et d’accepter de défendre sans avoir la possession.  Quand tu arrives à faire ça, c’est incroyable.

Vous avez récemment déclaré : « J’espère que suite à la Coupe du Monde, on ne verra pas que du jeu de transition, sinon je vais devoir quitter le pays ». Pourquoi ?

Ce n’était pas ironique, puisque je distingue vraiment le tournoi et le championnat. Sur le premier, il s’agit d’un temps réduit avec un objectif élevé à chaque rencontre. Sur un championnat, on peut se rattraper. Prenons l’exemple du National. Sur nos sept premiers matches, il n’y a qu’une seule équipe, celle de mon ami Laurent Peyrelade (Rodez), qui a décidé de fermer le jeu. Les clubs sont quand même dans une optique de vouloir jouer au football, et c’est plutôt agréable, positif. Je peux comprendre que certaines équipe le fassent. Je l’ai fait aussi, notamment à Consolat l’année dernière où il fallait absolument ramener un point. Et si je dois le refaire, je le referai. Mais j’ai du mal à concevoir qu’on le fasse dès la première journée.

Le succès de l’Équipe de France peut-il influencer la méthode et la vision des entraîneurs français en termes de management et de jeu, que ce soit au niveau amateur ou professionnel ?

Dans le management, il va avoir de l’influence. Car à travers les différents reportages diffusés, tout le monde a pu voir que Didier Deschamps n’était pas quelqu’un de si fermé. Il a su capter les codes, donner l’attention qu’il fallait à chacun de ses joueurs à l’instant T. Il a vraiment été bon sur ça, sur les relations avec ses joueurs. Il était très proche avec eux. Sur le jeu de transition, je pense que lorsque les équipes seront un peu en difficulté, elles se jetteront dessus. Mon fonctionnement est de m’adapter à la zone où on récupère le ballon. Si l’adversaire est en place, je vais mettre en place un jeu de possession. Si je récupère le ballon à un niveau médian, je vais essayer de profiter du déséquilibre de l’adversaire et donc d’être dans la transition pour le punir tout de suite. Si je le récupère haut, je vais aussi essayer de le punir. Je pense plus que les entraîneurs vont essayer de s’adapter en fonction de la zone de récupération du ballon. Mais la question est, comment vont-ils s’organiser pour le récupérer le plus haut possible ? Il faudra observer cela.

Thomas Gucciardi

Crédit photo : Lyon-Duchère AS / Visuel :  Réseau Actufoot