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Kevin Tapoko (Hapoel Hadera) : « Panionios ? Parfois, ils vont te donner un peu de liquide pour te calmer »

11/10/2018 à 17:09

Formé à l’Olympique Lyonnais avec la génération 94 de Tolisso et Benzia, Kevin Tapoko (24 ans) exerce et vit aujourd’hui du métier de footballeur au sein de l’Hapoel Hadera, leader du championnat israélien après six journées. Il raconte, sans filtre, ses expériences passées en Grèce (Panionios), à Chypre (Aris Limassol) et son quotidien actuel en Israël. Interview.

Il est 17h (18h en Israël) lorsque Kevin Tapoko revient à son appartement situé à Hadera, la ville de son club. Après un entraînement matinal au centre d’entraînement, le milieu de terrain franco-camerounais vient tout juste de déposer sa mère à l’aéroport, en vue d’un retour en France. Cette dernière lui avait rendu visite le temps de quelques jours. Au bout du fil, le natif de Laval n’écarte aucun sujet de son jeune et enrichissant parcours.

Comment ce challenge vous a t’il été proposé et pourquoi avoir décidé de le relever ?

Je suis arrivé ici par un contact français. Le coach de l’Hapoel Hadera avait vu des matches et des vidéos de moi, il aimait bien mon profil. Ils m’ont envoyé une proposition par e-mail, et m’ont pris des billets d’avion. Je suis venu m’entraîner quelques jours car le club souhaitait voir ma condition physique, puisque je n’avais pas joué depuis plusieurs mois. Une fois que le test s’était bien passé et la visite médicale aussi, j’ai signé mon contrat.

Quelle est la recette pour s’intégrer dans ce nouveau vestiaire, un nouveau pays ?

Je suis habitué, ce n’est pas mon premier pays. J’ai fait la Suisse (Lausanne), la Belgique (Courtrai), la Grèce (Panionios), Chypre (Aris Limassol)… Il n’y a pas spécialement de recette, il faut être naturel. J’ai l’avantage de parler anglais donc c’est plus facile pour communiquer. J’essaye de parler avec tout le monde, après, ça se fait sur le terrain. Comme on a eu des bons résultats depuis le début de saison où on ne fait quasiment que gagner (cinq victoires, un nul), l’ambiance est bonne et ça aide.

« Le niveau de vie ? Il est top »

Quel quotidien de footballeur menez-vous là-bas ? Le niveau de vie est-il bon ?

Je suis dans une ville, Hadera, où les gens ne parlent pas forcément anglais, où il n’y a pas grand chose à faire. Donc la plupart du temps, je vais à l’entraînement, puis je rentre à la maison. Après, on ne se situe pas loin de Tel-Aviv, et il m’arrive de m’y rendre. Il y a beaucoup de Français, j’y vais pour manger dehors ou boire un verre. Le niveau de vie ? Il est top. De tous les pays que j’ai faits, c’est le meilleur cadre. Il fait chaud, il y a du soleil, on est au bord de la mer à Hadera. La population est accueillante, aime le foot. Elle essaye toujours de t’aider. Depuis que je suis là, j’ai 99% de choses positives à dire.

Et le niveau du championnat ?

Je ne vais pas dire que j’ai été surpris, parce que j’avais entendu beaucoup de bons échos. Mais un peu quand même, car il y a cette volonté de toujours vouloir jouer. Ce sont des matches très ouverts, lors desquels on joue pour gagner, et ça, ça m’a étonné. Si vous demandez à une personne de regarder chaque rencontre qu’on a disputée depuis le début de la saison, il va prendre du plaisir.

« De ce que j’ai vu pour l’instant, on n’a pas grand chose à envier aux autres équipes »

Ça vaut quoi, l’Hapoel Hadera, dans cette division professionnelle ?

De ce que j’ai vu pour l’instant, on n’a pas grand chose à envier aux autres équipes. Parce qu’on a gagné tous nos matches et souvent avec la manière. Après, bien sûr, on n’a pas le même budget que certains clubs, mais pour l’instant, ça ne se voit pas. La saison est longue, mais si on est premier aujourd’hui devant des équipes comme le Maccabi Tel-Aviv et le Maccabi Haifa, ce n’est pas pour rien.

L’année précédente, vous évoluiez à l’Aris Limassol. Qu’avez vous découvert d’un point de vue footballistique et culturel à Chypre ?

C’a été une expérience bizarre. Je ne peux pas dire si c’était une bonne ou une mauvaise expérience parce que le peu de temps où j’y étais, j’ai joué tous les matches en tant que titulaire. Je suis arrivé là-bas mi-janvier, et on a été relégué à la fin de la saison régulière, fin février. Et le problème, c’est que quand vous finissez dans les deux dernières places du championnat chypriote, votre saison s’arrête à ce moment-là. Je n’y suis resté qu’un mois et demi. Il n’était pas envisageable de rester en deuxième division, même si j’entretenais de très bonnes relations avec le président notamment.

« Panionios ? Parfois, t’es là, ils vont te donner un peu de liquide pour te calmer »

Vous avez joué de janvier 2017 à 2018 à Panionios en première division grecque. Qu’est ce qui vous a marqué lors de votre passage ?

