Analyse

La NBA, une locomotive pour le football français et européen ?

15/01/2021 à 18:20

Le championnat de basket nord-américain séduit la planète football, notamment les acteurs du jeu. Spectaculaire et ultra-compétitive, la 'Grande Ligue" doit-elle être considérée comme un exemple à suivre pour le football ? Analyse.

Si l’on ne devait en retenir qu’un, ce serait sans doute lui : Antoine Griezmann est LE fan n°1 de la NBA au sein du « football circus » européen. N’hésitant pas à faire la navette entre New York et Barcelone pour voir un match des Brooklyn Nets, son équipe du moment, quand les conditions sanitaires le permettait, « Grizou » s’est également distingué par diverses extravagances en hommage aux acteurs de la balle orange outre-atlantique, à l’image de ses crampons personnalisés sur lesquels apparaissaient les visages de James Harden, Derrick Rose, D’Angelo Russell et Isaiah Thomas. Et l’attaquant du Barça n’est pas le seul à manger et respirer NBA au quotidien.

Bague de champion du monde et reprise de franchise NBA

Retour en 2018, dans une France en effervescence au lendemain du second titre de champion du monde des Bleus, Paul Pogba, autre fan de la balle orange, avait offert à ses 22 coéquipiers une bague de champions du monde confectionnée à Los Angeles composée de trois carats de diamant blanc, d’un demi-carat de rubis et d’un demi-carat de saphir bleu sur son dessus. Initiative calquée sur celle observée en NBA, où chaque champion se voit offrir ce type de bijou en guise de récompense. Récemment, c’est le président de l’OL Jean-Michel Aulas qui avait fait la même chose après le nouveau titre de championne d’Europe de l’équipe féminine.

Pas étonnant pour un club qui compte dans son organigramme le plus grand basketteur français de tous les temps, Tony Parker. Interrogé par le média américain The Undefeated, le président de l’ASVEL ne cache pas ses ambitions d’acquérir un jour une franchise NBA par l’intermédiaire d’OL Group : « L’objectif final est de posséder un jour une franchise NBA. Je sais qu’avec OL Groupe nous avons de grands rêves. [Si une équipe NBA est mise en vente, ndlr], il y a de grandes chances que nous nous positionnons dessus. Pour le moment, nous avons d’autres objectifs mais dans 5 ou 10 ans… Je suis le genre de personne qui rêve toujours grand. J’ai déjà eu des discussions avec Jean-Michel à ce propos. » 

Des parquets au Parc des Princes, les stars de la NBA ne cachent pas leur amour pour le ballon rond

Vous l’aurez compris, la NBA séduit les footballeurs. Vrai passionné, le joueur du FC Andrézieux-Bouthéon (N2), Pierre Nouvel, justifie son attrait par : « L’ambiance qu’il y a, puis c’est spectaculaire et il y a toujours quelque chose qui se passe. En NBA, c’est rare de voir un match pourri. » Et de l’autre côté ? Les basketteurs s’intéressent-ils aux grands championnats européens ? Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Dans une ligue de plus en plus mondialisée, les joueurs internationaux amènent avec eux leur passion pour le ballon rond. A l’instar du double MVP (meilleur joueur de la saison régulière), Giannis Antetokounmpo. Comme le Slovène Luka Doncic, ancien joueur et fan du Real Madrid, le Grec ne cache pas son amour du foot et a déjà fait étalage de sa technique, comme ici aux côtés de Steve Nash, ancien meneur de Phoenix et autre fan inconditionnel.

Dans une perspective économique, on peut également citer l’entrée au capital du Liverpool FC du « King » LeBron James au titre d’actionnaire minoritaire, ou l’investissement du regretté Kobe Bryant dans le club de Bologne. Les équipementiers, friands de ce genre de passerelles, n’hésitent pas à favoriser les collaborations entre footballeurs et basketteurs, deux secteurs extrêmement porteurs pour le merchandising. Récemment, le PSG s’était distingué en sortant un maillot « third » signé par la marque Jordan Brand, créée, comme son nom l’indique, par la légende Michael Jordan en partenariat avec Nike. La marque à la virgule, sponsor exclusif de la grande ligue nord-américaine, invite régulièrement des stars de la NBA dans la capitale, à l’instar du joueur du Heat de Miami, Jimmy Butler, grand fan du PSG, ou du triple champion avec les Golden State Warriors, Stephen Curry, pour assister aux matchs de Neymar et ses coéquipiers.

Mais au-delà d’un attrait réciproque de ses acteurs, les deux principaux sports collectifs mondiaux peuvent-ils s’influencer jusque dans leurs propres règles et modes de fonctionnement ? Dans le football, plusieurs idées directement inspirées du championnat de basket nord-américain alimentent régulièrement les débats et soulèvent plusieurs interrogations quant à une possible réforme dans l’organisation du jeu. Trois d’entres elles semblent revêtir un intérêt tout particulier.