Panionios, il y a du bon et du moins bon. Là, je pourrais écrire un livre. Sportivement, les six premiers mois étaient positifs, avec du temps de jeu à chaque match même si je n’étais pas toujours dans le onze de départ. On a passé une bonne partie de la saison à la deuxième place et on a finalement terminé cinquième. Cela nous a permis de nous qualifier pour les tours préliminaires de l’Europa League. Par contre, sur tout ce qui sort du sportif, je ne peux en dire que du mal. Là-bas, l’administration, l’organisation, ce n’est pas bon. Ils ne paient pas, il y a toujours des problèmes. Et je ne parle pas de retard de paiement, ils ne te paient pas tout court. Parfois, t’es là, ils vont te donner un peu de liquide pour te calmer. Ce n’est pas une bonne atmosphère pour être bien, et pour bien jouer. Et encore, moi ça allait, parce que je ne devais pas subvenir aux besoins de ma famille. C’était le gros point noir de Panionios.

Ces difficultés sont survenues tout de suite ou au fil des mois ?

Dès mon arrivée, j’ai mis plus de deux mois pour avoir ma première paie. Et encore, je n’en ai eu qu’un tiers. Là-bas, c’est comme ça. Le seul point positif dans ce club, c’est les supporters. Ils sont supers, il n’y a rien à dire. Ils mettaient une superbe ambiance au stade. En ce qui concerne Panionios, le club ne respecte pas les joueurs.

Vous n’êtes pas le premier footballeur français à souligner ces problèmes liés aux salaires en Grèce. Aviez-vous conscience que vous pouviez en faire la découverte, ou cela vous est-tombé dessus ?

Ça m’est tombé sur la tête, oui et non. J’étais au courant qu’il y avait certains clubs en Grèce qui rencontraient des problèmes. J’ai fait d’un essai d’une semaine qui avait été concluant, et eux m’avait certifié qu’ils payaient en temps et en heure, qu’il n’y avait pas de soucis. Quand j’ai signé, j’ai commencé à poser des questions aux joueurs, et ils m’ont dit qu’il y avait quand même des soucis. Ça m’avait mis la puce à l’oreille, mais je ne pensais que c’était à ce point-là.

« Tu ne peux pas faire de réclamations car tu peux être sûr que tu ne vas plus jouer »

Comment gère t-on ce genre de situations ?

Il faut être malin. Tu ne peux pas les attaquer. Tu ne peux pas faire de réclamation car tu peux être sûr que tu ne vas plus jouer. Donc il faut prendre sur soi. On avait trouver un accord pour se séparé, le club n’avait pas le choix sinon je lançais une procédure. Au quotidien, déjà, il faut avoir de l’argent de côté, parce que sinon tu ne peux pas vivre. Quand on te paie, il faut faire attention même si sur le papier, les fiches sont bonnes. Parce que quand t’en reçois une, tu ne sais pas quand va arriver la prochaine. Tu ne peux pas trop te projeter, ce n’est pas simple. Mais on se doit de rester professionnel, de ne pas partir au clash, car ça ne peut que se retourner contre toi.

Vous vous souviendrez aussi de l’Europa League disputée avec Panionios…

Oui, même si moi, je ne dis pas que j’ai joué l’Europa League. Je n’ai fait que le deuxième et le troisième tour préliminaire. C’est vrai que c’est bien parce qu’on voyage à l’étranger, pour essayer d’aller chercher quelque chose. Sur le CV, c’est certes écrit « Europa League », mais ça s’arrête là. La Coupe d’Europe, c’est au moins jouer les barrages, au moins entendre la petite musique comme on dit (sourire). Cela reste une bonne expérience puisqu’on avait éliminé une bonne équipe de Slovénie, avant de tomber devant le Maccabi Tel-Aviv justement.

« Les vestiaires étaient tellement serrés que certains devaient se changer dehors »

Au niveau des infrastructures de ces trois clubs, êtes-vous tombé sur des choses qui vous ont agréablement surprises ou à l’inverse, incroyablement étonnées, voire choquées ?

En Grèce, ce qui m’a vraiment choqué, c’était les conditions de travail. Il n’y en avait aucune. On n’avait même pas un terrain d’entraînement à nous, et on avait cinq séances dans la semaine. On allait s’entraîner deux fois par-ci, le mardi et le jeudi sur un autre terrain au bout de la ville. On bougeait tout le temps, il n’y avait pas de stabilité. Pour un club qui jouait l’Europa League, ne pas avoir ne serait-ce qu’un terrain d’entraînement, ça m’a choqué, oui. Et les endroits où on allait, les vestiaires étaient tellement serrés que certains devaient se changer dehors. Un niveau vraiment amateur. A Chypre, c’était bien, et simple. Les vestiaires étaient à côté du terrain d’entraînement, les conditions générales étaient bonnes. Et Israël, pareil, c’est plutôt bien. On a un terrain à nous pour s’entraîner, on joue dans un super stade, l’un des plus beaux du pays, qu’on partage avec le Maccabi Tel-Aviv et le Maccabi Tenanya.