Organiser une draft en fin de saison : culturellement compliqué

Pointés du doigt comme une dérive du foot business, les transferts de joueurs moyennant des indemnités faramineuses n’en finissent plus de grimper, notamment sur le marché des jeunes talents. En NBA, les éléments les plus prometteurs, généralement issus de la NCAA, le championnat universitaire, participent à une draft organisée traditionnellement au mois de juin lors de laquelle les clubs les moins bien classés à l’issue de la saison précédente ont les premiers choix et peuvent ainsi gagner en compétitivité en sélectionnant les meilleurs joueurs et ce, afin de rééquilibrer le championnat.

Si les grands joueurs en devenir étaient orientés sur tel ou tel club plutôt que d’autre, cela relancerait l’intérêt pour les compétitionsGeoffroy Garetier

Journaliste foot à Canal +, Geoffroy Garetier avait donné son avis sur ce système dans une interview accordée au site spécialisé BasketUSA : « Je pense que c’est une piste à suivre pour le football et la ligue des champions. Même si cela serait plus compliqué qu’aux États-Unis, puisque nous n’avons pas de système universitaire, voire marginalement des lycées, qui fournissent des joueurs. Il y a là-bas, une interaction entre les deux mondes qui est réelle et organisée, et qui n’existe pas en Europe » tempère-t-il, avant de proposer une solution adaptée aux spécificités du football européen : « Comme 90 % des bons joueurs sud américains ou africains viennent jouer en Europe, la FIFA pourrait essayer de mettre en place un système de draft pour renforcer la concurrence. La démocratie est plus assurée en NBA car c’est un contre pouvoir. Ça évite les dominations éternelles, que les plus riches imposent aux autres. C’est, malheureusement, le fait le plus contestable dans le football. Si les grands joueurs en devenir étaient orientés sur tel ou tel club plutôt que d’autre, cela relancerait l’intérêt pour les compétitions. » Pour autant, la perspective d’une draft organisée à l’intérieur de chaque championnats nationaux semble, aujourd’hui, difficilement envisageable car impliquant une véritable révolution culturelle dans la façon d’appréhender la formation et les transactions à l’oeuvre aujourd’hui dans le monde du football.

Le Salary Cap : une mesure plus stricte que le Fair Play Financier ?

Autre particularité observée outre-atlantique : l’instauration d’un Salary Cap (plafond salarial pour les joueurs), conjugué à une masse salariale équivalente pour chacune des 30 équipes de la ligue. Difficile, pour ne pas dire impossible à appliquer en Europe, l’initiative ne manque pas de séduire. Quand le Fair-Play Financier mis en place par l’UEFA montre souvent ses limites face à la puissance de feu des grosses cylindrées européennes et échoue à freiner la concurrence déloyale existant entre petits et gros, la perspective d’un salaire maximum par joueur à ne pas dépasser sous peine d’une luxury tax (taxe en cas de dépassement du seuil autorisé) apparaît comme une solution plus équitable.

On pense à améliorer le Fair Play Financier, en le modernisant et en en faisant un peu plus en faveur de l’équilibre concurrentielAleksander Ceferin

Le président de l’UEFA, Aleksander Ceferin, n’est pas contre : « On réfléchit constamment à la manière dont on pourrait améliorer les régulations (…). On pense à améliorer le Fair Play Financier, en le modernisant et en en faisant un peu plus en faveur de l’équilibre concurrentiel. «  avait-il déclaré au Guardian dans un entretien paru en mai dernier. En outre, plusieurs acteurs politiques et économiques sont montés au créneau pour une meilleure répartition des salaires au sein des championnats nationaux. En témoigne la tribune parue en juin 2017 dans le Journal du Dimanche, co-signée par l’économiste du sport, Pierre Rondeau, et le premier adjoint PS à la mairie du 12e arrondissement de Paris, Richard Bouigue, où l’on peut lire que : « 40% des professionnels gagnent moins de 1.000 euros par mois, très loin des millions de Neymar ou de Mbappé. Pis encore, 45% seraient victimes de retards de paiement, en dépit des contrats signés et des salaires négociés. En France, le constat est sans appel. Le syndicat UNFP estime qu’un quart des joueurs perçoivent à eux seuls près de 80% de l’ensemble des salaires bruts distribués. Le taux de chômage dans le foot hexagonal atteindrait 15%, et plus de 25% des footballeurs commenceraient la saison sans aucun contrat. »

Loin des clichés véhiculés sur le sujet, les footballeurs ne sont pas épargnés par la précarité. Et l’idée d’une redistribution plus juste des salaires, quand bien même elle pourrait apparaître comme utopique et à contre-courant de la tendance actuelle, rendrait les championnats plus compétitifs et accentuerait la « glorieuse incertitude du résultat » qui fait le sel du spectacle sportif. Mais le projet d’une masse salariale identique pour tous exige d’immenses contreparties financières en faveur des clubs concernés, ainsi qu’une harmonisation des championnats nationaux à l’échelle européenne. En NBA, les trente franchises composent une ligue fermée sans montée ni descente et se partagent le gâteau des droits télés gonflés par les quelques 1300 matchs par saison retransmis dans le monde entier. De quoi donner l’idée aux grosses cylindrées européennes de faire bande à part ?