Est-ce difficile de s’inscrire dans la durée lorsqu’on s’engage dans ce type de projets exotiques ?

Ce n’est pas que c’est difficile, cela dépend du projet. Je n’ai jamais fermé les portes à rien. Je me suis souvent aussi retrouvé dans des endroits par défaut. Quand on regarde mon CV, on se dit que j’ai la bougeotte, mais ce n’était pas forcément des choses voulues. A des moments, j’aurais bien aimé pouvoir me poser. Mais il y a toujours des coaches, des clubs, qui font que ce n’est pas possible. Il y a aussi eu des mauvaises décisions que j’ai prises, des moments où j’aurais dû être plus patient. Aujourd’hui, j’aimerais vraiment trouver un bon club où me stabiliser, passer deux ou trois saisons. Après, on ne sait jamais ce qui peut se passer en football. La seule chose que je sais, c’est que si je dois changer, il faut que ce soit pour mieux.

« Si quelqu’un a le choix entre une National et une offre israélienne, je lui conseille fortement la D1 en Israël »

Sur le plan financier, vous vous y retrouvez ? 

C’est plus qu’acceptable, c’est bien. Ce ne sont pas les meilleurs contrats du monde, c’est clair. Ce n’est pas du 200 000 par mois, mais c’est largement assez pour vivre. Après, tout dépend du joueur, de la position, de plein de choses. Mais en général, en Israël, les salaires sont bons. En plus, c’est du net, contrairement en Grèce, où c’est du brut. Si tu joues en Belgique, à Anderlecht, c’est sûr que tu vas gagner plus que si tu joues à Hadera. Mais si tu es au Maccabi Tel-Aviv, tu vas gagner plus que si tu évolues à Courtrai (D1 Belge), par exemple.

C’est donc plus intéressant financièrement parlant d’évoluer dans le championnat israélien qu’en National en France ?

Oui, largement. Ça n’a rien à voir. Je ne dis pas ça parce que je joue en première division ici, mais à choisir, si quelqu’un a le choix entre une National et une offre israélienne, je lui conseille fortement la D1 en Israël ! Au niveau de la stabilité mais aussi du salaire.

Avant cela, vous avez connu plusieurs saisons entre la Suisse et la Belgique. Vos premières expériences à l’étranger.

La Suisse a été ma première expérience professionnelle en première division (une saison). J’avais 18 ans, et à cette époque-là, je jouais attaquant. Je n’ai pas eu beaucoup de temps de jeu mais j’ai beaucoup progressé, et surtout compris là où était ma position. C’est en Belgique que je me suis reconverti en milieu de terrain, car cela correspondait plus à mes qualités. Ma vraie carrière a commencé là-bas.

« Aujourd’hui, je me dis que je n’aurais peut-être pas dû partir de l’OL »

Racontez nous votre période au centre de formation de l’Olympique Lyonnais. Vous avez tutoyé le haut niveau avec la génération 94 du club.

Je suis arrivé à 15 ans avec la génération 94. J’étais surclassé en 17 Nationaux avec les années 93. Ma première saison s’est super bien passée, j’ai énormément progressé sur tous les plans, surtout grâce à un éducateur, Armand Garrido. Si c’est le meilleur centre de formation de France, ce n’est pas pour rien. La deuxième année a été plus difficile car je n’étais plus avec lui, je jouais principalement avec les U19 et je faisais quelques apparitions en amical avec la CFA. Mais on ne s’entendait pas avec les coaches de ces équipes, surtout en U19. Ça m’a bloqué, je me suis complètement braqué. J’étais un gamin, et ça ne se passait pas bien du tout. J’ai donc préféré partir, même s’il me restait un an de contrat. Je suis allé au Mans pour me rapprocher de ma famille. Aujourd’hui, je me dis que je n’aurais peut-être pas dû partir de l’OL, car j’ai vu derrière qu’il y avait quand même une politique basée sur les jeunes, certes liée à leurs problèmes financiers. A mon époque, même pour des joueurs comme Tolisso ou Benzia, et ils pourraient aussi le dire je pense, c’était très dur de jouer en CFA à l’OL à 17 ans. Aujourd’hui, on voit que ça a changé, que c’est normal.

A 24 ans, quelles sont vos ambitions pour le futur ?

Mon ambition, c’est de rattraper le retard. J’en ai beaucoup. Il y a eu beaucoup d’attentes autour de moi quand j’étais jeune. Je ne pense pas que ce n’était que du vent. On voit aujourd’hui que dans le football, l’âge ne veut rien dire. Des fois, on voit des joueurs qui arrivent à se faire connaître même à 28 ou 29 ans, donc je joue au football pour rattraper le retard et aller plus haut.

Que vous inspirerait un retour en France ?

Je n’ai pas de réticences à aller jouer dans tel pays ou tel pays. Ce que je regarde, c’est le projet. Je n’ai plus envie de partir pour partir. Si demain un club français m’appelle avec un bon projet, qu’il compte sur moi et sur mes qualités, je réfléchirai. Mais signer pour signer, ça ne m’intéresse pas.