L’épineux sujet de la ligue fermée entre grosses cylindrées européennes

C’est l’un des sujets brûlants du moment, véritable serpent de mer qui rejaillit régulièrement dans les débats entre cadors du football européen rassemblés au sein de l’influente ECA (European Club Association) et instances représentatives. Dans un rapport publié en décembre dernier par le cabinet SportValue, on pouvait lire que plusieurs des dirigeants interrogés se sont prononcés en faveur de la création d’une ligue fermée, à la manière de la NBA ou de l’EuroLeague de basket, rassemblant les 16 ou 32 meilleures équipes du continent. Parmi les arguments avancés : l’optimisation des calendriers nationaux et européens dans le but de garantir spectacle et performance. Derrière l’enjeu sportif, ce modèle garantirait un véritable jackpot aux participants. Outre-atlantique, les chiffres donnent le tournis : 10 millards pour la NFL, 6 milliards pour la NBA, contre 2 milliards repartis entre les 32 clubs qualifiés pour la Ligue des Champions aujourd’hui.

Fervent partisan d’une réforme des compétitions européennes, le président du Real Madrid, Florentino Perez, est l’un des principaux défenseurs de ce modèle : « Le football a besoin de nouvelles formules, qui le rendent plus compétitif, plus émouvant, plus fort. L’impact du Covid-19 exige de nouveaux changements » plébiscite-t-il « Tout le monde plaide pour une réforme du panorama actuel des compétitions. Des joueurs se blessent à cause de la grande quantité de matches. La réforme du football ne peut pas attendre. » Mais l’idée ne manque d’opposants, comme le président du Bayern, Karl-Heinz Rummenigge, qui déclarait au Figaro : « Je crois que le système actuel reste un bon système. Les championnats nationaux représentent la base pour se qualifier pour la Ligue des champions. Si vous avez le plaisir d’y participer, c’est la cerise sur le gâteau. Ce système est bien accepté et apprécié du public. On ne doit pas oublier que l’opinion de nos fans est essentielle. Tout changement doit être validé par eux. ».

Un modèle qui met surtout et avant tout en avant l’intérêt économique avant l’intérêt sportifPierre Rondeau

Dans une interview accordée au site BasketEurope, Pierre Rondeau abonde dans ce sens et attire notre attention sur la visée d’une telle démarche : « Ce modèle est un modèle qui met surtout et avant tout en avant l’intérêt économique avant l’intérêt sportif, avant la méritocratie à l’européenne avec des montées et des descentes. Ici, on joue l’intérêt des puissants et le pouvoir des puissants pour rassurer les investisseurs. […] Ce qu’espère la ligue des champions de foot, c’est de s’adapter, proposer des horaires pour tous les marchés mondiaux et viser des droits télés de 3, 4, 6 milliards d’ici 2024. Même si la croissance du foot est déjà très importante, le club des 16 plus grands s’imagine qu’elle pourrait être encore plus importante. Et ils sont prêts à se mettre à dos 95% des clubs pros, les 200 ou 300 autres clubs qui ne souhaitent pas cette réforme de la ligue des champions. » 

« Les ligues nationales pourraient totalement péricliter »

Car ce projet de « Superligue » européenne affaiblirait inévitablement les différents championnats domestiques, pourtant très suivis. Dès lors, quel intérêt de regarder une compétition dépeuplée de ses meilleures équipes ? « Les ligues nationales pourraient totalement péricliter » prophétise Rondeau. « On mettra les coiffeurs et les seconds couteaux en Ligue 1. Quel intérêt pour les diffuseurs à payer pour ce produit ? Dans le modèle américain, des ligues secondaires existent mais bien moins côtés, bien moins médiatisées. On peut avoir ce risque en Europe. Ce serait un paysage tout à fait différent […] Il y aura quelques clubs tous puissants et puis tous les autres. Je ne peux pas croire que Canal +, dans ce contexte, mettre 1 milliard sur la ligue française comme c’est le cas aujourd’hui (ndlr : interview sortie en 2019). Pour des matches sans enjeux, sans stars, sans saveur ? »

C’est un fait : la NBA n’a jamais été aussi scrutée par le monde du football. Appréciée des joueurs pour son spectacle, des staffs pour l’attention portée aux statistiques, et des dirigeants pour son modèle économique pérenne, la « Grande Ligue » reste néanmoins un championnat typiquement nord-américain, avec tous les us et coutumes que cela comporte. Les hautes sphères du ballon rond devront s’en rappeler : transposer une telle formule sur le vieux continent n’est pas sans danger.

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